LA CONTEMPLATION DES C1EUX
sons indifférents à côté de ces merveilles. Si, la nuit étant privée d’étoiles, disait un philosophe, il y avait ici-bas un lieu unique d’où les constellations et les astres fussent visibles, les pèlerinages à ce lieu ne cesseraient pas, et chacun voudrait admirer ces merveilles. Or ce qui nous entoure journellement perd sa valeur, l’habitude assoupit l’attention, et d’on oublie la nature, pour des séductions certainement infiniment moins dignes de notre pensée.
Si parfois on se laisse un instant exalter par ces mer-* •* veilles de la science du ciel, on revient vite aux choses du monde pour ne plus songer à nos grandes questions. La terre a le don de nous captiver si fort qu’on oublie volontiers le ciel pour elle. Combien de personnes ont dit en prose cetle ode de Lebrun à un convive astronome :
Ami, laisse rouler la Terre Autour de l’astre des sajsons :
Hisetbois fl^iime inieu'jt.'cc verre One l'astrolabe des Newtons.
Qu’importe qu’au centre du monde Le soleil jjîxe scs. destins,
Pourvu (Jue sa cttaleur féconde Mûrisse toujours nos raisins?
" Tout son plaisir, toute sa gloire,
C’est de colorer ce doux jus ;
Le uôtre, ami, c’est de le boire :
Iîoirc, aimer, que faut-il de plus ?
Crois-moi, sous l’ombre de la treille*
Goûte le charme des beaux jours :
Chaque heure en fuyant nous conseille De ravir des moments si courts...
Ce sont là sans doute de charmantes pensées : mais doit-on ne vivre que pour elles, et l’âme ne se sent-elle pas quelquefois le désir impérieux de s’élever au-dessus des fonctions ordinaires de la vie? Que tout le plaisir et toute la gloire du soleil soit de colorer le raisin, c’est ce qui est fort contestable, n’est-ce pas? mais que la nôtre soit de le boire, c’est ce qui. est de plus un peu trop matériel.
Faisons donc sa part à chaque chose, embellissons l’existence par les fleurs de la contemplation, et prenons pour but de nous rendre de plus en plus spirituels.
Songeons, rêvons, pensons quelquefois à la belle nature. Laissons-nous entraîner par ces rêveries délicieuses qui nous éloignent des bruits terrestres pour nous envelopper de calme et de silence. Remontons à la source limpide et jamais troublée d’où descendent toute consolation dans la douleur, tout rafraîchissement dans la fatigue des jours, toute paix dans l’inquiétude ; quand nos lèvres sont desséchées par les vents du monde, retrempons-les à cette source candide, demandons un baiser aux lèvres de la Nature, — et que cette aspiration d’une liqueur si pure nous garde des coupes empoisonnées.
Heures de poésie, Retires trop tôt posées Que l’étoile du soir m’apporte avec la nuit,
Üli ! ne me quittez pas sans porter quelque fruit,
Sans éveiller en moi quelques nobles pensées '.
« La plénitude et le comble du bonheur pour^'aomme, disait Sénèque le philosophe, c’est de fouler aux pieds tout mauvais désir, de s’élancer dans les cieux, et de pénétrer les replis les plus cachés de la nature. Avec quelle satisfaction, du milieu de ces astres où vole sa pensée, il se rit des mosaïques de nos riches, et de notre terre avec tout son or! Pour dédaigner ces portiques, ces plafonds éclatants d’ivoire, ces fleuves contraints de traverser des palais, il faut avoir embrassé le cercle de l’univers, et laisse tomber d’en haut un regard sur ce globe étroit, en grande partie submergé, tandis que ce qui surnage est au loin sauvage, brûlant ou glacé. Voilà donc, se dit le sage, le point que tant de nations se partagent, le fer et la
1 Kiopstock, trad. par J.-J. Ampère.