‹ Les merveilles célestes: lectures du soir (volume 2)Chapitre 8 sur 32 · Chxld Harold, lxxxviii-xci · texte numérisé non relu

Chxld Harold, lxxxviii-xci

Cj^

nuit majestueuse, arche immense et profonde.

Où Ton entrevoit Dieu comme le fond sous l'onde I Où tant d'astre« en feux portant écrit son nom, Vont de ce nom splendide éclairer l'horizon.

Et jusqu'aux infinis où leur courbe est lancée. Porter ses yeux, sa main, son ombre et sa pensée 1 Kt vous vents palpitant la nuit sous ces hauts lieux, Qui caret^sez la terre et parfumez les cieux ! Mystères de la nuit, que l'ange seul contemple, Cette heure aussi pour moi lève un rideau dfu temple.

Lamartine, Jocelyn.

Nous avons vu que l'univers est formé par des nébuleuses, répandues dans l'immensité de Tes^ pace, à toutes les profondeurs imaginables et dans tous les sens possibles. Mais alors, s'il n'y a que des nébuleuses dans l'espace, et si nul corps céleste n'est isolé de ces agglomérations, la terre où nous sommes fait donc partie d'une nébuleuse? L'habitant du globe terrestre se trouve donc, lui aussi, au sein de l'un de ces immenses amas d'étoiles qui constituent les archipels de l'océan céleste? et nous

ne vivons donc pas, comme les apparences tendent à le faire supposer, en dehors de celte création étoilée qui rayonne sur nos têtes? En un mot, si tous les astres sont réunis en groupes, la terre appartient donc aussi k un groupe d'astres, à une nébuleuse?

Oui, La terre, comme tous les astres, fait partie d'une nébuleuse. Elle n'est pas isolée dans les déserts de l'infini, elle ne fait pas exception à la loi générale. La terre, comme les planètes qui Tavoisinent, appartient au soleil. Ce soleil les représente dans le recensement universel des astres, car ni terre ni planètes ne comptent au nombre de ces splendeurs, et ce soleil est l'une des étoiles composantes d'une immense nébuleuse.

Le soleil n'est qu'une étoile : cette assertion peut étonner au premier abord, à cause des illusions produites par les sens. Le flambeau de notre lumière, le foyer de la chaleur, le gouverneur de la vie terrestre, nous apparaît sous le prestige légitime de son unique puissance, et nous le saluons comme le prince des astres, comihe le premier d'entre les grands du ciel. Et pour nous, en effet, il mérite souverainement ces titres, et tous ceux que notre juste reconnaissance se platt à lui attribuer. Mais si nous l'estimons supérieur«aux étoiles, si nous le trouvons plus important, plus magnifique, plus nécessaire, c'est uniquement parce que nous sommes auprès de lui, parce qu'en réalité nous sommes son locataire, son sujet, et que, contrairement à ce qui se passe surla terre, nous reconnaissons avec bonheur

la supériorité de nos maîtres dans l'ordre céleste. Lui appartenant, nous vivons à ses dépens , en véritables parasites, et sans lui nous tomberions soudain dans les ténèbres de la mort. Le remercier et reconnaître sa puissance n'est que trop juste. Cependant, pour juger les choses au point de vue de l'absolu, il faut nous élever au-dessus de la dépendance particulière qui peut s'opposera là justesse de notre jugement, comme celui qui, placé dans l'intérieur d'un édifice et voulant examiner le rang de cet édifice dans la ville, s'en éloigne, et se plaçant sur une hauteur, compare entre eux les différents édifices. Il faut de même sortir de la domination solaire, et nous transporter en esprit dans un point reculé de l'espace, d'où nous puissions reconnaître par comparaison le rang occupé par notre soleil dans l'univers sidéral.

Or, en nous éloignant du soleil, vers un point quelconque de l'espace, nous verrons ce soleil diminuer de grandeur et perdre l'importance capitale qui paraissait être son privilège. Quand nous atteindrons les limites de son système, il ne nous offrira déjà plus que Faspect d'une grande étoile. En nous éloignant encore, nous le verrons descendre au rang d'une simple étoile. Enfin, si, nous dirigeant vers une étoile quelconque du ciel, nous continuons d'assister à la décroissance du soleil qui s'enfonce derrière nous dans les profondeurs de l'étendue, tandis qu'il deviendra petite étoile, perdue bientôt dans la multitude des autres, celle où nous dirigepns nos pas perdra au contraire de son aspect

modeste, grossira, resplendira, et grandissant à mesure que nous approchons d'elle, deviendra un véritable soleil, non moins important que le nôtre par sa puissance lumineuse et calorifique, et par les dons qu'il dispense aux planètes de son domaine.

En passant au delà de ce nouveau soleil et en continuant notre marche, notis assisterons à la transformation analogue d'autres étoiles en soleils ; toutes celles vers lesquelles nous passerons successivement nous apparaîtront sous cet aspect, nous montrant ainsi qu'elles brillent de leur propre lumière et sont autant de foyers planétaires. Enfin, lorsque nous aurons traversé ces plaines étoilées, nous atteindrons des plages où les soleils sont plus claîr-semés, et bientôt un désert vide d'étoiles.

Aux milliard]^ de milliards de lieues que nous venons de traverser, ajoutons encore une certaine quantité de milliards, et nous arriverons bientôt en un point favorable pour nous rendre compte du rang absolu de notre soleil. Supposons donc que nous abordions enfin les premiers soleils constitutifs d'une nébuleuse, et qu'alors seulement nous retournant du côté d'où nous venons, nous cherchions quelle place occupe notre soleil dans l'armée d'étoiles que nous avons laissée derrière nous.

C'est de là seulement que nous pouvons bien juger les choses. Or, voici ce qui nous apparaît.

Tous les astres qui peuplent nos nuits étoilées sont maintenant resserrés dans une étendue restreinte, et nous remarquons — maintenant que nous

sommes sortis de leur ensemble — qu'ils forment une agglomération de petits points brillants, et qu'ils ressemblent à une tle de lumières suspendue dans l'espace. En un mot, et c*est là où nous voulons en venir, ils forment une nébuleuse. Cette nébuleuse est isolée; ses limites sont assez nettement définies, et nul groupe, nul étoile ne brille dans le désert qui l'entoure. Elle se d'essine dans les ténèbres sous la forme suivante.

Fig. 13. La Voie lactée.

C'est dans cette nébuleuse que nous habitons ; c'est là que réside notre monde solaire. En quel endroit sommes-nous? La question est au moins curieuse, et du point où nous sommes placés pour observer sous son aspect véritable l'amas d'étoiles dont nous faisons partie, les meilleurs instruments ne parviendraient pas à distinguer notre petit soleil. Mais il n'^st pas toujours nécessaire de voir les personnes pour deviner où elles

sont. C'est pourquoi nous avons pu marquer vers le centre de la nébuleuse, et non loin de la ligne de séparation de la zone en deux couches, un petit point de repère. Ce point, c'est Tendroit occupé par notre soleil. La terre et les planètes sont avec lui; mais puisqu'il est impossible de distinguer le soleil an sein de cette assemblée, à plus forte raison est-il delà dernière impossibilité d'apercevoir le moindre vestige de l'existence de notre système planétaire.

Si nous habitons ainsi dans la région médiane d'une riche nébuleuse^ comment se fait-il, pourront se demander les esprits curieux, comment se fait-il que nous ne nous en apercevions pas^ et que nos nuits limpides nous montrent tout autour de nous un ciel purement et splendiiiement étoile? Est-il donc nécessaire de s'en aller à tant de milliards de milliards de lieues de la terre pour savoir où elle se trouve? et si cela est nécessaire, comment Ta-t-on su ?

Hais non : cela n'est pas nécessaire, puisque l'on connaît cette position. D'ici, sans sortir de notre sphère, nous observons le ciel, et nous voyons précisément que tout autour de nous un grand cercle nébuleux enveloppe notre globe. Nous nous voyons vers le centre de ce cercle, et toutes les nuits nous montrent sur nos têtes une bande blanchâtre de petites étoiles serrées nous entourant perpétuellement. Cette agrégation d'étoiles, on l'a déjà deviné, c'est la Voie lactée.

La Voie lactée, ce large ruban irrégulier de nuages stellaires qui traverse le ciel dans toute sa

largeur, n'est pas autre chose, en effet, que la plus grande longueur de cette immense lentille d'étoiles à laquelle nous appartenons. Si le ciel tout entier ne paraît pas nébuleux dans tous les sens, c'est précisément parce que la nébuleuse à laquelle nous appartenons n'est pas sphérique, mais de forme lenticulaire, et que dans la largeur de la lentille il y a moins de profondeur et moins d'étoiles que dans le sens de la longueur. Du point où nous sommes placés, si notre œil plonge dans la longueur, il rencontre étoiles sur étoiles, indéfiniment, parce qu'il y a une immense étendue du point où nous sommes aux abords de la nébuleuse aplatie ; mais si notre regard s'écarte du plan équatorial vers les côtés, il rencontre d'autant moins d'étoiles qu'ils'en éloignera davantage, et en arrivant au diamètre polaire, il n'en rencontre presque plus. Il y a trente fois moins d'étoiles dans ces régions que dans celles qui avoisinent lé plan équatorial.

Toutes les étoiles qui scintillent dans le ciel pendant la nuit profonde appartiennent à une seule agglomération, à une seule nébuleuse, dont la Voie lactée nous marque le sens longitudinal. Les étoiles ne sont pas isolées d'une manière absolue, au hasard, dans les déserts du vide; elles font partie d'un ensemble; le soleil qui nous éclaire est l'une d'entre elles; elles sont réunies par millions dans un groupe gigantesque, analogue aux amas lointains dont nous parlions plus haut. Au lieu de ne voir qu'une lueur diffuse, qu'une clarté

indistincte dans la Voie lactée^ le télescope sépare les étoiles qui la composent et montre qu'elle est formée d'une multitude innombrable d'astres fort irrégulièrement rassemblés.

L'idée que nous 'devons nous faire de la Voie lactée est donc bien différente de celle que les apparences nous présentent et de celle dont les anciens se contentaient. Dès l'origine des âges, dès les premières observations d'une astronomie élémentaire, on avait remarqué cette traînée semi-lumineuse qui traverse le ciel, et la Mythologie régnante avait brodé sur elle les images dont elle ornait toutes choses. Un poète écossais du seizième siècle, Georges Bucbanan, a retracé en quelques élégantes paroles cette histoire des singulières opinions émises sur la Voie lactée, en même temps qu'il s'est élevé à la cause véritable de cet aspect céleste.

« Pourrais-je te passer sous silence, dit-il en s'adressant à la Voie lactée, toi que les anciens poètes ont tant célébrée dans leurs chants! toi qui partages le ciel par ta large ceinture et qui en fais un des plus beaux ornements! Tu brilles au sein de la nuit, et sensible à tout l'univers, tu frappes les yeux des mortels ; tu répands ta douce lumière toutes les fois que Tair sans nuages nous laisse librement porter nos regards jusqu'à la voûte céleste. Cette blancheur éclatante qui te fait si aisément remarquer t'a fait donner le nom de Voie lactée, soit (si la fable n'en a point imposé aux anciens poètes) parce que des gouttes de lait tombées du sein de Junon coulèrent obliquement à travers

les astres et tracèrent sur l'azur des deux cette bande si remarquable par sa blancheur ; soit, selon d'autres, parce que c'est le chemin' qui conduit à la demeure des dieux et au calais du maître du tonnerre. Il en est qui croient que c'est le séjour qu'habitent les mânes des âmes heureuses; que là; exemptes de tout travail, libres de tout souci, elles vivent comme les dieux dans une éternelle félicité. D'autres veulent que le pôle conserve encore les traces de l'incendie allumé par Phaëton, lorsque le char de Phébus, écarté de sa route par ce conducteur novice, livra en proie aux flammes les demeures célestes, et manqua d'embraser l'univers. 11 y en a qui prétendent que lorsque Dieu créa le monde et en assembla les différentes parties, lorsqu'il réunit ses flancs immenses, les extrémités du ciel, en se liant l'une à l'autre, laissèrent (entre elles une espèce de suture et comme une cicatrice toujours subsistante, qui marque le point de réunion de toutes ces parties. Mais ceux qui se sont occupés de rechercher les causes secrètes des phénomènes célestes croient que cette bande est produite par un amas de petites étoiles contiguês, dont les clartés réunies forment cette blancheur lumineuse, semblable à celle que donne le crépuscule, ou à cette faible lumière que conservent encore les astres lorsqu'ils pâlissent à l'approche de Phébus. »

Ces fantaisies de rimagination, autorisées parles fables antiques, étaient bien loin de ]a réalité ; et ici comme précédemment la réalité est plus belle, plus grande, plus admirable que la fiction. Depuis

le jour où les premières lunettes astronomiques permirent de distinguer les étoiles dont l'agglomération forme la blancheur de cette zone, les astronomes portèrent leur attention sur sa constitution et sur sa structure. William Herschel, à l'aide du puissant télescope qu'il avait fabriqué de ses propres mains, résolut, vers la fin du siècle dernier, de dénombrer les étoiles comprises dans cette zone: il se mit à l'œuvre et divisa son travail parties par parties. Sa longue persévérance fut couronnée d'un grand succès. Par une comparaison très-habile des parties où la condensation d'étoiles atteint son maximun avec celles où elle atteint son minimum, et par Texamen de l'étendue occupée par ces anneaux immenses, le grand observateur trouva que la Voie lactée ne renferme pas moins de dix-huit millions d'étoiles !

Dix-huit millions d'étoiles dans la couche équatoriale de la nébuleuse lenticulaire à laquelle nous 'appartenons : ce n'est pas là le nombre total des étoiles dont elle se compose, puisqu'il ne s'agit pas ici des parties latérales de cette, masse gigantesque, et que toutes les étoiles du ciel, situées de part et d'autre du plan de plus grande condensation, ne sont pas comprises dans cette énumération. Nous verrons un peu plus loin, au chapitre consacré à l'étude des étoiles, que le nombre total des membres de cette populeuse tribu est bien supérieur encore à dix-huit millions.

Quelle est rétendue réelle occupée par cette réunion de soleils? Le nombre des étoiles ^qui la corn-

posent, et les distances réciproques de ces étoiles entre elles y donnent pour cette étendue un nombre que Tesprit ne peut bien concevoir sans s'y être bien préparé, un nombre qu'il ne peut apprécier s'il ne fait de grands efforts pour arriver à le saisir. Je ne veux pas donner ce nombre en lieues, parce qu'une suite immense de lieues dépasse les bornes de la vision de l'esprit même; il vaut mieux prendre la mesure dont on se sert habituellement pour les grandeurs astronomiques. Or donc, l'étendue de la Voie lactée, dans sa plus grande longueur, serait mesurée par un rayon de lumière qui , à raison de 77 000 lieues par chaque seconde, volerait en ligne droite et sans s'arrêter pendant quinze mille ans.

Ainsi, comme nous nous trouvons vers le centre de cette nébuleuse, lorsque par le champ d'un puissant télescope nous observons les petites étoiles lointaines situées dans les profondeurs de la Voie lactée, notre rétine reçoit l'impression d'un rayon lumineux parti il y a sept ou huit mille ans d'un soleil analogue au nôtre et faisant partie du même groupe sidéral.

Si telle est l'étendue de la nébuleuse dont nous sommes une inGnitésimale partie constituante, les autres nébuleuses semées dans l'espace sont-elles aussi opulentes et aussi vastes; qu bien notre nation est-elle privilégiée et surpasse-t-elle les autres en richesse comme en étendue?

Il n 'y a pas de raison pour s'arrêter à cette dernière idée, qu'un restant de vanité pourrait peut-être en-

core nous suggérer pour nous dédommager un peu de la médiocrité du rang naturel où nous sommes. La Voie lactée n'est pas unique ; toutes les nébuleuses de l'univers sont autant de voies lactées, plus ou moins pareilles à la nôtre. Quelques-unes peuvent être moins vastes; d'autres peuvent être beaucoup plus vastes encore, attendu que dans le domaine de Tinfini l'espace ne compte plus. Le mieux pour nous est donc de prendre la moyenne, et de penser que les nébuleuses pâlissantes et diffuses qui semblent trembler au loin dans les insondables immensités, sont des voies lactées peuplées d'autant de soleils que la nôtre. Mais alors, puisqu'elles nous paraissent si petites, il faut donc quelles soient bien éloignées de nous? Bien éloignées, en effet, car si nous cherchons à quelle distance il faudrait transporter notre voie lactée pour qu'elle se réduise à la limite d'une nébuleuse moyenne, nous trouvons qu'il faudrait l'éloigner à 334 fois sa longueur, distance telle que notre agile messager, le rayon de lumière, emploie un peu plus de cinq millions d'années à la franchir.

Telle est la distance qui peut séparer entre elles les gigantesques agglomérations de soleils dont l'univers sidéral est composé, et qui planent dans l'espace, suspendues dans toutes les profondeurs de l'immensité insondée.

En contemplant ces merveilleuses grandeurs on comprend qu'elles aient été pour les poètes un sujet d'extase, et l'on redit avec émotion les belles pensées qu'elles ont inspirées.

< toi, magnifique et inimaginable éther!

vous, innombrables masses de lumière qui vous multipliez et vous multipliez sans cesse à nos yeux ! qu'étes-vous? Qu'est-ce que ce désert bleu et sans bornes des plaines éthérées où vous roulez comme les feuilles tombées sur les fleuves limpides d'Éden? votre carrière vous est-elle tracée? ou parcourezvous dans un joyeux désordre un univers aérien, infini par son étendue? Cette pensée afflige mon âme, enivrée d'amour pour l'Éternité. Dieu ou Dieux, ou qui que vous soyez, que vous êtes beaux! que je trouve vos ouvrages parfaits.... Faites-moi mourir comme meurent les atomes (si toutefois ils meurent) ou révélez-vous à moi dans votre pouvoir et votre science. Mes pensées ne sont pas indignes de ce que je vois, quoique la poussière dont je suis formé le soit.... Esprit! accorde-moi d'expirer ou de voir tout de plus près *. »

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