DE LA CRÉATION
Mais à ce cercle étroit de la terre où nous sommes Garde -toi de borner tant de bienfaits divers, Et de ne voir en toi que le Seigneur des hommes, Quand tu créas mille univers.
Pope, Universal Prqyer,
Les vérités astronomiques qui viennent de faire l'objet de nos conversations manifestent sans doute la haute valeur de l'esprit humain qui s'est élevé jusqu'à elles et qui, scrutant les lois organisatrices de l'univers, est parvenu à déterminer les causes qui président à l'harmonie du monde et à sa perpétuité. Sans doute, il est beau pour l'homme, cet atome spirituel habitant d'un atome matériel, d'avoir pénétré les mystères de la création et de s'être élevé à la connaissance de ces sublimes grandeurs dont la seule contemplation nous atterre et nous anéantit. Mais si l'univers ne restait pour l'homme qu'un grand mécanisme matériel mû par les forces phy-
siqueSy si la nature n'était à ses yeux qu'un gigantesque laboratoire où les éléments s'associent aveuglément sous les formes fortuites les plus variées ; en un mot, si cette admirable et magnifique science du ciel bornait éternellement les efforts de l'esprit humain à la géométrie des corps célestes, la science n'atteindrait pas son but véritable, et elle s'arrêterait au moment de recueillir le fruit de ses immenses travaux. Elle resterait souverainement incomplète si l'univers n'était jamais pour elle qu'un assemblage de corps inertes flottant dans l'espace sous l'action des forces matérielles.
Le philosophe doit aller plus loin. Il ne doit pas se borner à voir sous une forme plus ou moins distincte le grand corps de la nature. Mais, étendant la main, il doit sentir sous l'enveloppe matérielle la vie qui circule à grands flots. L'empire de Dieu n'est pas l'empire de la mort : c'est l'empire de la vie.
Nous habitons sur un monde qui ne fait point exception parmi les astres et qui n'a pas reçu le moindre privil^^ge. Il est la troisième des planètes qui circulent autour du soleil et l'une des plus petites d'entre elles ; sans sortir de notre système , d'autres planètes sont beaucoup plus importantes que lui: Jupiter, par exemple, est 1414 fois plus volumineux, et Saturne 734 fois plus. Tandis qu'il nous paraît le plus important de l'univers, il est en réalité perdu dans l'immensité des mondes qui peuplent le ciel, et la création tout entière ne se doute pas même de son existence. Des planètes de notre propre
système, il n'y en a que quatre qui puissent savoir qu'il existe, ce sont : Mercure, Vénus, Mars et Jupiter; encore, pour cette dernière, est-il la plupart du temps invisible dans l'auréole solaire. Or, tandis qu'il est ainsi perdu parmi des mondes plus importants que lui, les autres mondes sont dans les mêmes conditions d'habitabilité que celles que nous observons sur la Terre. Sur ces planètes comme sur la nôtre, les rayons générateurs du même soleil versent la chaleur et la lumière, à des degrés divers; sur elles comme ici les années, les mois et les jours se succèdent, entraînant à leur suite la marche des saisons qui, de période en période, entretiennent les conditions de l'existence; sur elles comnàe ici, une atmosphère transparente enveloppe d'un climat protecteur la surface habitée, donne naissance aux mouvements météoriques et développe ces beautés ravissantes qui célèbrent l'aurore des jours et le crépuscule des nuits. Sur elles comme ici, des nuées vaporeuses s'élèvent de l'océan aux vagues profondes et se répandant sous les cieux, vont porter la rosée féconde aux campagnes altérées. Ce grand mouvenâent de vie qui circule sur la Terre , n'est pas conflné à cette petite planète; les mêmes causes développent là -bas les mêmes effets, et sur beaucoup d'entre ces mondes étrangers, loin de remarquer une privation des richesses dont la Terre est revêtue, on observe une abondance de biens dont notre séjour ne possède que les prémices. A côté de certains astres, la Terre est un monde inférieur sous des rapports essentiels,
depuis les conditions de sta})iiité géologique , qui nous sont fort mal assurées par Tétat d'incandesceace du sphéroïde terrestre dont la surface n'est qu'un mince pellicule, jusqu'aux lois fatales qui régissent la vie sur cette terre où la mort règne en souveraine.
Si d'un côté les autres mondes ont des conditions d'habitabilité tout aussi puissantes— si ce n'est davantage— que les conditions terrestres, d'un autre côté, la terre, envisagée en elle-même, nous parait semblable à une coupe trop pleine d'où la vie déborde de toutes parts. En notre seul séjour nous avons rinfini dans la vie. Il semble que créer soit si nécessaire à Tordre de la nature, que le plus petit espace de matière réunissant les conditions suffisantes, ne reste pas sans servir de demeure à des êtres vivants. Tandis que le télescope ouvrait dans les cieux de nouveaux champs à la création, le microscope ouvrait au-dessous du visible le champ de la vie invisible, et montrait que, non content de répandre la vie partout où il y a matière pour la recevoir, depuis les époques primitives où ce globe sortait à peine de son berceau brûlant jusqu'à nos jours, la nature entasse encore l'existence au détriment de l'existence elle-même. Les feuilles des plantes sont des prairies de troupeaux microscopiques dont certaines espèces, quoique invisibles à l'œil nu, sont de véritables éléphants à côté d'autres êtres dont la petitesse extrême n*a pas interdit un système admirable d'organisation pour l'entretien de leur vie éphémère. Les animaux eux-
mêmes servent de séjour à des races de parasites • qui, à leur tour, sont elles-mêmes la demeure de parasites plus petits encore. Sous un autre aspect, l'infinité de la vie oflFre un caractère corrélatif dans sa diversité. La force est si puissante que nul élément ne semble capable de lutter avec avantage contre la vie, tendant à se répandre en tous lieux, et qu'aucune cause ne -puisse interdire son action. Depuis les hautes régions de Tair, où les vents charrient des germes, jusque dans les profondeurs océaniques où Ton reçoit la pression de plusieurs centaines d'atmosphères, où Ja nuit la plus complète étend son éternelle souveraineté ; depuis les climats brûlants de la ligne équatoriale et les sources chaudes des terrains volcaniques, jusqu'aux régions glacées du pôle, jusqu'aux mers solides du cercle polaire, la Vie a étendu son empire comme un réseau immense, enveloppant la terre entière, se jouant de tous les obstacles et passant les abîmes, afin qu'il n'y eût au monde aucun district qui pût se prétendre en dehors de son absolue souveraineté. C'est par des études fondées sur cette double considération : l'insignifiance de la Terre dans la création idéale, et l'abondance de la vie à sa surface, que Ton a pu s'élever aux premiers principes véritables sur lesquels la démonstration de l'habitation universelle des astres devait être assise. Pendant longtemps, l'homme put se borner à Tétude des phénomènes, pendant longtemps même il dut s'astreindre à l'observation directe et unique des apparences physiques, afin que la science acquit la
précision rigoureuse qui constitue sa valeur. Mais aujourd'hui ce vestibule de la vérité peut être franchi, et la pensée, traversant la matière, peut s'élever jusqu'à la notion des choses intellectuelles. Dans le sein de ces mondes lointains, elle sent la vie universelle plonger ses racines immenses; à leur surface, elle voit cette vie s'épanouir et l'intelligence y établir son trône.
Fondées sur la base astronomique, seule fondation possible, les recherches faites dans le domaine des sciences physiques, depuis la mécanique céleste jusqu'à ]a biologie, et dans celui des sciences philosophiques depuis l'ontologie jusqu'à la morale, ont permis d'élever au rang d'une doctrine l'idée antique de la pluralité des mondes. L'évidence de cette vérité s'est révélée aux yeux de tous ceux qui se sont impartialement et librement adonnés à l'étude de la nature. Il n'entre pas dans les termes du présent entretien de nous étendre longuement sur cet aspect philosophique de la création; mais si je le considère en lui-même comme la conclusion logique des études astronomiques, je dois au moins à mes auditeurs de leur offrir comme une modeste péroraison des causeries qu'ils ont bien voulu suivre jusqu'ici, les principaux résultats auxquels nous sommes arrivés, sur cette grande et belle question de l'existence de la vie à la surface des astres.
Voici d'abord une première considération établie sur le caractère astronomique des Mondes et sur son histoire :
« Que le lecteur suive la marche philosophique
PLURAUTÉ DES MONDES. 373
de Tastronomie moderne, il reconi^altra que du moment où le mouvement de la Terre et le volume du Soleil furent connus, les astronomes et les philosophes trouvèrent étrange qu'un astre aussi magnifique fût uniquement employé à éelafrer et à échauffer un petit monde imperceptible rangé en compagnie d'un grand nombre d'autres sous une domination suprême. L'absurdité d une telle opinion fut plus éclatante encore, lorsqu'on trouva que Vénus était une planète de mêmes dinaensions que la Terre, avec des montagnes et des plaines, des saisons et des années, des jours et des nuits analogues aux nôtres; on étendit cette analogieà la conclusion suivante, que^ semblables par leur conformation, ces deux mondes l'étaient aussi parleur rôle dans l'univers : si Vénus était sans population, la Terre devaitTêtre également et réciproquement; si la Terre était peuplée, Vénus devait l'être aussi. Mais lorsque ensuite on observa les mondes gigantesques de Jupiter et de Saturne, entourés de leurs splendides cortèges, on fut invinciblement conduit à refuser des êtres vivants aux petites planètes précédentes, si l'on n'en dotait celles-ci, et par contre, à donner à Jupiter et à Saturne des hommes bien supérieurs à ceux de Vénus et de la Terre. Et, en effet, n'est-il pas évident que l'absurdité de l'immobilité de la Terre s'est perpétuée, mille fois plus extravagante, dans cette causalité finale mal entendue dont la prétention est de placer notre globe au premier rang des corps célestes? N'est-il pas évident quq ce monde est jeté sans aucune distinction dans
l'amas planétaire, etqu'll n'est pas mieux établi que les autres pour être le siège exclusif de la vie et de l'intelligence?... Combien peu fondé est le sentiment qui nous anime lorsque nous pensons que l'univers est créé* pour nous, pauvres êtres perdus sur un Monde, et que si nous disparaissions de la scène, ce vaste univers serait décoloré, comme un assemblage de corps inertes et privés de lumière! Si demain nul de nous ne se réveillait, et si la nuit qui, dans une période diurne fait le tour du monde, scellait pour l'éternité les paupières closes des êtres vivants, croit-on que désormais le Soleil ne renverrait plus ses rayons et sa chaleur, et que les forces de la nature cesseraient leur mouvement éternel? Non? ces Mondes lointains que nous venons de passer en revue, continueraient le cycle de leur existence, bercés sur les forces permanentes de la gravitation et baignés dans l'auréole lumineuse que l'astre du j our engendre autour de son brillant foyer. La Terre que nous habitons n'est qu'un des plus petits astres groupés autour de ce foyer, et son degré d'habitation n'a rien qui la distingue parmi ses compagnes.... Éloignez-vous un instant par la pensée, lecteur, en un lieu de l'espace d'où l'on puisse embrasser l'ensemble du système solaire, et supposez que la planète où vous avez reçu le jour vous soit inconnue. Soyez bien convaincu que pour • vous livrer librement à l'étude présente, vous ne devez plus considérer la Terre comme votre patrie ni la préférer aux autres séjours, et contemplez maintenant sans prétention et d'un œil ultra-ter-
restre les Mondes planétaires qui circulent autour du foyer de la vie ! Si vous soupçonnez les phénomènes de l'existence, si vous imaginez que certaines planètes sont habitées, si Ton vient vous apprendre que la vie a fait choix de certains Mondes pour y déposer les germes de ses productions, songerez-vous» de bonne foi, à peupler ce globe infime de la Terre avant d*avoir établi dans les mondes supérieurs les merveilles de la création vivante? Ou si vous formez le dessein de vous fixer sur un astre d'où l'on puisse embrasser la splendeur des deux et sur lequel on puisse jouir des bienfaits d'une nature riche et féconde, choisirez- vous pour séjour cette terre chétive qui est éclipsée par tant de sphères resplendissantes?... Pour toute réponse, lecteur, et c'est la plus faible et la plus rigoureuse conclusion que nous puissions tirer des considérations précédentes, établissons que « la Terre n'a aucune prééminence marquée dans le système solaire de manière à être le seul monde habité, et que, astronomiquement parlant, les autres planètes sont disposées aussi bien qu'elle au séjour de la vie. >
Une seconde considération, fondée sur la diversité des êtres vivant à la surface du^lobe terrestre, sur la puissance infinie de la nature, qu'aucun obstacle n'a jamais arrêtée, et sur le spectacle éloquent de l'infinité de la vie elle-même dans le monde terrestre, conduit l'argumentation dans un nouvel ordre d'idées.:
« La nature connaît le secret de toutes choses, met en action les forces les plus infimes comme les
pluspuissanteSy rend toutes ses créations solidaires^ et constitue les êtres suivant les mondes et suivant les âges, sans que les uns ni les autres puissent mettre obstacle à la manifestation de sa puissance. Il suit de là que Thabitabilité et l'habitation des planètes sont un complément nécessaire de leur existence, et que, de toutes les conditions énumérées, aucune ne saurait arrêter la manifestation de la vie sur chacun de ces mondes.... Hais ajoutons une observation particulière qui complétera les précédentes : parlons un instant de notre ignorance forcée dans cette petite lie du grand archipel où la destinée nous a relégués et de la difficulté où nous sommes d'approfondir les secrets et la puissance de la nature. Constatons que d'un côté nous ne connaissons pas toutes les causes qui ont pu influer et qui influent encore aujourd'hui sur les manifestations de la vie, sur son entretien et sa propagation à la surface de la terre; et que d'un autre côté, nous sommes bien plus loin encore de connaître tous les principes d'existence qui propagent sur les autres mondes des créations très-dissemblables. Ce st à peine si nous avons pénétré celles qui président aux fonctions journalières de la vie ; c'est à peine si nous avons pu étudier les propriétés physiques des milieux, l'action de la lumière et de l'électricité, les effets de la chaleur et du magnétisme.... 11 en existe d'autres qui agissent constamment sous nos yeux et que l'on n'a pas encore pu étudier ni même seulement découvrir. Combien donc serait-il vain de vouloir opposer aux existences planétaires les
principes superficiels et bornés de ce que nous appelons notre science? Quelle cause pourrait lutter avec avantage contre le pouvoir effectif de la nature, et mettre obstacle à l'existence des êtres sur tous ces globes magnifiques qui circulent autour du radieux foyer! Quelle extravagance de regarder le petit monde où nous avons reçu le jour comme le temple unique ou comme le modèle de la naturel... »
Animées par la valeur du dessein providentiel de la création, ces considérations deviennent plus impérieuses encore. « Que notre planète ait été faite pour être habitée, cela est d'une évidence incontestée, non-seulement parce que les êtres qui la peuplent sont là sous nos yeux, mais encore parce que la connexion qui existe entre ces êtres et les régions où ils vivent amène pour conclusion inévitable que l'idée d'habitation se lie immédiatement à Vidée d'habitabilité. Or ce fait est un argument rigoureux en notre faveur : sous peine de considérer la puissance créatrice comme illogique avec elle-même, comme inconséquente avec s;a propre manière d'agir, il faut reconnaître que Tbabitabilité des planètes réclame impérieusement leur habitation. Dans quel but auraient-elles donc reçu des années, des saisons, des mois, des jours, et pourquoi la vien'éclorait-elle pas à la surface de ces mondes qui jouissent comme le nôtre des bienfaits de la nature et qui reçoivent comme lui les rayons fécondants du même soleil ? Pourquoi ces neiges de Mars qui fondent à chaque printemps et descendent abreuver ces campagnes? Pourquoi ces nuages de Jupi-
ter qui répandent Tombre et la fraîcheur dans ces plaines immenses? Pourquoi cette atmosphère de Yénus qui baigne ses vallées et ses montagnes? O Mondes splendides qui voguez loin de nous dans les.cieuxf serait-il possible que la froide stérilité fût à jamais l'immuable souveraine de vos campagnes désolées? serait-il possible que cette magnificence, qui semble être votre apanage, fût donnée à des régions solitaires et nues, où les seuls rochers se regarderaient éternellement dans un morne silence? Spectacle affreux dans son immense immutabilité et plus incompréhensible que si la Mort en furie venant à passer sur la Terre fauchait d'un seul coup la population vivante qui rayonne à sa surface, enveloppant ainsi dans une même ruine tous les enfants de la vie, et laissantla Terre rouler dans l'espace comme un cadavre dans une tombe éternelle ! »
C'est ainsi que sous quelque aspect qu'on ait envisagé la création, la doctrine de la pluralité des Mondes s'est formée et s'est présentée comme la seule explication du but final, comme la justification de l'existence des formes matérielles, comme le couronnement des vérités astronomiques. Les conclusions sommaires que nous venons de citer se sont trouvées établies, logiquement et sans effort, sur le spectacle même des faits observés, et lors-r que ayant contemplé l'univers sous ses différents aspects l'esprit s'étonne de n'avoir pas conçu plus tôt cette vérité vivante, il sent en lui-même que la démonstration d'une telle évidence n'est plus nécessaire, et qu'il devrait l'accepter lors même qu'elle
n'aurait d'autres raisons en sa faveur que l'état comparatif de l'atome terrestre avec k reste de l'immense univers. Subjugué par ce spectacle, il ne peut plus que proclamer d'instinct la vérité lumineuse, dans un transport dédaigneux de toutes recherches à son appui. .
«... Ah I si notre vue était assez perçante pour découvrir, là où nous ne voyons que des points brillants sur le fond noir du ciel, les soleils resplendissants qui gravitent dans l'étendue, et les mondes habités qui les suivent dans leurs cours, s'il nous était donné d'embrasser sous un coup d'œil général ces myriades de , systèmes solidaires, et si, nous avançant avec la vitesse de la lumière, nous traversions pendant des siècles de siècles ce nombre illimité de soleils et de sphères, sans jamais rencontrer nul terme à cette immensité prodigieuse où Dieu fit germer les mondes et les êtres ; retournant nos regards en arrière, mais ne sachant plus dans quel point de l'infini retrouver ce grain de poussière que l'on nomme la Terre, nous nous arrêterions fascinés et confondus p^ un tel spectacle, et unissant notre voix au concert de la nature universelle , nous dirions du fond de notre âme : Dieu puissant ! que nous étions insensés de croire qu'il n'y avait rien au delà de la Terre, et que notre séjour avait seul le privilège de refléter ta grandeur et ta puissance * I »
1. Camille Flammarion, La Pluralité des Mondes habita, t. Il, III et IV.
Qu'elle est belle, qu'elle est digne de l'esprit humain, cette contemplation des splendeurs visibles de l'œuvre créée I Combien ces études sont supérieures aux préoccupations vulgaires qui captivent nos jours et emportent nos années I Combien elles élèvent l'âme vers les véritables grandeurs I Dans le monde artificiel que nous nous sommes formé par nos habitudes citadines, nous sommes devenus tel* lement étrangers à la nature, que lorsque nous revenons à elle il semble que nous entrions dans un nouveau monde. Nous avons perdu le sentiment de sa valeur, et nous nous sommes ainsi privés des jouissances les plus pures. En nous affranchissant de la vie tumultueuse, en revenant à la paix, nous ressentons une impression inconnue, comme si la sptfëre d'harmonie dans laquelle nous entrons était toujours restée loin des voyages de notre pensée.
Les études de la nature offrent ce caractère pré-
deux, qu'étant appliquées à la vérité, elles nous rappellent à notre origine, à' notre berceau maternel. La vie mondaine est un véritable exil pour l'âme. Insensiblement on s'accoutume à se contenter d'apparences, à ne plus chercher le fond et la substance des choses ; insensiblement on perd son prix et sa grandeur en se laissant bercer à la surface de cet océan insondé sur lequel flottent les barques humaines. Les objets qui nous entourent frappent seuls nos regards et nous oublions le passé comme l'avenir. Mais il est des heures de solitude où l'âme, faisant un retour sur soi-même, sent le vide de toutes ces apparences, où elle reconnaît combien peu elles peuvent la satisfaire, où elle cherche avec anxiété et revient avec amour aux véritables grandeurs, seules capables de donner à son repos une terre ferme au lieu des fluctuations qui l'ont ballottée. Alors l'âme a la nostalgie de son pays natal ; elle demande le vrai, elle veut le beau, et donne un regard d'adieu aux affections passagères. Qu'il lui soit permis, à ces heures de réflexion, de contempler les beautés delà nature; qu'il lui soit donné d'admirer et de comprendre les merveilles de la création ; s'adonnant tout entière à la contemplation qui la captive, se laissant suspendre au charme des splendeurs étudiées, elle se livrera sans réserve au spectacle qui l'absorbe, oublieuse des fausses jouissances de la terre, avide des véritables et profondes jouissances que la nature, cette jeune mère dont rage est immobile, sait verser dans Tâme des enfants qui la chérissent. Les beautés du ciel la capti-
verônt SOUS leur charme; elle demandera que cette contemplation ne finisse jamais ; que la nuit lui révèle merveille sur merveille, et qu'il lai soit permis de ne point quitter cette scène avant que son admiration soit satisfaite : comme aux plus douces heures de la vie, elle sera portée à s'écrier avec le poète:
c temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,
Suspendez votre cours !
Laissez-moi savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
Mais je demande en vain, quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit; Je dis à cette nuit : sois plus lente ; et Paurore ■ Va dissiper la nuit. »
Lorsqu'on se livre à ces hautes et magnifiques études, on sent bientôt la grande harmonie, l'unité admirable en laquelle toutes choses sont confondues ; on sent que la création est une, que nous en 'sommes une partie constitutive et qu'une vie immense, à peine soupçonnée, nous enveloppe. Alors tous les phénomènes prennent leur place dans le concert universel. L'étoile d'or qui brille dans la profondeur des cieux, et le petit grain de sable cristallisé qui reflète le rayon solaire unissent leur lumière; la sphère majestueuse qui roule avec harmonie sur l'orbite gigantesque et Je petit oiseau qui chante squs les feuilles; la nébuleuse immense qui dispose ses systèmes de soleils dans la vaste étendue, et la ruche qui reçoit les rhomboèdres d'une république en éternel accord ; la gravitation
universelle qui emporte dans l'espace ces globes formidables et ces systèmes de mondes, et Thumble zéphyr qui transporte d'une fleur à l'autre des parfums aimés : les grands phénomènes et les actions insensibles s'unissent dans le mouvement général, l'infiniment grand et l'infiniment petit s'embrassent. Car l'univers est l'action d'une seule pensée.
Nulle parole humaine, nul ouvrage formé de la main des hommes, ne saurait rivaliser avec l'harmonie de lanature, avec l'œuvre de la création. Comparez un instant le plus admirable des chefs-d'œuvre parmi les merveilles de l'art aux plus simples d'entre les productionsde la nature. Comme l'exprimait déjà une parole antique, comparez lesrichesses de^ ornements royaux, le tissu oriental des vêtements de Salomon dans sa gloire, les lames d'or de son temple, les mosaïques de ses palais, à la blan«' cheur des lis, à l'incarnat des roses, et cherchez si la comparaison peut un seul instant se soutenir. Le grand caractère qui sépare à jamais ces œuvres, c'est que dans l'une, une puissance bornée y marque le terme de sa faculté, tandis que dans l'autre l'empreinte d'une puissance infinie y reste toujours. Amplifiez le pouvoir de nos sens, prenez cette lentille étonnante qui fait dresser des géants là où restaient invisibles les' êtres les plus infimes; à son foyer le plus fin tissu, l'œuvre la plus délicate de l'art humain se traduit en un objet informe et grossier; au contraire, le plus modeste tissu formé par les mains de la nature révèle des richesses cachées à mesure que le pouvoir amplificateur augmente.
Essayez maintenant de mettre en regard nos appareils les plus merveilleux, depuis nos machines formidables dont le sein renferme ces foyers puissants dont l'homme s'est rendu maître, jusqu'à ces instruments de précision si élégants, si sensibles — avec les forces indomptables dont la matière est animée, avec ces lofs admirables et rigoureuses qui régissent dans une perfection incompréhensible les mouvements harmonieux des sphères étoilées au concert du ciel, et dites de combien Tart est surpassé par la nature....
Et l'œuvre de la nature est ravissante dans l'infiniment petit comme dans Tinfiniment grand. Les spectacles sublimes que la contemplation des cieux nous dévoile sont sans doute les plus frappants, et ceux dont la magnificence s'impose le plus souverainement à notre pensée émerveillée; mais si nous savons examiner les petites choses, notre imagination restera confondue devant elles comme devant les plus grandes. Sur ce pauvre petit papillon blanc qui, né d'hier, sera en poussière avant que le jour, de demain soit éteint, l'œil analysateur du microscope nous montrera de magnifiques plumes d'un blanc de neige ou d'un jaune mat, symétriquement rangées, avec autant de soin que celles de l'aigle appelé à franchir les cieux; pourtant à Tœil nu il n'y a sur ces ailes qu'une poussière impalpable, qui reste adhérente au doigt. Sur son front, vous compterez vingt mille yeux. Que les fines gouttelettes de rosée suspendues par l'aurore aux feuilles des branches abaissées tombent sous la secousse d'un oiseau qui
passe, et vous verrez se peindre au passage de cette pluie fine un arc-en-ciel non moins riche que Tarche gigantesque élevée à la fin d'un orage dans les campagnes de l'atmosplière ; ravissant petit arcen-ciel, formé pour une vie de quelques dixièmes de secondes, et disparu comme il était né. Examinez ces humbles fleurs des champs, aux pétales colorés ; l'émeraude et le rubis s'y succèdent, l'or et le saphir y marient leurs tendres nuances : c'est en petit les magnificences de couleurs qui resplendissentdans les étoiles doubles, etc., etc. Nous pourrions continuer sans termes ces appréciations comparatives, qui nous montreraient sans cesse, dans l'un et dans l'autre sens , l'infini de la puissance créatrice.
Cependant nous n'y songeons pas; cependant nous passons indifférents à côté de ces merveilles. Si, la nuit étant privée d'étoiles, disait un philosophe, il y avait sur la terre un lieu unique d'où les constellations et les astres fussent visibles, les pèlerinages à ce lieu ne cesseraient pas, et chacun voudrait admirer ces merveilles. Or ce qui nous entoure journellement perd sa valeur, l'habitude assoupit l'attention, et Ton oublie la nature, pour des séductions certainement infiniment moins dignes de notre pensée.
Si parfois on se laisse un instant exalter par ces merveilles de la science du ciel, on revient vite aux choses du monde pour ne plus songer à nos grandes questions. La terre a le don de nous captiver si fort qu'on oublie volontiers le ciel pour elle. Combien
de personnes ont dit en prose cette ode de Lebrun à un convive astronome :
Ami, laisse rouler la Terre Autour de l'astre des saisons; Ris et bois : j'aime mieux ce verre Que Tastrolabe des Newtons.
Qu'importe qu'au centre du monde Le soleil fixe ses destins^ Pourvu que sa chaleur féconde Mûrisse toujours nos raisins?
Tout son plaisir, toute sa gloire, C'est de colorer ce doux jus ; Le nôtre, ami, c'est de le boire :
Boire, aimer, que faut-il de plus?
Crois-moi, sous l'ombre de la treille Goûte le charme des beaux jours :
Chaque heure en fuyant nous conseille De ravir des moments si courts....
Ce sont là sans doute de charmantes pensées ; mais doit-on ne vivre que pour elles, et l'âme ne se sent-elle pas quelquefois le désir impérieux de s'élever au-dessus des fonctions ordinaires de la vie? Que tout le plaisir et toute la gloire du soleil soit de colorer le i*aisin, c'est ce qui est fort contestable, n'est-ce pas? mais que la nôtre soit de le boire, c'est ce qui est de plus un peu trop matériel. Faisons donc sa part à chaque chose, embellissons l'existence par les fleurs de la contemplation, et prenons pour but de nous rendre de plus en plus spirituels.
Songeons, rêvons, pensons quelquefois à la belle nature. Laissons-nous entraîner par ces rêveries
délicieuses qui nous éloignent des bruits terrestres pour nous envelopper de calme et de silence.
Remontons à la source limpide et jamais troublée d'où descendent toute consolation dans la douleur, tout rafraîchissement dans la fatigue des jours , toute paix dans l'inquiétude; quand nos lèvres sont desséchées par les vents du monde, retrempons-les à cette source candide, demandons un baiser aux lèvres de la Nature, — et que cette aspiration d'une liqueur si pure nous garde des coupes empoisonnées.
Heures de poésie, heures trop tôt passées Que l'étoile du soir m'apporte avec la nuit, Ohl ne me quittez pas sans porter quelque fruit, Sans éveiller en moi quelques nobles pensées*.
< La plénitude et le comble du bonheur pour l'homme, disait Sénëque le philosophe, c'est de fouler aux pieds tout mauvais désir, de s'élancer dans les cieux, et de pénétrer les replis les plus cachés de la nature. Avec quelle satisfaction, du milieu de ces astres où vole sa pensée, il se rit des mosaïques de nos riches, et de notre terre avec tout son or! Pour dédaigner ces portiques, ces plafonds éclatants d'ivoire, ces fleuves contraints de traverser des palais, il faut avoir embrassé le cercle de l'univers, et laissé tomber d'en haut un regard sur ce globe étroit, en grande partie submergé, tandis que ce qui surnage est.au loin sauvage, brûlant ou glacé. Voilà donc, se dit le sage, le point que tant