‹ Les mères rivalesChapitre 39 sur 45 · LETTRE CXC · texte numérisé non relu

LETTRE CXC

Du vicomte de St-Méran ciM. du Resnel.

De la IVP**,le 20 août.

Je vous l'ai déjà dit il y a long-temps , mon amij je ne désapprouve point l'intention où vous êtes d'assurer tout votre bien à la jeune et charmante Léocadie.

Je vous assure que, si j'avois votre fortune, je désirerois en pouvoir faire le même usage ! . . . .

Vous me mandiez , il y a six ou sept ans, que vous vouliez différer autant qu'il seroit possible de rendre ce dessein public, parce que, dans l'éclat de la jeunesse de Pauline, on pourroit douter de la pureté de vos motifs. . . . Songez, mon ami, que Pauline, quoiqu'elle ait trentedeux ou trente-trois ans, n'a rien perdu de ses cliarmes , et que Léocadie n'a que quatorze ans et demi. Rien ne vous presse ; tout , au contraire , doit vous engager à différer. Si Léocadie avoit Pas-

surance d'une telle fortune, les partis se pre'senteroient en foule, et vraisemblablement elle seroit marie'e sous deux ans. N'est -il pas plus désirable qu'elle puisse rester jusqu'à dix-neuf ou vingt ans sous l'autorité' de Pauline ? Laissez achever et perfectionner cette éducation si bien commencée. Du moins attendez encore deux ou trois ans : voilà mon avis. Je vous avoue que , par intérêt pour la chose , je serois véritablement fâché de ne pas vous persuader à cet égard. Mandez -moi votre décision làdessus.

Vous avez raison , mon ami ; quoique j'aie assurément renoncé à toute espérance, il m'est toujours impossible de m'arracher des lieux habités par madame de Rosmond • je resterai ici jusqu'au mois de novembre, mais j'irai sûrement en Bourgogne ce printemps. Tant de sentimens m'y rappellent!

Adieu; présentez mes hommages au château d'Erneville , et à l'aimable et parfaite amie.

LETTRE CXGL

De la marquise a sa mère.

Du château d'Ei ne ville , le i2 novembre.

Nous voilà revenus d'Aulun^ chère Hiamaii, où, grâce au vertueux evcque chez lequel nous logions, j'ai passe' quinze jours très-agréables. Ah! qu'il est doux d'admirer de près une vertu si pure et si parfaite, surtout lorsqu'on a conserve' son innocence, et que nul retour amer sur soi-même ne corrompt la douceur d'un spectacle si ravissant ! Je me dis, en contemplant notre e'véque, ce que je me suis dit si souvent près de vous , que je suis bien loin encore d'une telle perfection,, mais que j'y puis atteindre^ et cette ide'e me fiiit jouir des vertus même que je n'ai pas. Je suis sans tacb . aux yeux de Dieu, voilà le motif d'u le juste espérance; nous ne pouvons ri. n sans son secours ; la perfection morale ei.t mi de ses bienfaits, et le plus précieux

RIVALES. aSî

que si je puis me taire^ je ue saurois changer. Si je ne vous supposois pas celte ide'e^ le silence seroit un tourment sans dédommagement et sans consolation.

La rivalité m'a presque brouillé avec du Resnel; il ne me pardonne pas d'avoir tant de fois oublié sa commission des roses mousseuses qu'il veut oÔVir a Léocadie. Il est bien étonné de me trouver de la négligence pour lui et pour Léocadie. Ceci prouve

Combien nos jugemens sont aveugles et vains (i).

LETTRE CXGXIV.

De la marquise à la baronne.

Le 29 tuai.

Ah ! plaignez votre malheureuse amie î IMa mère est dangereusement malade !...

On attelle nos chevaux^ nous allons partir dans ma petite voiture , la grande est

(1) Vers de Tancrcde, d^ A'ollaire.

Jii. 24

cassée ; je pars sans femme de cliambre, la voiture ne pouvant contenir qu'Albert et moi , Maurice et le docteur que nous espérons décider à venir avec nous en passant à Bourbon. Je laisse ici Le'ocadie ; Albert a voulu que la quatrième place

fût pour Maurice J'ai à supporter à

la fois une inquie'tude mortelle et de'cliirante , et le chagrin de me séparer pour la première fois de Le'ocadie , et il faut encore que la rougeole e'tant dans votre cliâteau et dans votre village , je ne puisse vous demander de prendre cette chère petite avec vous- durant mon absence !... Adieu , mes larmes m'empêchent de voir ce que j'écris ! . . . . O mon ange , priez Dieu qu'il me conserve la meilleure des mères et la plus che'rie !. . .

LETTRE GXGV.

De la même a la même.

De Dijoa , le 8 juiu.

Grâce au ciel je respire , elle est hors de danger. Les médecins répondent de tout depuis c£uarante-huit heures. Mais^ grand Dieu , que j'ai souffert ! je l'ai vue à l'extrémité ! Oh ! quel lien que celui qui attache une fille à sa mère ! U y a cerlainement dans ce nœud sacré quelque chose de physique. Perdre une mère , c'est perdre une portion de son existence !.. Nous l'avons veillée quatre nuits de suite , elle avoit toute sa tête , connoissoit parfaitement son danger, ellen'étoit occupée que de Dieu , d'Albert et de moi , mais avec une sérénité , une résignation angéliques. Quelles leçons sublimes j'ai reçues d'elle encore dans cette occasion ! Ali ! qu'avec une vie si remplie d'innocence et de vertu la mort est peu redoutable ! Ce spectacle , si déchirant pour nous ,

étoit Je plus grand ^ le plus auguste que l'on puisse contempler.

Elle est d'une foiblesse extrême j les saignées l'ont sauve'e , mais l'ont e'puise'e. Je resterai encore ici près d'un mois^ car je ne la quitterai que lorsqu'elle sera en parfaite convalescence. Je serai bien tourmeute'e durant tout ce temps par mes iuquie'tudes sur Le'ocadie et Sylvestre.

Que j'aime M. du Resncl , qui m'a écrit pour me demander la permission d'aller s'établir à Erneville pendant tout le temps de mon absence ! Sachant mes enfans sous sa garde , je suis bien plus tranquille.

Je suis souvent bien déraisonnable j si j'entends parler d'un accident ^ j'imagine dans l'instant que le même malheur a pu arriver à Erneville. Un jour on conta qu'une jeune personne , en lisant ;, le soir, avoit mis le feu à sa coiffure et s'étoit brûlée d'une manière cruelle, et là -dessus j'eus la folie d'envoyer un courrier à mademoisqlle du Rocher , uniquement pour lui renouveler des recommandations faites

mille fois, et je n'ai pu me tranquilliser qu'après avoir reçu sa réponse. Oh 1 combien l'on doit aimer une bonne mère !

Quelles inquiétudes , quels dècliiremens de cœur ne lui a-t-on pas cause's ! Dans le premier âge de mes enfans , que n aije pas pas souffert ! ils ne sont jamais tombe's que je n'aie eu pendant quarante jours toutes les horreurs de la crainte d'un contre- coup ; quand ils n'ëtoient pas sous mes yeux , je ne pouvois entendre hors de la chambre un cri ou le bruit d'une chute sans frémir et sans croire qu'il leur ëtoit arrivé quelque accident funeste j se promenoient - ils sans moi , et rentroient-ils un peu plus tard que de coutume , l'agitation où j'étois étoit inexprimable; enfm, quoiqu'ils aient tous de bonnes santés , je n'ai presque point passé de jour sans éprouver des saisissemens affreux et des inquiétudes cruelles. Depuis que je sais M. du Resnel à Erneville , je crains infiniment moins les accidcns physiques , mais je ne puis supporter l'idée du chagrin et de la pro-

fonde tristesse de Léocadie j je voudrois de bien bonne foi, dans ce moment, qu'elle m'aimât moins ; la savoir souffrante et malheureuse est une peine au-dessus de mon courage ^ aussi ne croyez pas que je lui écrive des lettres plaintives sur notre absence ,• au contraire , je lui dis tout ce qui peut la consoler , la rassurer sur moi , et ranimer sa force. J'aime mieux qu'elle ne connoisse que la moitié de ma tendresse pour elle , que d'augmenter sa douleur en la lui peignant telle qu'elle est.

Adieu, mon amie, mandez-moi si cette vifeine épide'mie de rougeole dure encore chez vous ; mais quand elle auroit cessé, je désirerois toujours que vous ne vissiez mes enfans que dans trois semaines • car en les voyant plus tôt vous pourriez leur communiquer ce mal, puisque non-seulement vous avez été dans l'air, mais que vous avez soigné votre bonne gouvernante et sa fille pendant toute leur maladie. Vous savez si j'aurois ces eraintes pour moi ! mais les avoir pour

ses enfans ne vous paroîtra pas une foiblesse. Adieu, parfaite amie, je vous donnerai exactement des nouvelles de notre chère malade.

Pardonnez, mon ange, mais si vous e'crivez à Le'ocadie, je vous conjure de passer vos lettres au vinaigre avant de les lui envoyer, et da bien recommander au porteur de ne point entrer dans le château , et de remettre les lettres dans la maison du garde-chasse. Enfin , je m'en fie à vous sur toutes les précautions de ce genre.

De grâce, n'envoyez point de romans à mademoiselle du Rocher, ni rien sans exception que l'on n'auroit pu tremper dans du vinaigre.

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