LETTRE CLXXXIX
Réponse du comte de Poligni.
Le 6 mai.
Oui y mon clier St-Mëran , votre observation est juste et neuve , la cause de Fathéisme est abandonne'e , et jamais il n'y eut autant d'atlie'es. C'est que l'esprit a été e'clairé maigre' lui , ou pour mieux dire, pousse' à bout par des réfutations victorieuses , mais que le cœur est resté corrompu. On renonce à des propositions insoutenables , on conserve les principes qui favorisent les passions. Ainsi cette bizarrerie ajDparente qui vous a frappé est moins une inconséquence qu'un artifice. On veut cacher une dépravation qui révolteroit si elle se montroit à découvert ; on se fait déiste pour ne pas avouer un horrible matérialisme , ou Tinsouciance la plus entière et la plus extravagante sur cet important sujet. Personne , parmi les philosophes modernes ,
n'ose dire au vrai ce qu'il pense , c'est surtout ce qui m'a dégoûté d'eux ; car j'ai reconnu qu'il n'existe pas un seul de leurs prosélytes qui , à moins d'être un imbécile , ne soit un hypocrite.
Les hypocrites qui prennent le masque de la religion peuvent^ au moins à beaucoup d'égards , être utiles à la morale publique par leurs exemples ;, et même parleurs actions j ils sont forcés, par leur genre d'hypocrisie , de vivre d'une manière austère et frugale, de renoncer au faste et aux goûts ruineux qui ôtent aux cœurs généreux même la possibilité de se livrer à la bienfaisance. Un tartufe secourt les pauvres , fonde des hôpitaux , l'histoire de sa vie extérieure est celle d'un saint , tous les résultats en sont bienfaisans , car la seule imitation de la véritable vertu peut être utile à l'humanité.
Mais rien de bon ne peut résulter de l'hypocrisie de nos déistes , qui ne se parent que d'une vertu arbitraire , et par conséquent toujours fausse. Esclaves des passions, enivrés des plaisirs, en parlant
sans cesse de la vertu ^ ils en deTigurent l'image sacre'e , et souvent ils donnent son auguste nom au vice même ; ils sont e'galemcnt^ par leurs discours et par leurs exemples , les corrupteurs des mœurs publiques. *
Dans les temps où , emporte par le torrent , j'e'tois un homme à bonnes fortunes , je me demandai plus d'une fois, au milieu de mes brillans succès, pourquoi je trouvois ce rôle si insipide. J'en ai depuis de'couvert la raison. Il peut être flatteur pour l'amour - propre de vaincre les scrupules d'une femme sensible , et la voir conserver et rëve'rer des principes dont on obtient le sacrifice sans les détruire ; de posséder un cœur subjugué et non corrompu ; de recueillir , d.e sécher les larmes du repentir, et de ne pouvoir en tarir la source ; de trouver, dans la foiblesse qui rend heureux , un sujet éternel de craintes, de triomphes, d'attendrissement et de recounoissance. Mais c'est un bonheur que je n'ai jamais goûté. Je n'ai eu que des maîtresses déistes
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c'est-à-dire adoratrices des ouvrages de nos philosophes et de leurs principes ; j'ai reçu d'elles , en passant , il est vrai , le titre et les droits d'un amant , mais la victoire ne m'appartenoit pas -, Voltaire , Diderot, Helvétius furent leurs vrais se'ducteurs. Ces métaphysiciennes ridicules, aussi insipides que méprisables , ce'doient sans rien sacrifier ; elles parloient eflVontëment de la vertu sans la regretter et même sans la connoître , et je pensois , avec quelque raison , que l'on peut quitter sans scrupule la femme qui se donne sans remords. Enfin je finis par trouver que , tout calculé , des courtisanes valoient infiniment mieux que des maîtresses philo" sophes ; c'ëtoit retrancher d'un genre de vie scandaleux le mensonge et l'adultère , et deux grands de'sagrëmens , la contrainte et l'ennui.
Adieu , mon cher vicomte , je vais entreprendre un nouveau voyage, mais je passerai par Paris j et si vous y êtes encore , je m'y arrêterai quelques jours uniquement pour vous.