‹ Les merveilles célestesChapitre 6 sur 39 · LA NUIT · texte numérisé non relu

LA NUIT

dans les langes ténébreux de l’ignorance, nous ne pouvons nous former la moindre idée de la disposition générale du monde ; un brouillard épais couvre l’horizon étroit qui nous enserre, et notre pensée demeure incapable de s’élever au-dessus du spectacle journalier de la vie, et de franchir la sphère étroite tracée par les limites de l’action de nos sens.

Au contraire, lorsque le flambeau de la science du monde nous illumine, la scène change ; les vapeurs qui obscurcissaient l’horizon s’évanouissent, nos yeux dessillés contemplent dans la sérénité d’un ciel pur l’œuvre immense du Créateur. La Terre apparaît comme un globe se balançant sous nos pas ; mille globes semblables sont bercés dans l’éther, le monde s’agrandit à mesure que s’accroît la puissance de notre regard, et dès lors la création universelle se développe devant nous dans sa réalité, établissant à la fois notre rang et notre relation avec la multitude de mondes semblables qui constituent l’univers.

C’est à la nuit qu'il faut demander ce spectacle, c’est la nuit qu’il faut invoquer de concert avec les bardes sacrés dont la lyre est digne de chanter ses grandeurs.

O nuit ! déroulez en silence Les pages du livre des doux ;

Astres, gravitez en cadence Dans vos sentiers harmonieux ;

Durant ces heures solennelles,

Aquilons, repliez vos ailes;

Terre, assoupissez vos échos 1 ...

Le silence et la profonde paix des nuits étoilées offrent à notre faculté contemplative la scène qui lui convient, et nulle heure n’est plus propice à l’élévation de l’âme vers les beautés du ciel. Mais la poésie du spectacle de ces apparences sera bientôt surpassée par la magniticence de

' Lamartine.

la réalité. Et c’est sur ce point que nous allons insister tout d’abord, afin de lever avant tout les illusions causées par les sens. Il me semble convenable d’éloigner les causes d’erreur qui peuvent laisser dans l’esprit de fausses impressions ; il est complètement inutile, sinon dangereux, de passer les premiers instants d’une causerie astronomique à décrire des phénomènes apparents dont il faudra ensuite démontrer la fausseté. Ne suivons pas cette voie fâcheuse ; éloignons-nous de cette marche ordinaire, et commençons au contraire par lever le voile, afin de laisser la réalité resplendir. La poésie, dont le souffle harmonieux berçait tout à l’heure notre âme suspendue, ne s’évanouira pas pour cela ; elle reprendra au contraire un nouvel aspect et une nouvelle vie, et surtout une force plus puissante. La fiction ne saurait être supérieure à la réalité ; celle-ci va devenir pour nous une source d’inspiration, plus riche et plus féconde que la première.

LE CIEL

Oh ! depuis cette terre où rampent les mortels, De l’espace fuyant les vides étemels,

Qui sondera des deux l'insondable distance, Quand après l'infini, l’infini recommence!

L’ombre répandue sur l’hémisphère en l’absence du soleil, de son coucher à son lever, n’est qu’un phénomène partiel circonscrit à la Terre, et auquel le reste de la Terre ne participe pas. Lorsque nous sommes enveloppés par le calme silencieux d’une nuit profonde, nous sommes portés à étendre à l’univers tout entier la scène qui nous entoure, comme si notre monde était le centre et le pivot de la création. Quelques instants de réflexion suffiront pour uous montrer combien cette illusion est grossière, et pour nous préparer à la conception de l’ensemble du monde.

Il est évident en effet que le soleil, ne pouvant éclairer à la fois tous les côtés d’un même objet, mais seulement ceux qui sont tournés vers lui, n’éclaire à la fois que la

moitié du globe terrestre ; il suit de là que la nuit n’est autre chose que l’état de la partie non éclairée. Si nous considérons le globe terrestre suspendu dans le vide de l’espace, nous reconnaîtrons que le côté tourné vers le soleil est le seul éclairé, tandis que l’hémisphère opposé

reste dans l’ombre, et que cette ombre offre l’aspect d’un cône. De plus , comme la Terre tourne sur elle-même, toutes ses parties se présentent successivement au soleil cl passent successivement dans cette ombre, et c’est là ce qui constitue la succession des jours et des nuits pour chaque pays du monde.

Ce simple coup d’œil suffit pour montrer que le phénomène auquel noûs donnons le nom de nuit appartient en propre à la terre, et que le * ciel, le reste de l’univers en est indépendant.

C'est pourquoi , si à une heure quelconque de la nuit > nous nous élevons en esprit au-dessus de la surface terrestre, il arrivera que, loin de rester toujours dans la nuit, nous retrouverons le soleil versant ses flots de lumière dans l'étendue. Si nous nous élevons jusqu’à l’une des planètes qui, comme la Terre, roulent dans la contrée de l’espace où nous sommes, nous reconnaîtrons que la nuit de la Terre ne s’étend pas jusqu’en ces autres mondes, et (pie la période qui chez nous est consacrée au repos n’étend pas jusque-là son influence. Tandis qn’ici tous les êtres sont ensevelis dans l’immobilité d’une nuit silen-

LE CIEL

cieuse, là-haut les forces de la nature continuent l’exercice de leurs fonctions brillantes, le soleil luit, la vie rayonne, le mouvement ne se laisse point suspendre, et lé règne de la lumière poursuit son action dominante dans les cieux (comme sur l’hémisphère opposé au nôtre) à la même heure où le soleil immobilise tous les êtres sur l’hémisphère que nous habitons.

11 est très-important que nous sachions tout d’abord nous habituer à cette idée de l 'isolement de la Terre au sein de l’étendue, et à penser que tous les phénomènes que nous observons sur ce globe lui sont spéciaux, étrangers à tout le reste de l’univers. Mille et mille globes semblables roulent comme lui dans l’espace. — Je ne démontre pas encore maintenant la vérité de mes assertions, mais comme mes lecteurs sont de bonne compagnie, ils ne les mettront pas en doute et voudront bien me croire sur parole, sauf à me rappeler plus tard à justifier tout ce que j’aurai dit. Du reste, je leur promets de le faire le plus tôt possible; mais je leur demande la permission de développer de suite en esquisse mon idée générale de l’univei;s.

L’une des plus funestes illusions dont il soit urgent de nous désabuser tout d’abord, c’est celle qui nous présente la Terre comme la moitié inférieure de l’univers, et le ciel comme sa moitié supérieure. Il n’y a rien au monde de plus faux. Le ciel et la Terre ne font pas deux créations séparées, comme on nous l’a répété mille et mille fois : ils nesontqu’un. LaTerre est dansle ciel. Le ciel c’estl’espace immense, l’étendue indéfinie, le vide sans bornes ; nulle frontière ne le circonscrit, il n’a ni commencement ni fin, ni haut ni bas, ni gauche ni droite : c’est l’infini des espaces qui se succèdent éternellement dans tous les sens. La Terre, c’est un petit globe de matière, placé dans cet espace, sans soutien d’aucune sorte, comme un boulet qui se tiendrait seul dans l’air, comme ces petits ballons cap-

tifs qui s’élèvent et planent dans l'atmosphère, lorsqu’on a coupé le mince cordon qui les retenait. La Terre est un astre du ciel, elle en fait partie, elle le peuple, en compagnie d’un grand nombre de globes semblables à elle, elle est isolée en lui, et tous ces autres globes planent de même isolément dans l’espace. Cette conception de l’univers est non-seulement très -importante, mais c’est encore une vérité qu’il est éminemment nécessaire de se bien fixer dans l’esprit. Autrement les trois quarts des découvertes astronomiques resteraient incompréhensibles. Ainsi voilà ce premier point bien entendu et surtout bien établi dans notre pensée. Le ciel, c’est l’espace qui nous environne de toutes parts; la Terre est un globe suspendu dans cet espace.

Mais la Terre n’est pas seule dans cet espace. Toutes ces étoiles qui scintillent dans les cieux sont des globes isolés, des soleils brillant de leur propre lumière; elles sont très-éloignées d’ici ; mais il y a des astres plus rapprochés qui ressemblent davantage à celui que nous habitons, en ce sens qu’ils ne sont point des soleils, mais des terres obscures recevant comme la nôtre la lumière de notre soleil. Ces mondes, nommés planètes, sont groupés en lamille; le nôtre est l’un des membres de cette famille. Au centre de ce groupe brille notre soleil, source de la lumière qui les illumine et de la chaleur qui les échauffe. Planant au sein du vide qui l’entoure de toutes parts, ce groupe est comme une flotte d’embarcations diverses bercée dans l’océan des cieux.

Une multitude de soleils, entourés comme le nôtre d’une famille dont ils sont les foyers et les flambeaux, planent ' semblablement dans tous les points de l’étendue : ces soleils sont les étoiles dont les prairies du ciel sont parsemées. Malgré l’apparence causée par la perspective de l’éloignement, d’immenses distances séparent tous ces systèmes du nôtre, distances telles, que les plus hauts

LE CIEL

chiffres de noire numération si puissante sont à peine en état de dénombrer les plus faibles d’entre elles. Un éloignement réciproque, que nos chiffres ne peuvent exprimer, sépare ces étoiles les unes des autres, les reculant de profondeurs en profondeurs.

Malgré ces intervalles prodigieux, ces soleils sont en nombre si considérable que leur énumération surpasse encore elle-même tous nos moyens ; les millions joints aux millions ne parviennent pas non plus à en dénombrer la multitude!... Que la pensée essaye, s'il lui est possible, de se représenter à la fois ce nombre considérable de systèmes et les distances qui les séparent les uns des autres ! Confondue et bientôt anéantie à l’aspect de cette richesse infinie, elle ne saura qu’admirer en silence cette indescriptible merveille. S’élevant sans cesse par delà les cieux, franchissant les plages lointaines de cet océan sans bornes, elle découvrira toujours un nouvel espace et toujours de nouveaux mondes se révéleront à son avidité... les cieux succéderont aux cieux, les sphères aux sphères... après les déserts de l’étendue s’ouvriront d’autres déserts, après des immensités d’autres immensités... et lors môme <pie, emportée sans trêve pendant des siècles avec la rapidité de la pensée, l’âme perpétuerait son essor au delà des bornes les plus inaccessibles que l’imagination puisse concevoir, là même, l’infini d’une étendue inexplorée resterait encore ouvert devant elle... l’infini de l’espace s’opposerait à l’infini du temps, rivalisant sans cesse sans (pie jamais l’un puisse l’emporter sur l’autre... et l’esprit s’arrêtera exténué de fatigues, au vestibule de la création infinie, comme s’il n’avait pas avancé d’un seul pas dans l’espace.

L’imagination suspend son vol et s’arrête anéantie. « Étoiles, légions brillantes qui avant tous les âges avez dressé vos tentes dans vos plaines de saphir, qui dira vos myriades brûlantes si ce n’est Celui qui commande à vos

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chars dorés de rouler par les cieux ? Quel est l’habitant de cette terre qui, devant vos armées, peut ne pas ressentir tes émotions immortelles, ô Éternité? Qu’y a-t-il de merveilleux à ce que l’âme , succombant sous le poids de ses propres pensées, et que l’œil perdu dans l’abime, voient dans vos lumières la destinée d’une gloire sans sommeil 1 ? »

L’immensité des cieux a été chantée sur plusieurs lyres ; mais comment le chant de l’homme pourrait-il rendre une telle réalité ? Les poètes ont essayé de l’exprimer dans des vers où l’on sent l’insuffisance de la parole pour noter les pensers immenses que développe en nous cette contemplation merveilleuse.

N’étais-je pas fondé à avancer plus haut que la réalité est supérieure à la fiction, môme au point de vue du sentiment poétique, et que la contemplation de la nature réelle renferme une source d’inspiration plus riche et plus féconde que l’illusion du spectacle offert par nos sens ? Au lieu d’une nuit immense s’étendant jusqu'à la voûte d’azur, au lieu d’une robe diaprée de broderies d’or ou d’un voile orné d’ornements éclatants, nous sommes au sein de la vie et du rayonnement universels. La nuit n’est plus qu’un accident, un accident heureux qui permet à nos regards de s’étendre au delà des bornes que le jour nous trace; nous sommes semblables au voyageur qui se reposant dans l’ombre d’une colline contemple le paysage éclairé qui se développe jusqu’à l’horizon lointain. Au lieu de l’immobilité, du silence de la mort, nous assistons au spectacle de la vie sur les mondes. A la lumière de la vérité les voûtes arbitraires disparaissent et le ciel nous ouvre ses profondeurs ; l’infini de la création se révèle avec l’infini des espaces , et notre Terre perdant la prépondérance dont nos prétentions l’avaient décorée, se

1 Crolv, The Stars.

LE CIEL

recule sous nos pas et disparaît dans l’ombre, allant se perdre au sein d’une multitude de petits mondes semblables. Dans la liberté de notre essor nous franchissons les célestes campagnes et nous prenons une première esquisse de l’univers. C’est ainsi que, nous désabusant dès le premier pas de l’erreur antique trop longuement consacrée par les apparences, nous nous plaçons en de bonnes conditions d’étude et nous nous préparons à recevoir facilement les vérités nouvelles que la Nature doit successivement révéler à notre studieuse ardeur.

Laissez-moi, en terminant ce chapitre, vous rapporter un épisode digne d’ètre plus connu qu'il ne l’est encore, parce qu’il montre combien le monde réel renferme plus de puissance que l’empire des fictions. Il est tiré de la vie du grand mathématicien Euler, et c’est Arago lui-méme qui l’a raconté à la Chambre des députés dans la séance du 23 mars 1837.

Euler, le grand Euler, était très-pieux ; un de ses amis, ministre dans une église de Berlin, vint lui dire un jour . « La religion est perdue, la foi n’a plus de bases, le cœur ne se laisse plus émouvoir, même par le spectacle des beautés, des merveilles de la création. Le croiriez-vous? J’ai représenté cette création dans tout ce qu’elle a de plus beau, de plus poétique et de plus merveilleux ; j’ai cité les anciens philosophes et la Bible elle-même ; la moitié de l'auditoire ne m’a pas écouté, l'autre moitié a dormi ou a quitté le temple.

— Faites l’expérience que je vais vous indiquer, repartit Euler : au lieu de prendre la description du monde dans les philosophes grecs ou dans la Bible, prenez le monde des astronomes, dévoilez le monde tel que les recherches astronomiques l’ont constitué. Dans le sermon qui a été si peu écouté, vous avez probablement, en suivant Anaxagore, fait du soleil une masse égale au Péloponnèse. Eh bien ! dites à votre auditoire que, suivant les mesures exactes, incontestables, notre soleil est 1 ,400,000 fois plus grand que la terre.

o Vous avez sans doute parlé de cieux de cristal emboîtés; dites qu'ils n’existent pas, que les comètes les briseraient ; les planètes, dans vos explications, ne se sont distinguées des étoiles que par le mouvement; avertissez que ce sont des mondes; que Jupiter est 1400 fois plus grand que la terre, et Saturne 1)00 fois; décrivez les merveilles de l’anneau ; parlez des lunes multiples de ces mondes éloignés.

« En arrivant aux étoiles, à leurs distances, ne citez pas de lieues : les nombres seraient trop grands, on ne les apprécierait pas; prenez

to

pour échelle la vitesse de la lumière; dites qu’elle parcourt 77,ftoo lieues par seconde : ajoutez ensuite qu’il n'existe aucune étoile dont la lumière nous vienne en moins de trois ans ; qu’il en est quelquesunes à l’égard desquelles on n’a pu employer un moyen d’observation particulier et dont la lumière ne nous arrive pas en moins de trente ans.

« En passant des résultats certains à ceux qui n’ont qu'une grande probabilité, montrez que, suivant toute apparence, certaines étoiles pourraient être visibles plusieurs millions d'années après avoir été anéanties ; car la lumière qui eu émane emploie plusieurs millions d’années à franchir l’espace qui les sépare de la terre. »

Tel est, en raccourci, et seulement avec quelques modifications dans les chiffres, le conseil que donnait Euler. Le conseil fut suivi : au lieu du monde de la fable, le ministre découvrit le monde de la science. Euler attendait son ami avec iriipatience. Il arrive enlin, l’œil terne et dans une tenue qui paraissait indiquer le désespoir. Le géomètre, fort étonné, s’écrie : « Qu’est-il donc arrivé? — Ah ! monsieur Euler, répond le ministre, je suis bien malheureux ; ils ont oublié le respect qu’ils devaient au saint temple, ils m’ont applaudi. »

Le monde de la science était de cent coudées plus grand que le monde qu’avaient rêvé les imaginations les plus ardentes. Il y avait incomparablement plus de poésie dans la réalité que dans la fable.

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