‹ Les mères rivalesChapitre 41 sur 45 · III · texte numérisé non relu

III

Sgo LES MERES

la paire de bas et deux chemises pour les pauvres. Mademoiselle Léocadie travaille toujours avec moi à la layette qui avance; la pauvre femme n'accouchera que dans deux mois, nous aurons fini avant ce temps.

Mademoiselle Le'ocadie n'a pas encore repris son appe'tit et sa gaîté ordinaires , mais elle dort mieux, et elle est beaucoup moins pâle depuis deux jours. La socie'le' de M. du Resnel est sa plus grande consolation , après celle d'écrire à Madame et de recevoir ses lettres.

La France veut repartir demain à la pointe du jour , c'est pourquoi nous lui donnons nos lettres ce soir.

Tranquillisez-vous donc , madame , et soyez bien sûre que Sylvestre ne court pas tout seul du côté de la pièce d'eau , qu'il ne mange pas trop , que les servantes ne lui donnent pas à mon insu des tourteaux et des galettes , et que nous faisons tout ce que nous pouvons pour distraire mademoiselle Le'ocadie.

Je suis avec respect, madame, etc.

LETTRE GXGVII,

Anonyme , de la mère inconnue a Lêocadie.

Le 18 juin.

Ma fille ! ma chère Le'ocadie , je suis dans les lieux que tu habites ;, je suis près de toi ! . . . Je n'ai pu t'apercevoir encore, mais j'ai vu le château d'Erneville ! j'ai vu le bois où tu te promènes , et l'arbre chéri qui porte ton nom ! . . . . He'las ! je ne puis me découvrir à toi !.. . je ne le puis ! . . . cependant je veux te voir ! . . . Oli ! procure cet instant de bonheur à l'infortunée qui depuis quinze ans n'a connu de l'amour maternel que les inquiétudes et les douleurs qu'il peut causer ! Je te demande le secret pour quelques jours seulement : deux jours après notre rendez-vous , tu pourras révéler ce secret à ta bienfaitrice; d'ici là j'exige un silence absolu. Trouve-toi demain malin à cinq heures dans le bois dont l'enceinte est

fermée^ j'y serai cachée dans le creux de ton arbre, certaine que tu respecteras cet asile y et que tu ne tenteras point d'y regarder : repose - toi sur le banc de gazon. . . Là je te verrai • là , pendant quelques minutes , je serai dédommagée de tout ce que j'ai souffert ! . . . Tu resteras une demi-heure sur le banc ; ensuite tu rentreras dans le château. Je compte sur une obéissance exacte , et toi , o ma Léocadie , compte sur une tendresse inexprimable et sans bornes !....

LETTRE CXGVIIL

Z)e Léocadie à la marquise.

Le 21 juin.

Ah î chère maman , qu'il m'en a coûté de vous écrire pendant cinq jours , sans vous confier l'événement le plus intéressant de ma vie !... Mais lisez la copie de la lettre que je vous envoie , et vous verrez que votre Léocadie devoit se taire , même avec vous. Enfin il m'est permis

de parler , et je vais vous conter avec de'tail tout ce qui m'est arrive'.

Lundi 16, je me levai comme de coutume à six heures , je mis des cerises et du pain dans un panier , et j'allai dans le jardin au bout de la grande pelouse ; du côté du Lois^ sur le bord de la rivière. Depuis votre absence , mademoiselle du Rocher me permet d'aller déjeuner là toute seule. J'y porte toujours vos deux dernières lettres que je relis ^ et au bout d'une demi-heure mademoiselle du Rocher ou Jacinthe viennent me chercher pour aller à la promenade avec M. du Resnel et Sylvestre. Je fus donc dans ce lieu lundi dernier comme à mon ordinaire. Je m'assis sur le banc. Au bout de quelques minutes , jetant les yeux sur la rivière qui couloità mes pieds , j'aperçus la plus jolie chose du monde ; c'étoit la plus belle rose que j'aie vue , qui flottoit sur la surface de l'eau, et qui / entraîne'e par le courant , se dirigeoit doucement vers moi. Je rompis une longue branche de noisetier, et; la jetant sur la rivière^

j'altirai la rose qui avoit sa lige et ses feuilles ; je l'amenai à bord , je la pris. Quelle fut ma surprise en voyant sur la grosse branche un petit morceau de vélin attaché avec une soie , et sur lequel ces mots étoient écrits : u4 Léocadie ! J'examinai la fleur, d'une beauté toute nouvelle pour moi : c'étoit une rose mousseuse.

Alors je me rappelai qu'il y a trois ou quatre mois , ayant entendu parler de cette espèce de rose, que nous ne connoissons pas ici , j'avois témoigné le désir d'en avoir , et que M. du Resnel s'étoit chargé de m'en faire venir , qu'il avoit même écrit à Paris pour cela. Ainsi je n'ai pas douté que cette charmante galanterie ne vînt de lui. Je suis si accoutumée à recevoir de telles preuves de sa bonté et de son amitié , que cette idée étoit bien naturelle. Je ne pus être désabusée ce joui^là, parce que M. du Resnel, pour une affaire , " c'est - à - dire pour obliger quelqu'un ( car voilà ses seules affaires ), étoit parti de grand matin , et ne de voit revenir que le soir très - tard.

J'ëtois couchée quand il arriva ; mais on lui conta mon aventure , et il protesta qu'il n'avoit aucune part à la surprise de la rose flottante. Lorsqu'il vint le lendemain matin me répéter la même chose , j'eus une autre idée ; je reconnus dans ce don charmant la tendresse maternelle ; je pensai à vous , chère maman. C'étoit ne pas deviner sans me tromper ! M. du Resnel me suivit à ma promenade solitaire ; à peine étions - nous assis sur le banc , que nous aperçûmes de loin la rose flottante que le courant nous apportoit. Cette rose éclatante étoit plus épanouie , plus fraîche , plus belle encore que celle de la veille. M. du Resnel, en la voyant, s'attendrit et s'écria : « Ah! c'est elle, je la reconnois; c*estPauline! ))\\ pouvoit bien s'y méprendre ,• tout ce qui est ingénieux et touchant vous ressemble.

M. du Resnel , avec sa canne , a ëaisi la rose 5 il m'a bien impatientée, parce qu'il ne vouloit pas me la rendre -, il a été un quart-d'heure à l'examiner/ à la sentir ; il disoit que ce jour-là elle n'étoit

pas pour moi , que c'ëtoit à lui qu'on l'avolt destinée , et qu'au moins elle lui appartenoit par droit de conquête. Enfin, après m'avoir bien tourmentée , il me l'a rendue , et j'ai e'té la mettre avec la première dans mon plus beau vase de porcelaine, sur la fenêtre de mon cabinei. A dîner on nous conta que deux dames e'trangères , qui alloient à Nevers , avoient été forcées de s'arrêter à Paray , parce que l'une d'elles avoit eu une violente attaque de colique. On ajouta qu'elles logeoient chez Bousset, et que celle qui n'étoit pas malade s'étoit promenée dans les environs , et qu'on l'avoit vue dans les grands blés qui sont en face du château. J'avois bien envie de donner l'hospitalité à ces deux étrangères. Mademoiselle du Rocher fit la réflexion que des femmes inconnues pourroient être des personnes de mauvaise compagnie , et que puisqu'elles paroissoient riches , et qu'elles étoient dans une auberge passable, on pouvoit se dispenser de les inviter à venir loger au château. M. du Resnel

fut de cet avis ; ainsi je me contentai d'envoyer Jacinthe à Paray , charge'e d'offrir à ces étrangères toutes les choses dont je supposois qu'elles jDOuvoient avoir besoin dans un village. Jacinthe ne vit que leur femme de chambre , qui remercia de la part de ses maîtresses , mais sans rien accepter. Jacinthe nous dit que ces deux étrangères étoient des femmes de marchands de la rue Saint- Honoré , à Paris ^ qui faisoient un voyage pour leur négoce. Nous n'y pensâmes plus.

Le 18 je me rendis à six heures au bord de la rivière. Je n'aperçus point la rose flottante, mais je vis sur l'autre rive un homme inconnu d'un certain âge, bien mis et d'une belle figure , qui sortoit du moulin. Il s'avança sur le bord de la rivière , détacha le bateau qui se trouve toujours là , entra dedans , prit la rame et se dirigea vers moi. Je me le vois pour m'éloigner , lorsque cet homme m'appela par mon nom , en me montrant une superbe branche de roses mousseuses <]}x\\

venoit de tii'er d'une corbeille. Interdite autant que surprise , je restai immobile en le regardant. Son bateau avançant rapidement il se trouva tout près de moi , la douceur de sa physionomie^ l'honnêteté' de son maintien , et surtout la rose mousseuse qu'il tenoit , me rassurèrent

Je n'avois plus que de l'étonnement et de l'émotion. Il s'arrêta vis-à-vis de moi en me pre'sentant la rose. . . « Ne me trompe'je point ? lui dis - je ; ces roses me sontelles envoyées par ma mère ? — Oui , répondit-il , mais par celle à qui vous deuez le jour!. .'. » A ces mots je retombai sur le banc , et mes larmes coulèrent ! * . . . « Mademoiselle,, reprit l'inconnu, votre mère a fait cent cinquante lieues dans l'espérance de vous apercevoir un moment ; c'est elle qui , sous un nom supposé, est à Paray . . . — Grand Dieu ! m'é-criai-je , est-ce elle qui est malade?. . . — Non, mademoiselle, reprit l'inconnu , c'est sa compagne qui reste au lit , et sa maladie n'est qu'une feinte , afin d'avoir un prétexte de s'arrêter quelques jours

dans ces environs. Je vous recommande , mademoiselle, de la part de votre mère, le plus grand secret sur tout ceci j la moindre indiscre'tion de votre part pourroit perdre une mère qui ne vit que pour vous. Soyez donc prudente et obe'issante^ et lisez cette lettre qui vous instruira de tout. » En disant ces mots , il me remit la lettre de ma mère , et sur-le-champ il s'éloigna de moi , regagna Fautre rive , quitta le bateau, et disparut. Transportée, hors de moi , je n'osai lire la précieuse lettre que je pressois contre mon cœur. Je craignois d'être surprise par M. du Resnel ou par quelque autre. Je me hâtai de retourner au château , j'allai m'enfermer dans mon cabinet. J'eus le bonheur d'y entrer sans être vue , ce qui m'assuroit une grande heure de tranquillité , parce que i'étois certaine qu'on iroit d'abord me chercher dans le bois et dans le verger. Vous pouvez imaginer , ma chère maman, tout ce que j'ai ressenti en lisant une lettre si touchante, et en pensant que ma mère étoit si près de moi ! . . . ,

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Je ne songeai plus qu'aux moyens que j'emploîrois pour exécuter ses ordres , et pour me trouver à l'heure prescrite au rendez-vous qu'elle me donnoit. C'eût été une chose impossible, si mademoiselle du Rocher n'avoit pas eu le rhumatisme qui la retient encore au lit. La surveillance de Jacinthe est beaucoup moins exacte. J'étois bien sûre qu'elle ne m'empécheroit ni de me lever de meilleure heure, ni d'aller me promener seule. Je fus toute cette journée d'une distraction qui étonna tout le monde j je ne savois ni ce que je disois, ni ce que je faisois; je n'écoutois points je n'entendois point, je n'a vois qu'une pensée, je ne voyois que Paray ou l'arbre creux du petit bois!. . . . Après le dîner, |« me dispensai d'aller à la promenade avec M. du Resnel et Sylvestre^ je restai au château , et je proposai à Jacinthe d'aller à Paray à l'insu de mademoiselle du Rocher. Elle y consentit volontiers.

Je mis dans mes poches deux bouteilles , l'une de sirop d'orgeat, l'autre de votre

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bon vin de Malaga. Je remplis un assez grand panier de belles cerises, de légumes, de pâtisseries et de confitures, et, chargée ainsi , nous partîmes pour Paray. Je dis à Jacinthe que ces étrangères malades me faisoient pitié, et que je voulois leur porter toutes ces choses. Jacinthe désiroit se charger de la corbeille j mais je ne l'aurois pas cédée pour toute autre chose au monde ^ je trouvois tant de plaisir à la porter! J'arrivai à Paray bien fatiguée j je m'assis sur le banc de bois qui est en face de la maison de Bousset : ô comme j'étois attendrie en regardant cette auberge î .... Je n'osai 3' entrer^ je donnai à Jacinthe toutes mes provisions, et restai dans la rue. Mais, au bout de quelques minutes , je vis paroître l'inconnu qui m'avoit parlé le matin. Il me pria d'entrer dans la maison. A cette proposition , je devins si tremblante que je ne pouvois me soutenir j il me donna le bras, et me conduisit dans une salle basse. Comme je regardois de tous côtés, il sourit. « Vous ne la verrez

point ^ me dit-il- mais ayant appris que vous aviez porté vous-même les bouteilles et le panier, elle suppose que vous avez chaud, et elle veut que vous buviez le premier verre de la bouteille de vin que vous lui avez donnée. » J'obéis, et comme je buvois j'entendis marcher au - dessus de notre tête , ce qui me fit tressaillir. « Oui , c'est elle en effet , me dit l'inconnu j nous sommes au-dessous de sa chambre, et dans ce moment elle y est toute seule. » A ces mots, je retins mon haleine, afin de ne rien perdre de ce bruit devenu si intéressant pour moi ! il me sembloit que chaque pas que j'entendois s'imprimoit sur mon cœur, sur ce cœur palpitant et si profondément ému !. . . . Au bout d'un quart-d'heure Jacinthe revint; elle me dit qu'elle n'avoit point vu les dames , qu'elle n'avoit parlé qu'à la femme de chambre. Je quittai en soupirant l'auberge où je laissois une mère si digne d'être aimée, sans avoir joui du bonheur de l'embrasser et de l'entrevoi ri.... De retour au château ,

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toute la soirée me parut d'une longueur mortelle ;, et pour l'abréger je fus me coucher à neuf heures et demie. Je ne sentis quelque besoin de dormir que sur les deux heures du matin,- mais la crainte de me réveiller trop tard m'empêcha de céder au sommeil. Je ne fermai pas les jeux une minute , et je me levai à quatre heures. Je m'habillai sans bruit et à la hâte, et je sortis sans avoir réveillé Jacinthe. J'étois bien sûre qu'elle ne se leveroit qu'à six heures; ainsi j'allai sans inquiétude dans le bois. Je rencontrai Mathurin avant d'arriver, je lui dis que j'allois dans la prairie ; il entroit dans la basse-cour; un moment après je rencontrai Véronique, qui s'étonna de me voir si matin. Il fallut encore m'arréter quelques minutes , et , pour ne plus faire de rencontres, je pris le plus long chemin, où les domestiques ne passent pas à cette heure. Tout cela me retarda, mais j'étois dans le bois à quatre heures quarante-neuf minutes, et en moins de six minutes je me trouvai près de mon arbre

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Ne sachant point si ma mère etoit arrivée déjà, je suivis ses ordres, je passai du côté du banc, et je m'arrêtai là, en m'appuyant sur l'arbre ; j'avois un tel battement de cœur, qu'il m'étoit impossible de proférer une parole j d'ailleurs j'aurois craint de commettre une indiscrétion en parlant.... D'un autre côté, il me sembloit que je de vois exprimer ma tendresse et ma reconnoissance. Cette indécision méloit une espèce de crainte pénible à la joie et à l'attendrissement extrême que j'éprouvois. . . . J'écoutois avec autant d'attention que de saisissement , lorsque j'entendis distinctement soupirer!.... Je tombai à genoux, j'étendis les bras pour embrasser cet arbre cher et sacré! Un ruisseau de larmes inondoit mon visage : « O ma mère, m'écriai-je, mon âme entière est attachée sur cette écorce ! . . . » A ces mots ma mère ne répondit que par des sanglots et des gémissemens. Ce que je sentis alors est inexprimable ; je ne pus supporter une si violente émotiçn , je poussai un cri

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douloureux , mes bras se détachèrent de l'arbre chéri que je pressois contre mon sein, mes yeux se fermèrent, et je m'évanouis. Les plus tendres soins me rendirent bientôt l'usage de mes sens. ...

Quel fut mon ravissement, en reprenant ma connoissance, de me trouver sur le siège de gazon dans les bras de ma mère!. . . . Mais elle étoit couverte d'un voile épais qui cachoit entièrement son visage et sa taille. . . . Ah! dans cet instant que pouvois-je désirer! elle me pressoit dans ses bras !. . . . je tenois, je baisois ses deux mains!.. . . Elle prit une des miennes, qu'elle porta sur son cœur palpitant, en me disant d'une voix entrecoupée, mais délicieuse: «Pour toi, imic/uemeTit pour toi! . ...» Elle tira un anneau de son doigt, le mit au mien, appuya son visage sur mon sein , nie posa doucement sur le banc en gémissant, se leva et lit quelques pas!....

N'osant ni i'arrclcr ni la suivre, je sentis mon cœur se déchirer, je me prosternai Qïi lui tendant les bras. . . . Elle so

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