I. Chênedollé
De ces manifestations éclatantes de son pouvoir^ descendons maintenant à ses actions cachées.
Voyons sa lumière et sa chaleur agir sur Torgar nisme sensible des planètes qui le regardent avec amour et boivent à longs traits ses féconds rayonnements, sur Télectricité des minéraux: et sur. les variations diurnes de l'aiguille aimantée, sur la formation dfes nuées et la coloration des météores; voyons-les, ces influences occultes de la lumière, et de- la chaleur descendre à travers la pureté du jour sur notre âme elle-même, si éminemment accessible aux impressions extérieures, et lui communiquer la joie ou la tristesse ; et peut-être commencerons-nous à nous former une idée de ce que c'est qu'un rayon de soleil, dans Tinfiniment pttit de la nature terrestre comme dans TinAnîment grand des phénomènes sidéraux.
Ce coin de soleil condense L'infini de vorupté.
charmante providence !
Quelle douce confidence D'amour, de paix, de beauté !
Dans un moment de tendresse, Seigneur, on dirait qu'on sent Ta main douce, qui caresse Ce vert gazon qui redresse Son poil souple et frémissant.
Lamartine.
Mais quelle est la nature de cet astre puissant dont l'action est si universelle, quel feu brûle dans ce vaste encensoir, quels sont les éléments qui
constituent ce globe splendide? Porte-t-il en soiles conditions d'une durée infinie, ou bien la Terre est-elle destinée à voir un jour s'éteindre ce flambeau de sa vie et à rouler désormais dans les ténèbres d'un éternel hiver ? Ces questions se posent devant notre curiosité légitime, et nous voulons qu'une solution satisfaisante vienne y répondre.
Lorsqu'on veut apprécier la nature et la grandeur d'un haut personnage, on ne cherche pas généralement à mettre en évidence ses défauts, à étudier les taches de son caractère, ce serait un singulier moyen de juger sa valeur ; et lors même qu'il en serait ainsi, on le devrait à l'imperfection humaine, dont les plus grands d'entre nous ne sont pas affranchis. Mais s'il s'agit d'un être dont le caractère distînctif est précisément d'être nonseulement d'une pureté magnifique, mais encore la source de toute lumière et de toute pureté, ce ne sont pas des taches que l'on cherche en lui pour le connaître. Aussi le monde savant fut-il fort étonné il jr a 254 ans lorsque le roi soleil, le dieu du jour fut accufiô de par le télescope d'être constamment couvert de taches, et eut-on lieu d'être encore plus étonné depuis, lorsqu'on reconnut que ces taches étaient justement le seul moyen que le Soleil nous laissât de pénétrer sa nature. — On croirait presque, à ce propos, que l'orgueil est en raison inverse de la valeur. — Les savants officiels de ce temps, les théologiens et les disciples de l'École d'Aristote n'en voulaient rien croire. Le père pro-
vincial de l'ordre des jésuites à Ingolstadt, répondit à Scheiner, le premier qui ait vu le Soleil et ses taches dans une lunette, qu'Aristote. avait prouvé que tous les astres en général étaient incorruptibles et que le Soleil en particulier était le flambeau le plus pur qui fût au monde, conséquemment, que les prétendues taches du Soleil étaient dans les verresde ses lunettes ou dans ses yeux. Lorsque Galilée fît la même observation, messieurs les péripatéticiens s'exercèrent à lui déiçontrer, livres en main, que la pureté du Soleil était inattaquable et qu'il avait mal vu. Et en effet qui se serait jamais douté d'une pareille chose? Des taches sur le Soleil! ce devait être une erreur, c'est une illusion évidente. On avait bien vu dans le temps, en de graves circonstances, le disque du Soleil affaiblir son éclat, comme à la mort de Jules César :
Quand César expira, plaignant notre misère, D'un nuage sanglant tu voilas ta lumière ; Tu refusas le jour à ce siècle pervers ; Une éternelle nuit menaça l'univers.
C'est Viirgile lui-même qui rapporte le fait, et l'auteur des Métamorphoses le confirme en un touchant témoignage :
Soleil, tu te voilas ; et tes pâles rayons S'affligèrent du deuil de la terre alarmée.
Des torches flamboyaient sous la nue enflammée, Le sang pleuvait des airs ; l'Aurore, à son réveil, Vit des taches.de sang rougir son teint vermeil. Et du char de Phébé la lumière argentée .
Couvrit ses feux éteints d'une onibre ensanglantée.
Mais c'étciit là une exception , et c'eût été une grande témérité d'en conclure pour cela que Tastre du jour était soumis a la corruption.
Pourtant le Soleil a des taches, et le fait le plus curieux c'est que ces taches nous ont mis sur la voie de connaître sa nature et sa constitution physique, tandis que sans elles nous n'aurions encore pu parvenir à acquérir la plus légère notion sur la disposition de ce grand corps. — Les idées récentes, basées sur l'analyse chimique de sa lumière, né sont pas encore assez solidement fondées en effet; pour qu'elles contrarient l'assertion précédente.
Voyons donc en quoi consistent les taches du Soleil.
En général, voici l'aspect qu'elles nous présentent dans le champ du télescope (voy. la fig. 25).
On remarque en elles deux parties bien distinctes. Au centre, une région noire bien définie. Autour d'elles une région moins sombre, d'un éclat grisâtre, relativement à la surface du Soleil qui l'enveloppe. La partie centrale a reçu le nom d'ombre; quelquefois au centre de cette partie on remarque un point noir plus intense encore, que l'on nomme noyau. La région extérieure de la tache a reçu le nom de pénombre. Lorsqu'on dit que le centre des taches est noir, il faut entendre cette expression relativement à la surface générale du Soleil; car ce centre, quelque sombré qu'il paraisse par contraste, a été trouvé d'une clarté égale à deux mille fois celle de la pleine lune.. . .
On peut être porté à croire que ces taches, ordi-
nairement invisibles à l'œil nu, sont des mouvements insignifiants opérés à la surface de Tastre, et d'une pettte étendue. Il n'en est pas ainsi. Ce
Fig. 25. Les taches du Soleil.
sont des phénomènes journaliers et très-importants. Quelques-uns ont été reconnus mesurer un diamètre de 30 000 lieues, c'est-à-dire qu'elles
étaient dix fois plus larges que la Terre. Dans la plupart d'entre elles notre globe y tombant s'y perdrait comme dans un puits.. Outre cette étendue, elles sont encore le siège d'actions multiples et de phénomènes prodigieux. Elles ne se forment pas brusquement dans toute leur étendue, mais grandissent jusqu'à la limite* qu'elles doivent atteindre et diminuent ensuite. Quelques-unes ne durent que
Fig. 26. Tache en forme de tourbillon.
quelques semaines, d'autres des mois et des années. Or les mouvements dont elles sont animées, soit pour s'accroître ou pour diminuer, soit dans leur action interne, sont parfois d'une rapidité inouïe. Dernièrement on a suivi un météore éblouissant courant à travers un groupe de taches avec une vitesse de deux mille lieues par minutes. D'autres parts on a suivi des tourbillons circulaires en-
traînant dans leurs tumultes des taches grosses comme la Terre et s'ehgloutissant dans des abtmes avec une vitesse effrayante. Quelquefois on aperçoit les crêtes de vagues tumultueuses débordant aux environs de la pénombre et s'élevant sur la surface blanche du Soleil comme une substance plus blanche et plus éclatante encore, rejetées sani3 doute dans leur bouillonnement par des forces intérieures. Ailleurs on a vu des ponts immenses de substance enflammée jetés soudain sur une tache noire, la traverser d'un bout à l'autre comme une arche de stries lumineuses, et parfois se dissoudre et s'écrouler dans les abîmes des tourbillonnements inférieurs. Cet astre qui dé^ verse chaque jour sur nos têtes une lumière si calme et si pure est le siège d'actions puissantes, de mouvements prodigieux, dont nos tempêtes, nos ouragans et nos trombes ne nous donnent qu'une faible idée, car ces perturbations gigantesques ne s'exécutent plus comme ici dans une atmosphère de quelques lieues d'épaisseur et sur une longueur de quelques lieues , mais dans des proportions bien autrement vastes, puisque son atmosphère s'élève à des milliers de lieues audessus de sa surface, et que son volume surpasse de un million 450 mille fois celui de notre globe. . L'un des premiers résultats de l'observation des taches solaires, ce fut de reconnaître que cet astre tourne sur lui-même en 25 de nos jours environ. En effet; si Ton suit pendant plusieurs jours consécutifs une tâche quelconque de celles qui noir-
cissent la surface solaire, ou. un groupe de taches» ou encore l'ensemble, on ne tarde pas à remarquer qu'elles sont animées d'un même mouvement d'un bord à l'autre du disque solaire. Si par exemple on commence à suivre une tache dès son apparition au bord oriental, on observe qu'elle s'avance lentement vers le milieu de l'astre, qu'elle atteint sept jours environ après son apparition, puis elle le dépasse et continue sa marche vers l'occident, et sept jours après elle arrive à la limite et disparaît. Après une période de quatorze jours, employés à tourner dans l'hémisphère opposé, elle reparaît au même endroit et poursuit semblablement la marche précédemment remarquée. Cette observation a établi, et raonCre encore avec évidence, que le Soleil tourne sur lui-même. Cette rotation du Soleil montre ses taches avec l'aspect suivant :
Si la période de réapparition des taches mesure 27 à 28 jours, cette apparence n'infirme pas le chiffre de 25 jours rapporté plus haut. La différence provient de ce que la Terre ne reste pas imihobile dans l'espace, mais tourne autour du Soleil. Pour que nous puissions observer directement la durée de rotation, il faudrait évidemment, pour première condition, que nous restassions à la même place, car autrement, si nous marchons autour de l'astre dans le sens de son mouvement, nous verrons encore des tachei^ après le moment où elles auront disparu pour le point où nous étions d'abord; et si nous allons en sens contraire, nous cesserons de les voir avant qu'elles cessent d'être visibles
pour le point fixe. Or, dans son mouvement de translation autour du Soleil, la Terre s^avançant dans le sens de sa rotation, voit encore les taches deux jours et demi après qu'elles ont disparu pour le point où elle se trouvait au commencement de l'observation.
Ce mouvem,ent de rotation s'exécute de l'ouest à l'est, comme celui de la terre et celui de toutes les planètes du système. Ainsi par Texamen télescopique, cet astre déclaré fixe et incorruptible par l'antiquité se vit à la fois dépouillé de ses deux qualités distinctives. La rotation diurne du Soleil est vingt-cinq fois plus longue que celle de la Terre, mais elle en diffère essentiellement dans ses conséquences immédiates, puisqu'elles ne produisent point à la surface les alternations de jour et de nuit qui dérivent chez nous de ce mouvement. On ne peut donc dire que ce soit là la durée du yowr solaire, car elle n'est pas l'indice d'une succession de lumière et d'ombre : le jour du Soleil ne s'éteint pas et le crépuscule du soir ne vient pas l'aflaîblir. Ce monde demeure dans une lumière permanente.
Il ne connatt pas non plus nos saisons ni nos années, et les éléments de notre calendrier ne s'appliquent point à son rôle astronomique. Il semble que la succession rapide des choses qui constitue notre temps, et la série changeante des phénomènes comme des êtres ne soient pas le partage de sa grandeur, que la permanence et la durée sans mesure' soient son apanage , et qu'il soit affranchi de compter pour sa vie personnelle ces
âges successifs qui mesurent la vie et rétoufifent sous leur nombre. Une grande diversité de nature risole du rang des mondes planétaires, et ce serait un profond siyet d*étonnement pour l'habitant de la Terre s'il lui était donné de visiter un pays si essentiellement distinct du nôtre , et de pouvoir établir une comparaison, si toutefois elle est possible, entre ce monde étrange et sa patrie.
Quand le Soleil entra dans sa route infinie, A son premier reçard, de ce monde imparfait Sortit le peu de bien que le ciel avait fait.
A. DE Musset.
Quelle qu'ait été l'idée préconçue dont les pensées étaient dominées en faveur de ce beau Soleil, de cet astre rayonnant, si vénéré que Tidée seule de l'accuser de taches était un blasphème, c'est cependant de l'observation et de l'étude de ses taches qu'est résultée la connaissance que nous avons de lui ; tant il est vrai que la science, supérieure à tous les préjugés, est la véritable souveraine de l'esprit. L'examen de ces taches, de leur forme, etdes aspects changeants qu'elles révèlent par suite de la rotation de l'astre (fig. 27) a servi de base à une théorie sur sa constitution physique que divers astronomes ont successivement adoptée et consacrée, depuis Wilson et Herschél, jusqu'à Hum-
boldt et Arago. D'après cette théorie le Soleil se composerait essentiellement d'un noyau et d'une atmosphère. Le noyau serait obscur et l'atmosphère serait enveloppée d'une couche lumineuse, à laquelle on donna le nom de photosphère. La lumière et la chaleur qu'il nous envoie ne viendraient pas du noyauy mais de cette enveloppe calorifique et éclatante. On explique les taches en supposant que ce sont des ouvertures formées dans cette enveloppe extérieure, soit par des éruptions de gaz issues de bouches volcaniques, soit par de puissants courants d'air s'élevant de l'atmosphère inférieure à l'atmosphère supérieure, semblables à des ouragans verticaux, soit par toute autre cause dépendante de la nature de l'astre. La pénombre des taches serait formée par l'atmosphère inférieure douée de la propriété de réfléchir la lumière de la photosphère et d*en préserver le corps de l'astre. Le centre obscur des taches ne serait autre chose que le corps du Soleil lui-même rendu visible par une ouverture de l'atmosphère inférieure correspondant à l'ouverture de la photosphère. Les taches sont de la sorte sufQsamment expliquées, et même les diverses apparences observées à la surface solaire, comme les pores dont elle parait criblée, les facules ou taches blanches, les rides, etc., phénomènes causés par des mouvements chimiques opérés dans l'atmosphère où les gaz s'associent dans les combinaisons les plus variées.
Cette théorie a paru d'autant mieux fondée, que l'ouverture en forme d'entonnoir qui constituerait
les tacheSy apparaît plus sensiblement encore dans les perspectives causées par le mouvement de rotation du Soleil. En vertu de ce mouvement, une tache ronde paraîtra se rétrécir à mesure qu'elle s'éloignera du centre, et lorsque la portion de sphère où elle est située aura tourné jusqu'au point où elle va disparaître, tout en ayant gardé sa longueur intégrale, sa largeur aura diminué
iMIEEf!^-
Fig. 27. Rotation du Soleil.
jusqu'à ne plus offrir que l'apparence d'une ligne. De plus, la portion de la pénombre, ou si Ton veut, de l'entonnoir, qui se trouve du côté du spectateur, diminuera de largeur et disparaîtra avant l'autre. Enfin lorsqu'une grande tache arrivera au bord de la sphère , si cette tache est assez grande, on devra la voir creusant un peu la partie du disque solaire qu'elle occupe. Or ces apparences, commandées par la perspective dans le cas
OÙ les taches seraient des ouvertures, sont préci- ' sèment celles que l'on observe.
Les astronomes sont donc généralement d'opinion que le noyau solaire est un corps opaque, obscur comme la terre, qu'il est enveloppé d*un fluide atmosphérique, et qu'au delà de ce fluide gît une couche de substance douée de la propriété d'émettre la lumière et la chaleur; c'est cette couche externe que l'on nomme photosphère.
Je dis que les astronomes sont généralement de cette opinion, car ils ne le sont pas tous à l'unanimité. Il y a quelques années, les sciences physi* ques firent une merveilleuse découverte, dont je parlerai plus loin, par laquelle on peut analyser la lumière, c'est-à-dire connaître les éléments d'où elle est issue. Or les Allemands à qui l'on doit cette découverte, ayant examiné la nature de la lumière solaire, trouvèrent qu'il y a dans cet astre, du fer, de la soude, de la potasse, delà chaux, etc., tandis qu'il n'y a pas d'or, pas d'argent, pas de cuivre, pas de zinc. Ce qui aurait pu contrarier fort les alchimistes du temps passé, et Nicolas Flamel, en particulier, pour lesquels le Soleil était l'astre d'or par excellence. Tous ces matériaux, révélés exister dans cette sphère par l'analyse spectrale, furent aussi révélés s'y trouver à l'état de fusion. Voilà donc pour les expérimentateurs et théoriciens dont je parle, l'astre du jour revenu à ce qu'il était pour nos pères, un astre de feu. En eflet, non-seulement on réédita la théorie que le flambeau du jour était un globe incandes-
cent, loin d'être obscur, que la lumière que nous en recevons vient de son noyau enflammé, et non de son atmosphère ; mais on chercha encore comment les taches sont explicables dans cette nouvelle hypothèse, et on proposa d'admettre que ces taches soient simplement des nuages se combinant dans l'atmosphère solaire sous l'influence d'un refroidissement de température partie], et devenant assez opaques pour intercepter tout à fait le noyau du globe incandescent. D'autres savants, partageant les mêmes idées sur la constitution physique du Soleil, émirent sur les taches l'idée qu'elles étaient non des nuages, mais dés solidifications partielles de là surface, des scories comme on en voit se former à la surface des substances fondues sur le creuset des métaux en ébullition. On explique même comment l'ombre des taches est la partie centrale plus épaisse de ces solidifications partielles, laquelle intercepte les rayons émis par le corps solaire d'autant mieux qu'elle était plus chargée, et que la pénombre correspondrait à la pellicule qui dans toute formation de ce genre observée à la surface des métaux en fusion, se produit invariablement autour de la scorie. Hais tout en ayant éclairé la science sur des points importants et lui ayant rendu d'utiles services, ces études sont loin d'être terminées et d'avoir fondé une théorie solide; elles n'ont pas encore détrôné la théorie régnante exposée plus haut.
La grosseur du soleil, 1 million 400 mille fois plus gros que la terre, surpasse trop le degré de
nos mesures habituelles pour que Ton puisse espérer d*en donner une idée suffisante. Dans l'ordre des volumes, comme dans celui des distances et des temps, les grandeurs qui surpassent de trop haut nos conceptions ordinaires ne disent plus rien à notre esprit, et toute la peine que nous prenons pour nous les représenter reste pour ainsi dire stérile. Cependant une comparaison pourra tout au moins inspirer une idée approchée de la gran* deur dont nous parlons. Si Ton plaçait le globe terrestre au centre du globe solaire, comme un noyau au milieu d'un fruit, la distance de 96000 lieues qui nous séparent de la lune serait comprise dans Tintërieur du corps solaire : la lune elle-même se trouverait absorbée en lui, et pour aller de la lune à la surface du Soleil, eh suivant le même rayon, on aurait encore à parcourir une distance de 80 000 lieues 1
On compte d'ici au Soleil trente-huit millions de lieues de quatre kilomètres. C'est à cause de ce grand éloignement que cet astre si volumineux ne paraît pas mesurer un pied de diamètre, et c'est ce qui explique comment les anciens et Épicure en particulier ne l'estimaient pas plus grand que cette mesure. Cette distance est également la raison pour laquelle il ne nous paraît guère plus grand que la lune, qui n'est qu'à 96000 lieues d'ici. On peut à ce propos demander avec une curiosité bien légitime comment on a pu trouver cette distance du Soleil à la Terre. La méthode est trop compliquée pour que je la développe ici tout au
long; mais on peut en donner une idée sans dépasser les bornes de cette causerie.
Entre le Soleil et la Terï^e il y a deux planètes , Mercure et Vénus , dont la dernière a rendu les plus grands services à là recherche de la distance qui nous sépare de Tastre radieux. Cornme son orbite ( circonférence qu'elle suit autour de l'astre centrale ) est à peu près sur la même place que • Torbite de la terre, il arrive de temps en temps qu'elle passe entre le soleil et nous, comme un point noir traversant le disque lumineux. Ce passage arrive aux intervalles singuliers de 8 ans , 113 ans 1/2 — 8 ans, 113 ans 1/2+ 8 ans. A ces époques précieuses les astronomes de tous les pays font abstraction de leur nationalité, s'entendent comme des frères , et s'arrangent de manière à observer en différents pays le passage de Vénus. Deux observateurs situés en leurs stations les plus éloignées possible l'une de l'autre, marquent les deux points où la planète, vue de chacune de leurs stations, paraît se projeter au même moment sur le disque solaire. Cette mesuré leur donne l'écartement de l'angle formé par deux lignes partant de leurs stations et venant se croiser sur Vénus pour aboutir dans un angle opposé sur le Soleil. C'est la mesure de cet angle, faite par des observateurs placés sur tous les points du globe , qui donne ce que l'on nomme le parallaxe du Soleil.
Aux derniers passages de Vénus, un astronome français, le Gentil , que son nom aurait dû sauver
de pareils désappointements de la part de Venus, fut singulièrement récompensé de son amour pour ^ la science et de son désintéressement. Envoyé dans les Indes par l'Académie des sciences, il s'embarqua avec armes et bagages pour observer en 1761 le passage de la planète sur le ciel de Potidichéry. Sa grande activité , son ardeur ne purent vaincre les hasards de la traversée : il débarqua justement quelques jours après que le phénomène s'était passé.... Les obstacles aigrissentle courage et l'augmentent encore. Il prend la résolution héroïque de rester pendant huit ans au sein de ce pays inconnu , afin de compenser son observation manquée : il attend le passage de 1769 et prend alors toutes les dispositions recommandées pour faire .une observation irréprochable. L'année et le jour arrivent entin! le ciel est pur, aucun obstacle n'empêchera sa longue résolution de recevoir enfin son couronnement. Mais hélas I voilà que juste au moment où le point noir va entrer sur le disque solaire , un petit nuage se forme dans l'atmosphère, et reste sur le Soleil jusqu'au moment : où Yénus sortie du disque aura mis fin à la possibilité de toute observation.... Pour comble' de bonheur , ne pouvant de nouveau se résoudre à attendre le passage suivant (1874), l'astronome en reprenant la route de France trouve la mer orageuse, qui faillit mettre fin à ses jours. Le Gentil de la Galaisière mourut en 1792, après avoir écrit ses impressions de voyage.
Par desconsidérationsfondées surl'action magné->
tique du Soleil, on peut être fondé à croire que sa lumière est de même nature que la lumière électrique, si ce n'est qu'elle est incomparablement plus puissante , attendu que les éléments dont nous disposons sont incomparablement inférieurs à ceux dont dispose la nature. Quelque éclatants que soient nos foyers électriques, quelque éblouissantes que soient leurs flammes, dont la blancheur nous étonne, projetée sur le disque solaire, la lumière électrique a l'apparence d'une tache noire.
L'intensité de la chaleur solaire n'est pas moins difficile à concevoir ; lés plus intenses de nos foyers qui s'élèvent à la température de la chaleur blanche ne nous en donnent qu'une faible idée. Voici pourtant quelques comparaisons qui en indiqueront la valeur. Que l'on se représente le Soleil soiïs la forme d'un globe volumineux comme un million quatre cent mille globes terrestres , et entièrement couvert d'une couche de houille de sept lieues de hauteur. La chaleur qu'il déverse annuellement dans l'espace est égale à celle qui serait fournie par cette couche de houille embrasée. — Cette chaleur solaire serait encore capable de fondre en une seconde une colonne de glace qui mesurerait 4 000 kilomètres carrés de base et 310 000 kilomètres de hauteur. Si Ton se proposait simplement d'empêcher la chaleur solaire de rayonner , il faudrait lancer à sa surface un jet d'eau glacée, ou pour mieux dire de glace, qui mesurerait 18 lieues de diamètre, et qu'on lancerait avec la vitesse de 70000 lieues à la seconde. En recevant une pa-
reille colonne de glace l'astre du jour ne rayonnerait plus ; mais cela ne veut pas dire encore qu'il y aurait là une action suffisante pour l'éteindre.
Enfin il est fort curieux de savoir combien pèse ce gigantesque corps. C'est un fort beau poids : deux nofiillions de tonnes de mille kilogrammes. On écrit ce nombre en alignant à la suite du chiffre 2, neuf colonnes de 3 zéros, ou, plus exactement, comme ceci :
Si ce globe était encore aujourd'hui , comme du temps d'Apollon, traîné par quatre chevaux, il fau- ^ drait des coursiers d'une force vraiment exceptionnelle, surtout si l'on songe à la vitesse sur laquelle ils devraient voler pour arriver à faire le tour du globe en vingt-quatre heures. Voici maintenant en regard du poids du Soleil, celui delà Terre où nous sommes, exprimé comme le précédent en tonnes de mille kilogrammes :
Lorsque les astronomes placent le Soleil sur le plateau de la balance gigantesque dont ils se servent pour connaître le' poids des astres, il leur faut mettre dans l'autre plateau 350 000 globes terrestres pour lui faire équilibre.
Nous n'avons pas à craindre que cet astre gigantesque vienne un jour à s'éteindre, laissant la Terre dans l'obscurité glacée. Il possède en son colossal foyer un nombre suffisant de degrés de chaleur ,
pour que nous ayons devant nous des millions de siècles pendant lesquels il nous serait impossible, lors même que cette chaleur décroîtrait , de nous en apercevoir.
Oui, rétoile resplendissante du jour reste pour nous le plus beau et le meilleur des astres. Nous avons reconnu sa grandeur et sa puissance : nulle force n'est capable de rivaliser avec la sienne. En nous révélant les secrets de sa nature , la science n'a pas amoindri dans notre pensée son image vénérée, et comme dans nos études précédentes , la réalité fut ici supérieure à la fiction. Nos hommages lui restent donc, mieux compris et mieux justifiés que jamais. Nous pouvons encore lui dire avec Byron :
« Astre glorieux , adoré dans l'enfance du monde par cette race d'hommes robustes , ces géants nés des amours des anges avec un sexe qui , plus beau qu'eux-mêmes, fit tomber dans le péché ces esprits égarés, bannis à jamais du ciel ; astre glorieux, tu fus adoré comme le dieu du monde , avant que le mystère de la création fût révélé. Premier ministre du Tout-Puissant, c'est toi qui réjouis le premier le cœur des bergers chaldéens sur la cime de leurs montagnes, jusqu'au jour où ils répandirent devant toi leur âme en prière ; roi des astres et centre d'une multitude de mondçs, c'est à toi que la Terre doit sa durée ; père des saisons , roi des éléments et des hommes, les inspirations de nos cœurs comme les traits de nos visages sont sous l'influence de tes rayons, car de près ou de loin nos facultés in-
times s'illuminent devant ton rayonnement aussi bien que nos aspects extérieurs. Nulle gloire n'égale la pompe de ton lever, de ton cours et de ton coucher *. »