‹ Les merveilles célestesChapitre 23 sur 39 · Japliet Cassini · texte numérisé non relu

Japliet Cassini

Vus de la Terre, les anneaux de Saturne présentent des aspects très-variés : tantôt ils apparaissent comme un large ovale lumineux qui enveloppe presque toute la planète ; tantôt àe rétrécissant peu à peu, ils ne laissent voir qu’un sillon lumineux débordant le disque, ou même disparaissant tout à fait. Il est aisé ( de se rendue compte de cette variété d’apparences.

Dans son mouvement autour du Soleil, l’axe de Saturne reste parallèle à lui-même. 11 eu est donc de même de ses anneaux, et, comme leur inclinaison sur le plan de l’orbite est loin d’être nulle, il en résulte que le Soleil éclaire tantôt l’une des faces du système, tantôt l’autre. En même temps, l’obliquité des anneaux, par rapport à nous, varie d’une époque à une autre.

Que résulte-t-il, pour la Terre, de ces positions diverses? Évidemment (pie les anneaux, par des effets de perspective, dont la figure suivante peut rendre aisément compte, apparaissent tantôt plus, tantôt moins ouverts ; pendant une moitié de l’année de la planète, la partie antérieure de l’appendice se projette sur l’hémisphère- nord; pendant l’autre moitié, la courbure est en sens inverse et nous voyons le bord recouvrir une partie de l’hémisphère sud. Enfin, à deux époques (équinoxes de Saturne), l’anneau “ étant plus éclairé que par la tranche, disparait à peu

près entièrement. Les instruments les |plus puissants montrent alors une légère ligne lumineuse] dans le pro-

longement de l’équateur de Saturne, et sur le disque une ligne obscure.

[ Au moment où je corrige les épreuves de cette nouvelle édition des Merveilles célestes (etc de 1869), j’ob-

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serve Saturne au télescope, -et je remarque que ses anneaux se présentent précisément dans leur position la plus ouverte, comme on le voit dans cette figure. Ils vont ensuite se refermer jusqu’en 1877, où ils offriront à peu prés le même aspect qu’en 1848.]

Saturne n’a pas été favorisé des anciens poètes, qui ne se doutaient en aucune façon de sa grandeur et de sa richesse. Situé à la dernière limite du système planétaire, et en marquant la frontière jusqu’à l’époque de la découverte d’Uranus, il passait pour le plus froid et pour le plus lent de tous les astres. C’était le dieu du temps, détrôné et relégué dans une sorte d’exil. Malheur à ceux qui naissaient sous son influence ! Si au moment de la naissance il se trouvait dans le signe zodiacal du mois, les nouveaunés n'avaient plus qu’à demander à rentrer dans le néant. Pendant mille ans un nombre considérable d’hommes sérieux ajoutèrent foi pleine et entière aux tireurs d’horoscopes, abusés eux-mêmes dans l’ignorance et souvent <le bonne foi. Ces idées, heureusement évanouies à la lumière des sciences, sont trop curieuses pour que je ne vous en donne pas un petit spécimen.

Écoutez, par exemple, un astrologue* qui écrivait en 1574 les facéties suivantes : « Saturne est au septième ciel. Il fait les gens rustiques; signifie les palsans, manœuvriers et mercenaires; fait les gens maigres, solitaires et resveurs, qui en se promenant regardent la Terre; il signifie aussi les vieillards courbez, les juifs et les mendiants, les servans, faitnéantz, gens méchaniques et de basse condition, et fait la cherté, la glace et l’épidémie : bref, il n’a aucune clarté, sinon celle que les autres lui départent. » Voilà pour les conditions ; mais ceci n’est rien à côté de l'influence de cette malheureuse planète sur les maladies.

' La Taille de Roudaroy, Géomancie abrégée.

« Saturne, dit la Martinière, est une planète pesante, diurne, sèche, nocturnale et malveillante, à qui l'on attribue les fièvres langues, quartes et quotidiennes, les incommodités de la langue, des bras et de la vessie, la paralysie universelle, les gouttes, les tubes, les abcès, apostumes, obstructions de foye et de la rate, la jaunisse noire, les cancers, polipes, les maladies des intestins, comme sont les coliques venteuses, pituiteuses, les liémoroïdos douloureuses, les hernies, les varices, cors aux pieds, crachement de sang pulmonin, appétit canin, difficulté de respirer, sourdites, pierres tant aux reins qua la vessie, l’épilepsie, alopécie, opiasie, cachexie, hydropvsie, mélancolie, lèpres, et autres maladies provenant des humeurs sales et pourries... (je ne veux pas tout citer). Ceux qui sont nés sous sa saison sont mélancholiques et pituiteux. »

• Le bon Saturne ne se doute guère d’avoir causé de pareilles infortunes aux habitants de la Terre. Espérons, pour notre réputation là-bas, que les astrologues de Saturne n’auront pas usé de représailles, car alors, de quels maléfices ne nous accuserait-on pas? Mais nous avons une bonne raison de croire que nous ne sommes pas mal vus des Saturniens; celte raison (qui ne nous fait pas grand honneur du reste), c’est que de Saturne on ne voit pas la Terre, parce que notre globe est trop petit et qu’il est caché dans le Soleil.

D'après un auteur plus singulier encore, on peut faire venir le... diable chez soi, en l’appelant un samedi, le jour du sabbat, consacré à Saturne, par une formule cabalistique extrêmement longue et extrêmement difficile à prononcer, et en offrant à Saturne un parfum composé par la préparation suivante : « Mélangez de la graine de pavot, de la graine de jusquiame, de racine de mandragore, de poudre d’aimant et de bonne myrrhe ; pulvérisez

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toutes ces drogues, et les incorporez avec du sang de chauve-souris et de la cervelle de chat noir, etc. » Je ne veux pas tout dire, je craindrais que vous n’essayassiez la recette.

Chaque planète influait sur la destinée des hommes selon la date de leur naissance. Aussi dans le premier signe du Zodiaque, « Jupiter faisait les évêques, les prélats, les nobles, les puissants, les juges, les philosophes, les sages, les marchands, les banquiers. Mars signifiait les guerriers, les boute-feu, les meurtriers, les médecins, les barbiers, les bouchers, les orfèvres, les cuisiniers, les boulangers et tous les métiers qui se font par le feu. Vénus faisait les reines et les belles dames, les apothicaires (comme cela se suit bien !), les tailleurs d’habits, les faiseurs de joyaux et d’ornements, les marchands de draps, les joueurs, ceux qui hantent les cabarets, ceux qui jouent aux dés, les libertins et les brigands. Mercure les clercs, les philosophes, les astrologues, les géomètres, les arithméticiens, les auteurs latins, les peintres, les ouvriers ingénieux et subtils, tant hommes que femmes, et leurs arts. »

Mars peut être comparé à Saturne pour la mauvaise réputation que lui ont faite les astrologues ; la phrase suivante suffit pour édifier à son égard : « Les gens auxquels Mars préside sont aspres et rudes, invincibles, et qui par milles raisons ne se peuvent gaigner, entiers, noiseux, téméraires, hasardeux, violents, et qui ont accoustumé de tromper le public ; gourmans, digérants aisément beaucoup de viandes, forts, robustes, impérieux, avec yeux sanglants, cheveux rouges, n’ayant guères bonne affection envers leurs amis, exerçants les arts de feu et de fer ardent : bref, il fait ordinairement des hommes furieux, ricteux, paillards, suffisques et colériques. »

Quant à Vénus, nul astre n’eut jamais une influence plus favorable que la sienne ; il est inutile de dire en quoi con-

sistait principalement son action ; mais il parait que ceux auxquels elle présidait étaient de fort heureux mortels.

Ces idées bizarres et erronées sur une prétendue influence des planètes, et toutes celles qui constituent le vaste domaine astrologique, avaient pour cause la superstition de l’homme, qui est toujours entraîné vers le merveilleux, et son orgueil qui lui représentait l’univers comme formé tout exprès pour lui. Tant que régna l’ancien système du monde, fondé sur les apparences, l’homme fut en proie à cette erreur malsaine. Le flambeau de la vraie science, de la science fondée sur l’observation raisonnée et sur le calcul , était seul capable d’apporter quelque lumière au sein de ces ténèbres, et de les dissiper A mesure que l’homme s’élèverait davantage dans la connaissance véritable. Ce sera le plus grand titre de gloire pour les siècles qui viennent de briller, d’avoir délivré l’esprit humain de ces illusions et d’en avoir à jamais triomphé. Souvent, à ces époques où la vie de l’homme était si facilement sacrifiée, astrologues, alchimistes, sorciers, furent brûlés vifs, pendus, roués, décapités, écartelés ou suppliciés par de longues tortures, pour avoir fait une prédiction mal reçue. Je pourrais aligner ici quelques centaines de sorcières brûlées pour de prétendus maléfices ou pour des profanations qui avaient bien plutôt pour cause leur crédulité que leur méchanceté, d’astrologues pendus ou noyés selon le bon plaisir des princes, •le chercheurs de pierre philosophale exécutés pour avoir fait pacte avec le diable ; mais ce n’est pas ici le lieu, et en parlant d’astrologie au chapitre de Saturne, j’ai seulement voulu profiter de la circonstance pour montrer une fois de plus quelles actions de grâce on doit à la science, et dans quelle profondeur on pourrait craindre que l’homme ne tombât un jour, si jamais le flambeau (les sciences venait à s’éteindre.

Le monde de Saturne mérite mieux de notre part. Non-

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seulement nous faisons main basse sur les influences sinistres dont il se trouvait l’innocent auteur, mais encore nous admirons en lui un magnifique séjour de vie, au sein duquel les forces de la nature agissent sous des aspects qui nous restent inconnus. Au milieu de ses anneaux splendides et de son riche système de huit mondes secondaires, il trône pacifiquement dans les cieux, et nous aimons à contempler sa vénérable figure, dans ces lointaines régions, comme le type d’une création avancée déjà dans cette ère de perfection à laquelle tous les êtres aspirent.

Cet inquiétant Saturne n’a pas toujours été cependant traité par les modernes avec plus d’égards que par les anciens; aurait-il donc à son tour une mauvaise étoile lui-même? Quelques-uns le regardent encore d’un bien mauvais œil, — par exemple l’auteur des Contemplatims , qui en fait le lieu de châtiment des âmes méchantes, tandis que les âmes heureuses s’élèvent de sphère en sphère:

Ctiacun ferait ce voyage des Aines

Pourvu qu'il ait souffert, pourvu qu’il ait pleuré.

Tous, liorniis les méchants, dont les esprits infâmes Sont comme un livre déchiré.

Ceux-là, Saturne, un globe horrible et solitaire,

!æs prendra pour un temps où Dieu voudra punir,

Châtiés à la fois par le ciel et la terre,

Par l’aspiration et par le souvenir !

Saturne ! sphère énorme ! astre aux aspects funèbres !

Ilagne du ciel, prison dont le soupirail luit !

Monde en proie à la brume, aux souilles, aux ténèbres,

Enter fait d’hiver et de nuit !

Ce serait bien laid ! Espérons qu’il y a dans ce tableau quelque réminiscence de§ opinions antiques sur Saturne, et que ce globe est moins affreux qu’il n’en a l’air aux yeuxmal prévenus. 11 ne manque pas de richesses, cejnonde

étrange! et, s’il nous était donné de lui faire visite un jour, sans doute que nous le trouverions beaucoup plus beau que la Terre, et que nous formerions le vœu de recevoir désormais pour résidence ce royal et majestueux domaine.

Saturne garda it, aux yeux des anciens, la frontière de l’empire solaire dont les Sept composants ne pouvaient voir augmenter leur nombre. La science, téméraire et indépendante, qui se joue des opinions et des préjugés, a franchi cette barrière sans aucun scrupule, et voilà qu’elle découvrit deux nouveaux mondes qui reculèrent plus de trois fois au delà de leur position antique les remparts de la cité solaire.

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