‹ Les merveilles célestesChapitre 30 sur 39 · LA LISE · texte numérisé non relu

LA LISE

ment à sec. C’est précisément ce qui est arrivé. Depuis l’époque lointaine de sa formation à l’état fluide, elle a perdu tous ses liquides et toutes ses vapeurs, et aujourd’hui môme, une linotte pourrait mourir de soif au milieu des mers de la Lune.

Ces mers n’ont pas une goutte d’eau. Ce sont là, dirat-on, de singulières mers. Et, en effet, nul ne soutiendra que leur dénomination soit logique. Mais, nous l’avons vu, on les a nommées à une époque où l’on ne connaissait pas encore suffisamment la nature lunaire pour deviner qu'elle existe sans atmosphère et sans eau. De l’absence d’air résulte un autre fait bien curieux: c’est l’absence de ciel. A la surface de la Lune, lorsqu’on lève les yeux au ciel, on n’en voit point. Une immensité, sans profondeur, se laisse traverser par la vue, sans l’arrêter sur aucune espèce de forme, et de jour comme de nuit on voit les étoiles, les planètes, les comètes et tous les astres de notre univers. Le Soleil passe devant eux sans les effacer, comme il le fait pour nous. Non-seulement, on ne jouit plus de cette diversité perpétuelle que les mouvements des météores engendrent sur notre monde, mais on n’y contemple même plus cette voûte azurée qui couronne la Terre d’un dôme si magnifique. Un abîme noir, et perpétuellement noir, s’étend dans l’espace.

Tandis qu’en haut règne l’obscurité, en bas règne le silence. Jamais le moindre bruit ne s’y fait entendre. Ni le soupir du vent dans les bois, ni le bruissement du feuillage, ni le chant de l’alouette matinale ou l’harmonieuse causerie du rossignol, n’éveillent les échos éternellement muets de ce monde. Nulle voix, nulle parole n’a jamais troublé la solitude immense qui l’ensevelit. Là règne en souverain l’immobile silence.

De hautes montagnes escarpées déchirent sa surface. Çà et là, on voit des crêtes dénudées s’élever vers le ciel, des rochers blancs entassés comme les ruines de quelque

révolution disparue, des crevasses traverser le sol comme sur ces terres desséchées par les rayons ardents des longs jours d’été. Ce qui rend le spectacle plus étrange, c’est que l’absence de vapeurs entraînant l’absence de perspective aussi bien (pie l’absence de toute teinte, on ne voit (pie du blanc et du noir, selon que les objets sont au soleil ou à l’ombre, se succéder jusqu’à l’horizon sans perdre l’éclat ni le contour.

Dans le voisinage du pôle austral, c’est-à-dire du bas de la Lune vue à l’œil nu, on trouve les plus hautes montagnes du satellite : Dœrfel, dont le sommet atteint 7,600 mètres de hauteur au-dessus du niveau de la plaine avoisinante; Casatus et Curtius, de 6,956 et 6,769 mètres; Newton, de 7,264 mètres de profondeur: ce mot profondeur peut surprendre à juste titre lorsqu’il s’agit de l’élévation d’une montagne; c’est, en effet, un si singulier monde que la Lune, que ses montagnes peuvent se mesurer aussi bien comme profondeur «pie comme hauteur. Voilà un paradoxe difficile à comprendre, n’est-ce pas? — Mais non; les montagnes de la Lune ne sont pas comme celles de la Terre : elles sont creuses. Lorsqu’on arrive au sommet, on trouve un anneau, dont l’intérieur descend souvent au-dessous de la plaine avoisinante; de sorte que si l’on ne veut pas faire le tour des talus, qui mesurent parfois jusqu’à 500 kilomètres (Ptolémèe) et même jusqu’à 680 kilomètres de circonférence (comme le cirque de Clavius), on est obligé de descendre 5, 6 ou 7 kilomètres, de traverser le fond du cratère, et ensuite de remonter à la partie opposée de l’anneau pour revenir enfin dans la plaine.

Le dessin du mont Copernic et le paysage lunaire ciaprès donnent une idée de cette singulière nature de montagnes.

Parmi les montagnes annulaires, on peut citer celle d’Aristillus, située dans la mer des Pluies, non loin du

LA LUNE

Caucase, entre les marais des Brouillards et de la Putréfaction. C’est un fait curieux de savoir que la surface de

Fig. 69. — Le monl Copernic.

l'hémisphère lunaire a été connue avant la surface de notre propre terre, et que l’on avait pu mesurer la hauteur de toutes ses montagnes avant d’avoir pu le faire de celle de toutes les nôtres. Le volcan d’Aristillus en par-

liculicr fut l’un des premiers et des mieux connus. I.ecouturier, auteur d'une très-bonne carte de la Lune, en a fait une longue description, et cette description peut être appliquée à la plupart des monts lunaires. Il se compose d’un cratère d’environ 10 lieues de diamètre, du milieu duquel s’élèvent deux cônes, dont le plus élevé atteint à peu près 000 mètres de hauteur : le tout est environné d’un rempart circulaire, dont le plus haut sommet est de 3,500 mètres. Lorsqu’on examine le fond du cratère avec une forte Innette et dans des circonstances favorables, on y remarque une foule d’aspérités qui semblent indiquer des larves durcies et des blocs de rochers entassés. I)e cette montagne, prise comme centre, partent cinq ou six lignes et ramifications rocheuses dirigées vers l’est et vers le sud. Ce sont ces ramifications qui donnent lieu au rayonnement d’Aristi lins. Elles sont garnies d’une énorme quantité d’aiguilles ou de colonnes basaltiques qui s’élèvent de leurs sommets et le font ressembler de loin à cette multitude de clochetons que l'on voit sur quelques cathédrales gothiques. L’aspect d’Aristillus donne l’aspect général de la plupart des montagnes de notre satellite.

Ainsi la Lune serait fort inhospitalière pour nous. Le sens de la parole comme le sens de l’ouïe ne sauraient y jouer aucun rôle, et par conséquent ne sauraient y exister. A la privation de ces deux sens, peut-être faudrait-il encore joindre une infériorité dans les jouissances que la vue nous procure, attendu que partout où le regard s’abaisse, il ne rencontre que des montagnes blanches, escarpées et stériles, que des crêtes sourcilleuses et dénudées. Ces campagnes solitaires et desséchées donnent raison à Alfred de Musset :

Va, Lune moribonde,

Le beau corps de Phœbc La blonde

Dans la mer est tombé.

• LA LUNE

ÔW

Tu n’eu es que la lace,

. Et, déjà tout ridé.

S'efface

Ton front dépossédé.

Cette figure me rappelle ce que disait Fontenelle à propos des changements survenus à la surface de cet astre, causés, non par des mouvements vitaux comme ceux qui régissent la nature terrestre, mais par de simples éboulements de terrains. « Tout est en branle perpétuel, dit-il: il n’y a pas jusqu’à une certaine demoiselle que l’on a vue dans la Lune avec des lunettes, il y a peut-être quarante ans, qui ne soit considérablement vieillie. Elle avait un assez beau visage ; ses joues se sont enfoncées, son nez s’est allongé, son front et son menton se sont avancés; de sorte que tous ses agréments se sont évanouis, et que l’on craint même pour scs jours.

« — Que me contez-vous là? interrompit la marquise.

« — Ce n’est point une plaisanterie, reprend l’auteur. On apercevait dans la Lune une figure particulière qui avait l’air d’une tète de femme qui sortait d’entre les rochers, et il est arrivé des changements dans cet endroit-là. Il est tombé quelques morceaux de montagnes, et ris ont laissé à découvert trois points (pii ne peuvent plus servir qu’à composer un front, un nez et un menton de vieille. »

Je ne sais si le visage dont parle l’ingénieux écrivain a existé autre part que dans son imagination, mais les changements, même causés par de simples éboulements, sont extrêmement rares. Cependant, comme je l’ai exposé dans un autre ouvrage plus spécial (Etudes et lectures sur l'Astronomie, t. II) et dans les Comptes rendus de l'Académie des sciences, il est hautement probable qu’un changement vient d’avoir lieu dans la mer de la Sérénité, à la région nommée Linné. Au commencement du siècle, on crut observer parfois des volcans en ignition, mais on a reconnu depuis que très-probablement ce que l’on avait

pris pour des volcans n’est autre chose que la crête blanche de certaines montagnes, dont la forme ou la structure sont plus favorablement agencées pour réfléchir la lumière. Malgré ces rares apparences de mouvement dans le sol lunaire, on peut toujours dire que, muet et silencieux, il roule dans le ciel comme un astre délaissé. Pourquoi cette destinée triste et solitaire? pourquoi toute privation de mouvement et de vie? C’est la question que lui posait le poète anglais Shelley :

Es-tu pâle de lassitude,

Fatiguée d’escalader les cieux et de contempler la terre ?

Errant sans compagnon Parmi des astres de familles différentes,

Et toujours changeante, comme un œil sans gaieté Qui ne trouve aucun objet digne de sa fidélité?

Maintenant que je vous ai exposé comment la Lune est un monde inhospitalier, pauvre et déshérité des dons de la nature, il faut que je revienne sur mes pas et que j’arrive à vous montrer en lui un monde magnifique, digne do toute notre admiration et de toute notre estime. Ce n’est pas que je veuille contredire mes paroles précédentes, tà Dieu ne plaise! mais pour ne pas laisser une mauvaise impression à l’égard de notre fidèle amie, je veux rappeler ([lie la nature, lors même qu’elle parait disgracier quelques-unes de ses œuvres ù certains points de vue, les favorise sous d’autres aspects de richesses très-désirables.

Pour un astronome, la Lune serait un magnifique observatoire. Pendant le jour on peut observer les étoiles en plein midi et reconnaître ainsi sans effort qu’elles demeurent éternellement dans le ciel. Chez nous, au contraire, parmi les anciens, on en voit un grand nombre qui s’imaginaient qu’elles s’allumaient le soir pour s’éteindre le matin. Si donc on fait des études astronomiques sur la Lune, le Soleil n’est pas un tyran qui vienne dominer 1&

Fig. 70. — Paysage lunaire.

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