‹ Les merveilles célestesChapitre 25 sur 39 · U R ANUS · texte numérisé non relu

U R ANUS

diamètre (voy. la fig. 47). Ses saisons durent vingt et un ans, et ses années quatre-vingt-quatre ans et un quart. Elle voit circuler autour d’elle huit satellites, dont six ont été découverts par Herschcl lui-méme. Ce qu’il y a de curieux dans ces huit lunes, c’est qu’au lieu de tourner d’occident en orient connue toutes les lunes et toutes les planètes du système, elles marchent d’orient en occident, et de plus circulent sur une inclinaison singulièrement prononcée. Pourquoi ? C’est ce que nul ne peut dire.

C’est ainsi qu’à l’époque où la société européenne res- ‘ sentait les premiers malaises de la Révolution qui s’approchait, la science, aux pacifiques conquêtes, voyait s’augmenter sa gloire et visitait de nouveaux cieux.

NEPTUNE

D’ici la vue esl profonde, Elle flotte entre le monde Et les profondeurs du ciel.

Gœthe, Faust.

Le monde qui marque présentement les frontières du système est situé à une telle distance du Soleil, que la lumière et la chaleur qu’il en reçoit sont treize cents fois moindres que celles dont la Terre est enrichie, de telle sorte qu’entre le jour et la nuit de cette planète lointaine nous ne remarquerions pas grande différence, et que pour elle le disque solaire est presque réduit à l’exiguïté des étoiles. Il suit de là qu’à sa surface les étoiles du ciel restent visibles le jour comme la nuit, et que le Soleil n’est qu’une étoile plus brillante que les autres. De Neptune donc, l’œil situé entre le monde planétaire et le ciel étoilé, se trouve dans une région où il doit être beaucoup plus sensible et doué de propriétés particulières qui lui permettent de mieux apprécier le monde sidéral et son opulence.

NEPTUNE To 3

C’est une distance de i milliard 147 millions de lieues qui sépare ce monde du Soleil. Jusqu’à l’époque de sa découverte, le système planétaire, déjà agrandi par l’adjonction d’Uranus, voyait ses frontières se fermer sur une orbite de quatre milliards de lieues de circonférence. Depuis sa découverte, ces frontières ont été reculées de près du double et ont été portées à sept milliards. Lst-cc à dire que ce soient là des limites infranchissables, et que l’ana-

lyse ne puisse un jour percer plus loin et ajouter de nouveaux membres à la famille toujours grandissante du Soleil? Non. Lorsque des observations, échelonnées sur une assez longue suite d’années et comparables entre elles, auront été faites, la loi universelle de la gravitation, par laquelle l’existence de cette planète fut connue avant d’avoir jamais été aperçue dans les champs du télescope, cette admirable loi démontrera l’existence de nouvelles planètes, s’il en existe d’autres, comme il est probable; et les progrès de l’optique, suivant pour leur parties progrès de l'astronomie, permettront à la puissance visuelle encore amplifiée de découvrir cette lointaine planète qui sera sans doute de 16 e ou \ 7 e grandeur.

Représentez-vous un astre cent fois plus gros que la

Terre [4 fois 7 dixièmes plus large en diamètre (voy. la fig. 48), 22 fois plus étendu en surface ], représentez-vous ce monde planétaire porté dans les déserts ténébreux du vide à cette distance de l’orbite neptunienne. Il vogue, isolé, dans l’obscurité de l’espace, suivant une courbe immense, purement idéale, et qui n’existe qu’en théorie dans le décret des lois éternelles. 11 suit cette courbe, il marche en roulant sur lui-même, sans jamais dévier de son chemin... Pour terminer sa route démesurée et revenir à son point de départ, il lui faudra cent soixante-quatre ans... Il y reviendra et repassera par ce point mystérieux de l’espace planétaire où il passa près de deux siècles auparavant. Quelle est la puissance qui le meut ? Quelle est la main qui conduit cet aveugle dans la nuit des régions lointaines et qui lui fait décrire cette courbe harmonieuse?

C’est l’attraction universelle.

Au lieu de suivre une ellipse régulière autour du Soleil, la planète Uranus subissait, de la part d’une cause inconnue, une perturbation qui retardait sa marche théorique et enflait vers un certain point sa courbe circulaire, comme si une cause attractive eût séduit le voyageur dans sa marche, et lui eût fait dévier de son chemin tracé. On calcula que pour produire en cet endroit une attraction de telle intensité, il fallait qu’il y eût de ce côté du système, plus loin qu’Uranus, une planète de telle masse pour telle distance. Plusieurs mathématiciens, mais deux surtout, l’un français, l’autre anglais, s’occupaient en môme temps de cette recherche. On trouva théoriquement la cause perturbatrice, et des observateurs dirigèrent leurs lunettes vers le ciel, à l’endroit indiqué par la théorie. On ne tarda pas à découvrir effectivement l’astre vers le point indiqué, et l'on put annoncer au monde la plus brillante confirmation de la gravitation universelle.

La distance de cette planète avait ôté théoriquement

NEPTUNE

basée sur une loi empirique bien connue, nommée la loi de Bode, mais qui fut émise pour la première fois par Tilius. Cette loi, c’est celle-ci. A partir de 0 écrivez le nombre 3, et doublez successivement :

Augmentez de quatre chacun de ces nombres :

Or, il arrive que ces chiffres représentent les distances successives des planètes au Soleil, même des petites planètes, qui n’étaient pas connues à l’époque bu cette loi fut promulguée pour la première fois. L’orbite de Mercure est marquée par le nombre 4, celle de Vénus par 7, la Terre par 10, Mars par 16. Le chiffre 28 désigne l’orbite moyenne des astéroïdes. Jupiter est marqué par 52, Saturne par 1 00 et Uranus par 196. On paraissait donc avoir, par cet accord, un droit légitime dé placer la nouvelle planète à la distance de 388. Or, la distance réelle de Neptune n’est que de 300 ; et c’est à cette irrégularité de la série à partir d'Uranus que l’on doit le désaccord qui existe en réalité entre les éléments de la prédiction théorique de Neptune et ceux donnés par son observation ultérieure.

C’est que celte formule n’est pas, comme celle de l’attraction, l’expression de la force intime qui gouverne les sphères. Après que Kepler eut reconnu les trois lois fondamentales que nous avons énoncées pjus haut, Newtoif trouva le mode d’action de celte force universelle, à laquelle on doit la stabilité du monde : « Les corps s’attirent en raison directe des masses et en raison inverse du carré des distances. # Dans l’immensité des vastes deux, les soleils gigantesques de l’espace obéissent à cette formule, et dans l’humilité des actions qui s’opèrent à la

surface de la Terre, la fonction mécanique des petits êtres n’est pas soustraite à son empire. Elle est la loi de la création, soutenant la vie de l’édifice dans l'invisible comme dans l’immense. ,« L’attraction, disait l’auteur de Paul et Virginie , est une lyre harmonieuse qui résonne sous des doigts divins. »

Lorsqu’on a contemplé ces mouvements harmonieux des sphères sur leurs orbites, dans le système confié à la garde de notre Soleil, lorsqu’on a vu que ces lois formidables régissent les mouvements des systèmes stellaires avec la même souveraineté qu’elles dirigent ceux qui s’exécutent, autour de nous, et lorsqu’à cette grandeur merveilleuse des lois de la nature on compare la faiblesse humaine et notre insignifiance au sein de cette création sublime, on admire avec sincérité le génie des hommes qui s’élevèrent à la notion de ces causes : il semble que leur puissance se répande sur les autres hommes, et l’on se sent plus fier d’apparlenir à l’humanité.

Ils sont dignes de Newton ces beaux vers de Del il le :

Pénétrez de Newton l'auguste sanctuaire ;

Loin d’un monde frivole et de son vain fracas,

De tous les vils mortels qui rampent ici-bas,

Dans cette vaste mer de feux étincelante Devant qui notre esprit recule d’épouvante,

Newton plonge ; il poursuit, il atteint ces grands corps. Qui, jusqu’à lui, sans lois, sans règle et sans accords, Roulaient désordonnés sous les voûtes profondes.

De ce brillant chaos, Newton a fait des mondes.

Atlas de tous ces yeux qui reposent sur lui,

Il se fait l’un de l’autre et la règle et l’appui :

Il fixe leurs grandeurs, leurs masses, leurs distances C’est en vain qu’égarée en ces déserts immenses La comète espérait échapper à ses yeux :

Fixes ou vagabonds, il poursuit tous ces feux,

Qui suivent de leur cours l'incroyable vitesse.

Sans cesse s’attirant, se repoussant sans cesse.

Et par deux mouvements, mais par la môme loi.

Roulent tous l’un sur l’autre, et chacun d'eux sur soi.

NEPTUNE

0 pouvoir du génie et d'une âme divine !

Ce que Dieu seul a fait, Newton seul l’imagine ; Et chaque astre répète en proclamant leur nom : Gloire au Dieu qui créa les monde® et Newton !

LES COMÈTES

Je viens vous annoncer une grande nouvelle:

Nous l'avons, en dormant, madame, échappé belle. % t'n monde prés de nous a passé tout du long.

Est chu tout au travers de notre tourbillon;

Et s’il eilt en chemin rencontré noire terre,

Elle eût été brisée en morceaux comme verre.

Mouîre.

Ce propos de Trissotin à Philaminte, qui commence la parodie des craintes causées par l’apparition des comètes, n’eût pas été une parodie il y a quatre ou cinq siècles. Ces astres chevelus, qui venaient subitement flamboyer dans les cieux, furent longtemps regardés avec terreur comme autant de signes avant-coureurs de la colère divine. Les hommes se sont toujours crus beaucoup plus importants qu’ils ne le sont au point de vue de l’ordre universel ; ils ont eu la vanité de prétendre que la création tout entière était faite pour eux, tandis qu’en réalité la création tout entière ne se doute pas de leur existence. La Terre que nous habitons n’est qu’un des mondes les plus petits ; aussi n’est-ce point à son intention que furent créées

LES COMÈTES

tonies les merveilles du ciel; l’immense majorité lui reste cachée. Dans cette disposition de l’homme à voir en soi le centre et le but de toutes choses, il lui était facile, en effet, de considérer la marche de la nature comme déployée en sa faveur, et si quelque phénomène insolite se présentait, nul doute que ce ne fût un avertissement du ciel ! Si ces illusions n’avaient eu d’autres résultats que de rendre meilleure la société craintive, on pourrait regretter ces âges d’ignorance ; mais non-seulement ces prétendus avertissements étaient stériles, attendu qu’une fois le danger passé, l’homme revient tel qu’il était auparavant, mais encore elles entretenaient dans les familles humaines des terreurs chimériques et renouvelaient les résolutions funestes causées par la crainte de la fin du monde.

Lorsqu’on croit le monde près de finir, — et c’est ce que l’on a cru pendant plus de. mille ans, — on n’est en aucune façon sollicité au travail de l’amélioration de ce monde, et, par l’indifférence ou le dédain où l’on tombe, on prépare les périodes de famine et de. malaise général qui, à certaines époques, ont fondu sur notre société. A quoi serviraient les biens d’un monde qui va périr? A quoi bon travailler, s’instruire, s’élever dans le progrès des sciences ou des arts? Mieux vaut oublier le monde e! s’absorber dans la contemplation stérile d’une vie inconnue. C’est ainsi que les périodes d’ignorance pèsent sur l’homme et l’enfoncent de plus en plus dans les ténèbres, et c’est ainsi que la science fait reconnaître par son influence sur la société entière sa puissante valeur et la grandeur de sa destinée.

L’histoire d’une comète serait un épisode instructif de la grande histoire du ciel : on peut concentrer en elle la description du mouvement progressif de la pensée humaine, aussi bien que la théorie astronomique de ces astres extraordinaires. Prenons pour exemple l’une des comètes les plus mémorables et les mieux connues, et

donnons en quelques traits l’esquisse de ses passages successifs près de la Terre.

Comme les mondes planétaires, les comètes appartiennent au système solaire et sont soumises à la domination de l’astre-roi. C’est la loi universelle de la gravitation qui régit leur marche, c’est l’attraction solaire qui les gouverne, aussi bien qu’elle gouverne le mouvement des planètes et des modestes satellites. La remarque essentielle à faire pour les distinguer des planètes, c’est que leurs orbites sont très-allongées, et qu’au 1 eu d’être à peu près circulaires comme celles des sphères célestes, elles revêtent la forme elliptique ; par suite de la nature de ces orbites, la même comète peut s’approcher très-près du Soleil et s’en éloigner ensuite à d’effrayantes distances. Ainsi, la comète de 1680 (fig. 49), dont la période a été évaluée à 3000 ans, se rapproche du Soleil à 57,500 lieues seulement (environ 58,000 lieues de moins que 4a distance de la Lune à la Terre), tandis qu’elle s’en éloigne à une distance de 32 milliards 500 millions, c’est-à-dire à 853 lois la distance de la Terre au Soleil. Le 17 décembre 1680, elle se trouvait à son périhélie, à son plus grand rapprochement ; elle continue maintenant sa marche dans les déserts extra-neptuniens. Sa vitesse varie suivant sa distance à l’astre solaire. A son périhélie, elle parcourt des milliers dé lieues par minute ; à son aphélie, elle ne parcourt plus que quelques mètres. La proximité où elle se trouve du Soleil en son passage près de cet astre avait fait penser à Newton qu’elle recevait une chaleur 28,000 fois plus grande que celle que nous éprouvons au solstice d’été, et que cette chaleur étant 2000 fois plus grande que celle d'un fer rouge, un globe de fer de même dimension serait 50,000 ans à perdre entièrement sa chaleur. Newton ajoutait qu’en fin de compte les comètes finiraient par se rapprocher tellement du Soleil, qu’elles ne pourraient plus se soustraire A la prépondérance de son

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attraction, et qu’elles tomberaient les unes après les autres dans cet astre flamboyant, servant ainsi à l'alimentation de la chaleur qu’il verse perpétuellement dans l’espace. C’est cette fin déplorable assignée aux comètes par l’auteur du livre des Principes, qui a fait dire en riant à ltétif de la Bretonne : « Une puissante comète, déjà plus grosse que Jupiter, s’est encore augmentée dans sa route en s’amalgamant six autres comètes languissantes. Ainsi dérangée de sa route ordinaire par ces petits chocs, elle n’enfila pas juste son orbite elliptique, de sorte que cette infortunée vint se précipiter dans le centre dévorant du Soleil... On prétend, ajoutait-il, que la pauvre comète, brûlée vive, poussait des cris épouvantables. »

Il sera donc intéressant, à double titre, de suivre une comète à ses différents passages en vue de la Terre. Prenons la plus importante dans l’histoire de l’astronomie, celle dont l’orbitefut calculée par l’astronome Edmond llalley et qui fut baptisée de son nom. C’est en 1682 qu’elle parut dans son 'grand éclat, accompagnée d’une queue qui ne mesurait pas moins de 15 à 14 millions de lieues. Par l’observation de

Fig. 49. — Comète de 1680.

la ligne qu’elle décrivait dans le ciel et du temps qu’elle employait à la décrire, cet astronome calcula son orbite, et reconnu! jue cette comète était la même que celle que l’on avait Imirée en 1531 et en 1607, et quelle devait reparaître en 1759. Jamais prédiction scientifique n’excita un plus vif intérêt. La comète revint à l’époque assignée, et le 12 mars 1759 elle passa à son périhélie.

Depuis l’an 12 avant l’ère chrétienne, elle s’était déjà présentée vingt-quatre fois en vue de la Terre; c’est surtout par les annales astronomiques de la Chine que l’on a pu la suivre jusqu’à cette époque et constater en même temps qu elle devait être chargée d’une bonne part des terreurs superstitieuses de l’humanité. Sa première apparition mémorable dans l’histoire de France est celle de 837, sous le règne de Louis I er le Débonnaire. Un chroniqueur anonyme du temps, surnommé l’Astronome, a donné de cette apparition les détails suivants, relatifs à l’intluence de la comète sur l’imagination impériale : « Au milieu des saints jours de la solennité de Pâques, un phénomène toujours funeste et d’un triste présage parut au ciel. Dès que l’empereur, très-attentif à de tels phénomènes, eut le premier aperçu celui-ci, il ne se donna plus aucun repos qu’il n’eût fait appeler devant lui un certain savant et moi-même. Dès que je fus en sa présence, il s’empressa de me demander ce que je pensais d’un tel signe. Et, comme je lui demandai du temps pour considérer l’aspect des étoiles, et rechercher par leur moyen la vérité, promettant de la lui faire connaître le lendemain, l’empereur, persuadé que je voulais gagner du temps (ce qui était vrai) pour n’être point forcé à lui annoncer quelque chose de funeste : « Va, me dit-il, sur la « terrasse du palais, et reviens aussitôt me dire ce que tu « auras remarqué, car je n’ai point vu cette éloile hier, « et lu ne me l’as point montrée ; mais je sais que ce « signe est une] comète; dis-moi ce que ti# crois qu’il

LES COMETES

• m’annonce. » Puis, me laissant à peine répondre quelques mots, il reprit : « 11 est une chose encore que tu « tiens en silence, c’est qu’un changement de règne et la « mort d’un prince sont annoncés par ce signe. » Et comme j’attestais le témoignage du prophète, qui a dit : « Ne craignez point les signes du ciel comme les nations « les craignent, » ce prince, avec sa grandeur d’âme et sa sagesse ordinaires, me dit : « Nous ne devons craindre que « celui qui a créé et nous-mêmes et cet astre ; mais comme « ce phénomène peut se rapporter à nous, reconnaissons- « le comme un avertissement du ciel. >: Louis le Débonnaire se livra, lui et sa cour, au jeûne et à la prière, et bâtit églises et monastères. Il mourut trois ans plus tard, en 810. et des historiens ont profité de cette légère coïncidence pour trouver dans l’apparition de la comète un présage de cette mort. Le chroniqueur llaoul Glaber ajoutait plus tard : « Ces phénomènes ne se manifestent jamais aux hommes dans l’univers sans annoncer sûrement quelque événement merveilleux et terrible. »

La comète de liai lev apparut de nouveau en avril 1066, au moment où Guillaume le Conquérant envahissait l’Angleterre. On a prétendu qu’elle avait eu la plus grande infiuence sur le sort de la bataille de Ilastings, qui livra ce pays aux Normands. Un versificateur du temps, faisant probablement allusion au diadème d’Angleterre dont Guillaume s’était couronné, avait proclamé dans un distique « que la comète avait été plus favorable à Guillaume que la nature à César : celui-ci n’avait pas de chevelure, Guillaume en reçut une de la comète. » Un moine de Malmesbury avait apostrophé la comète en ces termes : « Te voilà donc, te voilà, source des larmes de plusieurs mères! Il y a longtemps que je ne t’ai vue, mais je te vois maintenant, plus terrible, tu menaces ma patrie d’une ruine entière! » En 1455, la même comète fit une apparition plus mémorable encore. Les Turcs et les chrétiens étaient en guerre,

l’Occident et l’Orient semblaient, armés de pied en cap, sur le point de s’anéantir l’un l’autre. La croisade entreprise par le pape Calixte III contre les Sarrasins envahisseurs sentit son ardeur tourmentée par l’apparition subite de l’astre à la flamboyante chevelure. Mahomet II prit d’assaut Constantinople et mit le siège sous Belgrade. Mais le pape ayant conjuré à la fois les maléfices de la comète et les desseins abominables des musulmans, les chrétiens gagnèrent la bataille et anéantirent leurs ennemis dans une sanglante boucherie. — La prière de l’Angelus de midi au son. des cloches date de ces ordonnances de Calixte III à propos de la comète.

Dans son poème sur l’Astronomie, Daru, de l’Académie française, retrace cet épisode en termes éloquents :

Un autre Mahomet a-t-il d’un bras puissant Aux murs de Constantin arboré le croissant :

Le Danube étonné se trouble au bruit des armes,

La Grèce est dans les fers, l’Europe est en alarmes ;

Et pour comble d’horreur, l’astre au visage ardent De ses ailes de feu va couvrir l’Occident.

Au pied de ses autels, qu’il ne saurait défendre, '

Calixte, l’œil en pleurs, le front couvert de cendre,

Conjure la comète, objet de tant d’effroi :

Regarde vers les cieux, pontife, et lève-toi !

L’astre poursuit sa course, et le 1er d'Huniade Arrête le vainqueur, qui tombe sous Belgrade.

Dans les cieux cependant le globe suspendu,

Par la loi générale à jamais retenu,

Ignore les terreurs, l’existence de Rome,

Et la Terre peut-être, et jusqu’au nom de l’homme,

De l’homme, être crédule, atome ambitieux,

Qui tremble sous un prêtre et qui lit dans les cieux.

Cette comète à longue période fut témoin de bien des révolutions dans l’histoire humaine, à chacune de ses apparitions, môme en ses dernières : 1682, 1759, 1835; elle s’offrit aussi à la Terre sous les aspects les plus divers, passant par une grande variété de formes, depuis l’appa-

LES COMÈTES

rence d'un sabre recourbé, comme en 1456, jusqu’à celle d’une tête confuse, comme dans sa dernière visite. Du reste, elle ne fait pas exception à la règle générale, car ces astres à l’aspect mystérieux ont eu le don d’exercer sur l’imagination une puissance qui la plongeait dans l’extase ou dans l'effroi. Épées de feu , croix sanglantes, poignards enflammés , lances , dragons, gueules, et autres dénominations du même genre, leur sont données au moyen Age et à la Renaissance. Des comètes comme celle de 1 57 7 paraissent du reste justifier par leur forme étrange les titres dont on les salue généralement. Les écrivains les plus sérieux ne s’affranchissent pas de cette terreur. C’est ainsi que dans un chapitre sur les Monstres célestes, le célèbre chirurgien Ambroise Paré décrit sous les couleurs les plus vives et les plus affreuses la comète de 1528 :

« Cette comète étoit si horrible et si espouvantable et elle engendroit si grand terreur au vulgaire, qu’il en mourut aucuns de peur; les autres tombèrent malades. Elle apparoissoit estre de longueur excessive, et si estoit de couleur de sang; à la sommité d’icelle, on voyoit la figure d'un bras

courbé, tenant une grande espèe en la main, comme s'il eusl voulu frapper. Au bout de la pointe, il y avoit trois estoiles. Aux deux costés des ravons de cette comète, il se vovoit grand nombre de haches, cousteaux, espées colorées de sang, parmi lesquels il y avoit grand nombre de faces humaines hideuses, avec les barbes et les cheveux hérissez. »

On peut, du reste, admirer cette fameuse comète dans la la reproduction fidèle que j’en donne ci-dessous (fig. 52, p. 248).

On voit que l’imagination a de bons yeux, quand elle s’y met. La grande et étrange variété des aspects cométaires est retracée avec exactitude par le P. Souciet dans son poème latin sur les comètes ; les plus remarquables sont passées en revue : « La plupart, dit-il, brillent de feux entrelacés comme une épaisse chevelure, et c’est là qu’elles ont pris le nom de comètes. L’une traîne après soi les replis tortueux d’une longue queue; l’autre parait avoir un,e barbe blanche et touffue ; celle-ci jette une lueur semblable à celle d’une lampe qui brûle pendant la nuit ; celle-là, ô Titan ! représente ton visage resplendissant ; et cette autre, ô Phébé ! la forme de les cornes naissantes. 11 en est qui sont hérissées de serpents entortillés. Parlerai-je de ces armées qui ont quelquefois paru dans les airs, de ces nuages qui traçaient un long cercle ou qui ressemblaient à des têtes de Méduse? N’y a-t-on pas vu souvent des figures d’hommes ou d’animaux sauvages? Souvent dans les ténèbres de la nuit, éclairée par ces tristes feux, on entendit le son horrible des armes, le cliquetis des épées qui se choquaient dans les nues, l’éther en fureur retentir de mugissements extraordinaires qui abattaient les peuples sous le poids de la terreur. Toutes les comètes ont une lumière tri>te, mais elles n’ont pas toutes la même couleur. Les unes ont la couleur du plomb; les autres, celle de la flamme ou de l’airain. Il y en a dont les feux ont la rougeur du sang ; d’autres imitent l’éclat de l’argent ;

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