DARU
S'il VOUS arrivait un jour de faire un petit voyage à la planète Saturne, qui n'est guère qu'à 330 millions de lieues d'ici, vous éprouveriez à son approche un étonnement indicible, dont n'approche certainement aucun des sentiments de surprise que vous avez pu éprouver sur la Terre. Imaginezvous un globe immense, non pas seulement de la grandeur de la Terre, mais aussi volumineux que 734 Terrés entassées. Il tourbillonne sur lui-même avec une telle rapidité que malgré sa grosseur il achève son mouvement de rotation
diurne en dix heures environ. Autour de lui, audessus de son équateur et à huit mille] lieues de distance, un inamense anneau, plat et relativement très-mince, Tenvironne de toutes parts. Cet anneau est suivi d'un second qui l'entoure, et celuici d'un troisième encore. Or, ce système d'anneaux multiples n'aquequelquesdizainesdelieuesd'épaisseur, tandis qu'il mesure douze mille lieues de iar-
Fig. 33. Saturne et ses satellites.
geur. Ils ne planent pas immobiles, mais sont emportés par un mouvement circulaire autour de la planète, mouvement d'une rapidité supérieure encore à la précédente. Là ne se borne pas le domaine du monde saturnien. Au delà de l'anneau , on voit huit lunes circuler dans le ciel autour de Tétrange système ; le plus rapproché de ces satellites est séparé de l'anneau extérieur par une dis*
tance de i 2 000 lieues ; le plus éloigné suit un orbite éloignée du centre de la planète de 922 000 lieues. Saturne donc commande un mondé qui ne mesure pas moins de 1 844 000 lieues de diamètre , c'est-àdire près de six millions de lieues de circonférence.
Voilà un monde à côté duquel la Terre fait bien modeste figure, et Micromégas était bien pardonnable de prendre la Terre pour une taupinière du ciel , lorsqu'en sortant dé Saturne il vint à passer près de notre petit globe. Ses années sont trente fois plus longues que les nôtres; ses saisons durent chacune sept ans et quatre mois ; une diversité sensiblement égale à celle qui distingue les.nôtres les diversifie : un printemps régénérateur succède à la rigueur des hivers ; Tété et l'automne y versent leurs fruits réciproques.
Mais le phénomène qui attire le plus Tattention sur ce monde , c'est cet anneau gigantesque qui l'enveloppe de toutes parts. On fut longtemps sans pouvoir se rendre compte de la nature de cet appendice unique dans tout le système planétaire.
Galilée , qui le premier vit de chaque côté de Saturne quelque chose de brillant dont il ne put distinguer la forme , fut grandement émerveillé d'un pareil aspect. Il l'annonça d'abord sous une anagramme , dans lequel Kepler lui-diôme n'a pu rien reconnaître , et comme il l'avait fait pour Vénus , en cachant sa découverte il se donna le temps de la mener à bonne fin. Il la nomma tri-corps , en attendant mieux. « Lorsque j'observe Saturne , écrivait-il plus tard à l'ambassadeur du grand-duc
de Toscane, l'étoile centrale paratt la plus grande ; deux autres y situées Tune à l'Orient, Tautre à l'Occident, et sur une ligne qui ne coïncide pas avec la direction du zodiaque, semblent la toucher. Ce sont comme deiix serviteurs qui aident le vieux San tume à faire son chemin et restent toujours à ses côtés. Avec une lunette de moindre grossissement* l'étoile parait allongée et de la forme d'une olive. »
Le laborieux astronome eut beau chercher, il ne fut pas favorisé dans ses recherches comme il l'avait été dans les précédentes. A l'époque où les anneaux de Saturne se présentent à nous par leur tranche , ils disparaissent à cause de leur minceur. Galilée se trouvant une certaine nuit dans l'impossibilité absolue de rien distinguer de chaque côté de la planète , là où quelques semaines auparavant il avait encore observé les deux objets lumineux, fut complètement désespéré; il en vint jusqu'à croire que ses verres de lunettes l'avaient trompé. Tombé dans un profond découragement , il ne s'occupa plus de Saturne , et mourut sans savoir que l'anneau existait. Plus tard Hévélius déclara de même qu'on y perdait son latin, et ce n'est qu'en 1659 que Huygens , le véritable auteur de la découverte de Tanneau , en fit la première description et la première explication.
Sous les contemporains de Galilée, Saturne était une boule avec deux anses y ou encore, un chapeau de cardinal; plus tard on l'assimila à une savonmtte au milieu d*un plat à barbe. Au milieu du dix-huitième siècle, Maupertuis conjectura que l'anneau n'était
qu'une queue de comète enroulée comme un tur* ban autour du globe saturnien. Vers la fin du même siècle , du Séjour écrivit son « Essai sur les phénomènes relatifs aux disparitions périodiques de Tannéau de Saturne , » dans lequel il trouva théoriquement la durée de la rotation de l'anneau; il offrit son ouvrage à Voltaire avec la dédicace gracieuse que voici :
« Monsieur^ recevez^ je vous prie, l'histoire d'un vieillard respectable , dont on s'occupera sur la terre tant que le savoir sera en honneur parmi les hommes; son front est orné d'une couronne immoitelle; il nous éclaire et nous offre un des pbé- . nomènes les plus singuliers de la nature. Ce vieillard est Saturne, je m*empresse de le nommer de peur qu'on n'en désigne un autre, dont votre modestie vous empêcherait de reconnaître le portrait. Puisse cette analogie mériter à mon ouvrage un accueil favorable de votre part ! »
Sans la dernière remarque, Voltaire lui-même et plutôt que personne , eût pu croire , en effet , que Saturne était fort étranger à la dédicace. A cette époque le monde de Saturne comptait déjà , outre ses anneaux, cinq satellites circulant autour de lui. Depuis, on en a ajouté trois autres , et le cortège se compose de huit membres. Voici l'ordre de leurs distances à la planète , les noms qui les distinguent , Tordre de leur découverte , les auteurs et la date des découvertes :