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LETTRE CXLIV

Du duc de Rosmond à la comtesse de Rosmond sa sœur.

Paris, le i() décembre.

Quoi donc, chère sœur, encore à la M*** le 19 décembre! comptez - vous y passer l'hiver? Le vertueux St-3Ié~ ran, qui est avec vousyseroit-il cause de ce projet, et votre superbe cœur seroitil enfin captivé?. ... Je n'en crois rien; les femmes, même les plus fières, telles que vous, estiment les bons sujets -, mais ce n'est jamais qu'en faveur des mauvais qu'on les voit renoncer à leur système d'indifférence. Je me suis bien moqué de Poligni, qui, pour vous séduire, imai^ina de se convertir y et que le désir de vous plaire a rendu le plus triste de tous les mortels. Quant à Saint-Méran , (jui, comme chacun sait, est éperdument amoureux de vous, je parie que son

respect et sa timidité égalent son amour j vous n'avez jamais inspiré que des passions de ce genre j c'est pourquoi vous n'avez jamais aimé. Qui sait où l'on auroit pu vous mener avec de l'étourderie, de l'audace et de la persévérance? Si St- Méran avoit un peu plus de connoissance des femmes, quel chemin il vous feroit faire dans cette solitude où vous ne craignez point de l'admettre ! A sa place, je serois mortellement piqué de cette sécurité, et je concevrois le hardi dessein de vous tourner la tête , de vous égarer sur la montagne sainte à la face de l'autel de la V^ertu. Cette idée vous paroîtra monstrueuse, mais je ne conçois pas que votre jardin allégorique en puisse inspirer d'autres à vos malheureux amans. Je m'occupe aussi beaucoup de mon jardin de G***. Vous le trouverez trèsembelli. J'ai fait l'acquisition d'une charmante statue de la Liberté. Je l'ai placée dans cette partie du jardin qui ressemble à la Suisse, parmi les rocliers, les montagnes et les précipices; ce morceau de

yÔ LES MÈRES

sculpture forme un groupe d'un Iréshel effet. L'artiste, d'après l'inge'nieuse idée des anciens, a représenté la Liberté entre Aheone et Adeone , les deux divinités qui présidoient au départ et au retour, parce qu'en effet la liberté renferme le pouvoir d'aller et de revenir où l'on veut (i). Jules nous écrit des lettres charmantes ; mais avec toutes les grâces de sa tante, il a déjà ses idées romanesques : pauvre Jules ! comme il sera un jour le jouet et la dupe des femmes 1

Je ferai pour l'abbé toutes les dé-marches que vous désirez avec tant d'ardeur. Il a de la naissance, et sans doute un très-grand mérite ^ mais avec une austérité de mœurs pareille à la sienne.

(i) La liberté antique est ainsi caractérisée

sur un nombre infini de vieilles médailles } les

modernes ont malheureusement supprimé ces

attributs î (Voyez dans fEucyclopédie le mot

Liberté. )

Note de l'éditeur.

les prêtres obtiennent des cures, et non des évéche's. Au reste, je sens combien il seroit flatteur pour nous de faire un évéque du précepteur de mon fils, et j'espère que j'y réussirai. L'évêclié en question est demande' par le prince *** pour le précepteur de son fils ; madame de ***, devenue l'ennemie implacable du prince , saisit Foccasion de lui donner ce désagrément éclatant, et m'a promis d'employer tout son crédit pour moi j et voilà comment, ma chère Uranie, Y homme vertueux aura la préférence. Sans les passions secrètes, et sans l'intrigue et la faveur, il resteroit à jamais dans l'obscurité.

Adieu ^ mon aimable Uranie. Votre bellesœur se plaint vivement d'une absence qui la prive depuis si long-temps de vous et de son fils ; revenez-nous bien vite , il est nécessaire, pour l'affaire de Tabbé, que vous ne différiez plus votre retour. Vos terreurs sur la guerre m'ont fait rire. Un peu de philosophie vous ôtcroit ces idées gothiques. Soyez donc bien sûre qu'//j- a

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aujourd'hui impossibilité morale de faire des conquêtes {\).

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