ÉTOILES VARIABLES, TEMPORAIRES, ÉTEINTES OU SUBITEMENT APPARUES
J’étais seul prés des dots par une nuit d'étoiles.
Pas un nuage aux cicux, sur les mers pas de voiles. Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel. Et les bois et les monts, et toute la nature. Semblaient interroger dans un confus murmure Les flots des mers, les feux du ciel.
Et les étoiles d'or, légions infinies,
A voix haute, à voix basse, avec mille harmonies, Disaient en inclinant leurs couronnes de feu.
Et les Ilots bleus, que rien ne gouverne et n’arrête. Disaient en recourbant l’écume de leur crête :
— C’est le Seigneur, le Seigneur Dieu !
Victoii Hugo, Orientales.
De toutes les merveilles que le télescope a mises au jour en cultivant les champs de l’espace, aucune n’eut peut-être plus de droits à l’étonnement des mortels que l’existence d’étoiles changeantes, périodiquement variables, dont la lumière et la couleur sont soumises à une périodicité d’éclat; du moins aucune révélation télescopique n’a plus surpris les observateurs. Des étoiles qui, loin de rester fixes dans une lumière inaltérable, voient leur clarté s’affaiblir et se,' raviver périodiquement ! des
étoiles qui brillant aujourd’hui d’tin éclat splendide seront invisibles demain, et ressuscitées après-demain ! l’imagination la plus téméraire n’eût jamais bsé inventer de telles créations; et c’est à peine si, maintenant que leur existence est bien constatée, l’esprit peut s’accoutumer à la concevoir.
11 y a des étoiles dont l’éclat subit une variation périodique, qui le ramène tour à tour à son maximum et à son minimum d’intensité. Pour bien nous figurer en quoi consiste ce changement singulier, représentons-nous notre Soleil, et supposons qu’il soit soumis à ces variations. Aujourd’hui le voici qui rayonne de ses flammes les plus éclatantes et déverse dans l'atmosphère échauffée des flots d’une éblouissante lumière; pendant quelques jours il garde cette même intensité; mais voilà que, le ciel restant pur comme précédemment, l’éclat du soleil s’affaiblit de jour en jour ; au bout d’une semaine, il a perdu la moitié de sa lumière; au bout de quinze jours, on peut le fixer en face; et puis il s’affaiblit encore, devient pâle et morne, n’envoyant plus qu’une clarté blafarde à la Terre. Nous craignons pour ses jours, et nous nous demandons avec le traducteur de Plutarque :
Le Dieu qui du néant vient de tirer le monde Va-t-il le replonger dans une nuit profonde ?
Le soleil, ce flambeau de la terre et des deux,
A-t-il vu pour jamais anéantir ses feux?
Mais il renaît, et l’espérance avec lui. On remarque un premier progrès dans sa lumière éteinte ; elle devient plus blanche, plus éclatante. Son flambeau se rallume et augmente de jour en jour; une semaine après son minimum d’intensité, il verse déjà une lumière et une chaleur qui rappellent le foyer solaire. Son accroissement continue. Et lorsqu’une période égale à celle de son déclin sera passée, le soleil étincelant aura repris toute sa force.
toute sa grandeur. La Terre est inondée des rayons de sa lumière éblouissante et de sa chaleur féconde... Mais elle ne se réjouit pas longtemps dans cette splendeur, car déjà le soleil commence à reprendre sa voie descendante. Et ainsi de suite, toujours. La nature de ce nouveau soleil est d’étre périodique, comme la vertu de notre précédent soleil était de garder une lumière et une chaleur permanentes.
On conçoit que ces variations d’éclat étonnent l’œil observateur qui les contemple dans le champ de la vision télescopique. Ces périodes sont de toutes les durées. Pour certaines étoiles, par exemple pour la trentième de l’Hydre d’Hôvélius, la période est de plus d’un an : de 494 jours. Elle varie entre la quatrième grandeur et la disparition complète. L’étoile % du col du Cygne varie de la cinquième à la onzième grandeur dans une période de 404 jours. Une autre étoile dont nous avons déjà parlé au chapitre des constellations, o de la Baleine, appelée aussi la Merveilleuse (Mira ceti), varie en 554 jours entre la deuxième grandeur et la disparition entière. D’autres astres sont gouvernés par des variations plus rapides. L’étoile qui passe le plus rapidement de son maximum à son minimum est Algol de la tête de Méduse, que nous connaissons déjà (|3 de Persée). En 1 jour 40 heures 24 minutes, elle a terminé son déclin ; dans le même laps de temps, elle est revenue à son maximum ; sa période n’est donc que de 2 jours 20 heures 48 minutes. L’étoile S de Céphée varie dans une période de 5 jours 8 heures 57 minutes de la troisième à la cinquième grandeur, etc.
On voit que ces variations sont elles-mêmes très-diverses, et qu’il est des soleils qui passent avec une étrange rapidité de leur plus grand à leur plus petit éclat. Quelles sont les forces prodigieuses qui régissent ces gigantesques changements? C’est ce que la science
n’a pu encore déterminer. Maupertuis disait que les étoiles changeantes avaient la forme de lentilles, qu’elles tournaient perpendiculairement sur elles-mêmes, et qu’elles nous présentaient successivement leur tranche et leur face. A l’époque où elles ne présentaient que la tranche, c’était le minimum de leur éclat; à l’époque où elles présentaient leur face entière, c’était leur maximum. Mais existe-t-il des soleils faits en lentille? Si la chose est possible, elle n’est pas prouvée.
Non-seulement il y a des étoiles dont la lumière change périodiquement, diminuant parfois jusqu’à nous devenir complètement invisible, quoique en réalité elles ne s’éteignent pas tout à fait; il en est d’autres dont l’éclat s’est affaibli pour ne plus se réveiller et qui sont à jamais disparues du ciel. Ce sont les étoiles éteintes, dont la liste est assez nombreuse. L’astronome Ulugh-Beigh disait en l’année 1457, qu’une étoile du Cocher, que la onzième du Loup, que six étoiles, parmi lesquelles quatre de troisième grandeur voisines du Poisson austral, toutes marquées dans les catalogues de Ptolémée et d’Abdurralunan-Suphi, ne se voyaient plus de son temps. Au dix-septième siècle J.-D. Cassini, et à la fin du dix-huitième ÂV. Herschel, signalèrent un grand nombre d’autres étoiles complètement disparues. Ce sont des systèmes pour lesquels l’heure de la fin du monde a sonné.
En parlant de fin du monde, cette crainte s’est réveillée chez les habitants de la Terre, non pas lorsque des étoiles disparaissent du firmament, car cette disparition n’était tout au plus remarquée que des astronomes, mais bien lorsqu’un astre nouveau s’allumait soudain dans le ciel. Il y a en effet des étoiles subitement apparues. L’année même du massacre de la Saint-Barthélemi, le 11 novembre 1572, une magnifique étoile de première grandeur apparut subitement dans la constellation de Cassiopée, effaçant par son éclat les plus belles étoiles du
ciel. Elle resta pendant dix-huit mois et disparut pour ne plus revenir. Les astrologues avaient rêvé que cette apparition était la même que celle des Mages à la naissance de Jésus-Christ, et en avaient conclu que le jugement dernier approchait.
Etoile île
Fig. 29. — L’étoile nouvelle île io"2.
Trente-deux ans plus tard, une autre étoile nouvelle apparaissait encore, dans la constellation du Serpentaire. Dès le jour de son apparition, dit Arago, le 10 octobre 1(504, elle était blanche; elle surpassait en éclat les étoiles de première grandeur, et aussi Mars, Jupiter, et Saturne, dont elle se trouvait voisine. Plusieurs la comparaient à Vénus. Ceux qui avaient vu l’étoile de 1572 trouvaient que la nouvelle la surpassait en éclat. Elle ne parut éprouver aucun affaiblissement dans la seconde moitié du mois d’octobre ; le 9 novembre, la lumière crépusculaire qui effaçait Jupiter n’empêchait pas de voir l’étoile. Le 16 novembre, Kepler l’aperçut pour la dernière fois; mais à Turin, lorsqu’elle reparut à l’orient, à la fin de décembre et au commencement de janvier, sa
lumière s'était affaiblie ; elle surpassait certainement Antarés, mais n’égalait pas Arcturus. Le 20 mars 1605, plus petite en apparence que Saturne, elle surpassait notamment les étoiles de troisième grandeur d’Ophiucus. Le 21 avril, elle parut égale à l’étoile luisante du genou d’Ophiucus, de troisième grandeur... Elle diminua insensiblement... Le 8 octobre elle était encore visible, mais difficilement, à cause de la lumière crépusculaire. En mars 1606, elle était devenue complètement invisible.
Depuis que les hommes observent les étoiles, on a compté 22 apparitions d’étoiles nouvelles. La dernière est celle qui est subitement apparue au mois de mai 1866, dans la constellation de la Couronne 1 .
Ces apparitions, aussi bien que tous les phénomènes extraordinaires, avaient le don de répandre la terreur et de réveiller les idées peu assoupies de l’embrasement du inonde, delà chute des*étoiles, de latin des temps. L’une des plus mémorables prédictions est celle de 1588, annoncée en vers latins emphatiques, dont voici la traduction.: « Après mille cinq cents ans révolus, à dater de la conception de la Vierge, la quatre-vingt-huitième année sera étrange et pleine d’épouvante; elle amènera avec elle de tristes destinées. Si dans cette terrible année le monde pervers ne tombe pas en poussière, si la terre et les mers ne sont pas anéanties, tous les empires du monde seront bouleversés, et l’affliction pèsera sur le genre humain. » Cette prédiction fut plus tard reprise en faveur, ou plutôt en défaveur du dix-huitième siècle, et le Mercure de France annonça pour l’année 1 788 la plus grande des révolutions. Elle passait alors pour avoir été trouvée dans le tombeau de Régiomontanus. Les auteurs ne croyaient pas dire si vrai en inscrivant cette époque mémorable sous le titre de révolution.
1 Voy. son histoire dans nos Etudes et lectures sur V astronomie.
Mais en songeant à ces prédictions, dont la liste serait beaucoup plus longue qu’on ne peut le penser au premier abord, je ne puis m'empêcher de vous rapporter les curieuses mystifications opérées en 1 524 par l’astrologue allemand Stoffler. Suivant lui, le 20 février de cette année, la conjonction des planètes dans les Poissons devait produire un déluge universel. Les astrologues y ajoutaient foi comme le commun des martyrs : la sinistre nouvelle parcourut bientôt le monde, et l’on s’apprêta à voir l’univers trépasser du temps dans l’éternité. « Toutes les provinces des Gaules, dit un, auteur du temps, furent en une merveilleuse crainte et doute d’universelle inondation d’eau et telle que nos pères n’en avaient vue, ni sue par les historiens, ni autrement. Au moyen de quoi hommes et femmes furent en grand doute. Et plusieurs deslogèrent de leurs basses demeurances, cherchèrent hauts lieux, firent provision de farines et d’autres cas, et se firent processions et oraisons générales et publiques, à ce qu’il plût à Dieu avoir pitié de son peuple. » Un vit alors la crainte s’emparer d’une bonne partie des esprits. Ceux qui habitaient près de la mer, des fleuves ou des. rivières, abandonnèrent leurs demeures et vendirent à grosses pertes, sans doute aux incrédules, leurs propriétés et leurs meubles. A Toulouse, un nouveau Noé fit construire un bateau pour servir d’arche à sa famille et à ses amis, — et pi'obablement aussi à quelques couples de bêtes. Ce n’est pas le seul, au rapport de l’historiographe Bodin : « 11 se trouva plusieurs mécréants qui firent des arches pour se sauver, quoiqu’on leur prêchât la promesse de Dieu et son serment de ne plus faire périr les hommes par le déluge. »
Maintes et maintes fois cette prédiction fut renouvelée, et, triste remarque, elle trouva toujours le même nombre de crédules, quoique chaque fois l’événement lui eût donné un démenti formel. En 1584, la frayeur causée par une
annonce de cette sorte fuf si grande, que les églises ne purent contenir ceux qui y cherchaient un refuge, qu’un grand nombre firent leur testament, sans réfléchir que. c’était une chose inutile si tout le monde devait périr, et que d’autres donnèrent leurs biens aux eccésiastiques, dans l’espoir que leurs prières retarderaient le jour du jugement. — Je crois vraiment qu’aussi longtemps que le monde vivra, il craindra de mourir.
Elles se doutent bien peu des terreurs quelles font naître si innocemment parmi les hommes, ces étoiles singulières qui s’allument subitement dans les cieux pour s'éteindre bientôt après, ces flammes variables qui passent par tous les degrés de la lumière et semblent, comme Castor et Pollux, avoir reçu pour destinée un éternel mouvement de transition de la vie à la mort et de la mort à la vie. Quelle puissance inconnue préside à ces variations de lumière et de chaleur, dont l’influence sur les mondes planétaires qui circulent autour de ces astres doit être d'une étrange nature? Quelle pensée régit ces mouvements et quelle main construisit les êtres nés pour vivre en harmonie avec de tels systèmes? Quelle distance sépare la nature terrestre, où les années se suivent par une loi permanente et ramènent successivement les mêmes phénomènes, de ces mondes où régnent des variations si prodigieuses? L’esprit s’étonne dans cette contemplation et demeure dans l’inconnu... En songeant à ces merveilles des cieux, le poêle anglais Kirkc-Whitc exprimait son étonnement en ces termes :
« O vous, étoiles scintillantes qui occupez encore vos places brillantes sur la voûte sombre du domaine de la nuit ! planètes et sphères centrales d’autres systèmes, vastes comme le foyer brûlant qui rayonne sur ce bas monde, quoique à nos yeux vous paraissiez aussi faibles que l’étincelle du ver luisant : — vers vous j’élève mon humble prière, tandis qu’émerveillé mon regard voyage
à travers votre armée céleste. Spectacle trop immense, trop illimité pour notre étroite pensée, qui rapetisse toutes choses dans ses vils préjugés et ne peut vous approfondir ni vous comprendre. De là, prenant un essor plus élevé, à travers vous j’élève mes pensées solennelles jusqu’au puissant fondateur de cette merveilleuse immensité, le grand Créateur qui réside enveloppé dans la solitaire grandeur d’un espace sans bornes, sur son trône silencieux qui domine les sphères.
« Mortel orgueilleux, lève les regards vers la voûte étoilée, contemple les brillants innombrables qui parsèment richement le char impérial de la nuit ! Les télescopes le montreront les myriades plus serrées que les sables des mers. Chacun de ces petits flambeaux est la grande source de lumière, le soleil central autour duquel une famille de planètes voyage fraternellement; chaque monde est peuplé d’êtres vivants semblables à toi. Maintenant, mortel orgueilleux, où est ta grandeur passée? qui es-tu sur l’amphithéâtre de l’univers? Moins que rien, en vérité! Pourtant, le Dieu qui éleva ce merveilleux édifice des mondes a soin de toi, aussi bien, que du mendiant qui demande les restes de ta table, n