LE SYSTÈME PLANÉTAIRE
Il mo serait difficile de vous dire si nous allons échouer sur quelque écueil ou jeter l'ancre dans un golfe ; je crois plutôt que nous allons continuer indéfiniment notre marche, en suivant dans le ciel une orbite gigantesque. Nous nous dirigeons actuellement vers une imposante constellation, la constellation d'Hercule, située, comme on l'a vu, entre la Lyre et le Bouvier : c'est là que nous tendons. Un jour, les habitants des univers lointains verront une petite étoile arriver dans cette région du ciel : cette étoile sera notre Soleil, nous emportant dans ses rayons. A cette époque, l'aspect général des constellations commencera à changer pour nous, attendu que les étoiles dont nous approchons s'écartent les unes des autres, que celles dont nous nous éloignons se resserrent, et que de chaque côté de nous elles semblent reculer ; mais cette époque est à une telle distance de nous que les meilleurs yeux n'y peuvent arriver. Le Soleil nous emporte., il est vrai, avec une vitesse d'environ deux lieues par seconde ; mais il y a une telle distance entre chaque étoile que cette vitesse est à peu près insignifiante. Nous avons vu qu'il est des étoiles dont le mouvement est plus rapide encore.
Tel est l'aspect sous lequel il convenait d'embrasser le Soleil en passant de son rôle d'étoile à son rôle de chef do système. Maintenant ce dernier rôle sera le seul que nous étudierons. Les étoiles étant des soleils, il est plus que probable que, pour étudier et connaître complètement leur histoire, il faudrait aussi les considérer sous le même aspect, et s'occuper également de leurs familles respectives ; mais ces familles nous sont inconnues, et l'esprit de l'homme est ainsi fait, qu'il lui est déjà difficile d'embrasser entièrement la sphère des choses connues, et qu'il se perdrait facilement en désirant aller au delà. De plus, on garde toujours, quoi qu'on fasse, ml petit fonds d'égoïsme, et l'on se réserve volontiers pour les personnes ou les choses qui nous touchent de plus près. Nous voici donc définitivement passés de l'astronomie sidérale à l'astronomie planétaire.
Observez le Soleil lui-même, s'élançant à l'Orient sur SCS ailes de gloire. Ange de lumière qui, depuis l'cpoqu'j où les cieux ouvrirent leur marche sublime, a, le premier de tout le chœur étoile, suivi la voie éclalanle tracée par le Créateur.
Délicieuse puissance de la lumière , jour sî doux et si tendre, quel baume, quelle vie répandent tes rayons ! Te sentir est un bonheur si complet que, si le monde n'avait d'autre joie que de s'asseoir dans Ion rayonnement calme et pur, ce serait encore uu monde trop exquis pour que l'homme ait le courage de le quitter pour les ténèbres, les profondeurs et l'ombre glaciale de sa tombe.
Thomas Moore, Lalla Roukh.
L'astre resplendissant qui brille sur nos têtes occupe le centre du groupe de mondes auquel la TeiTe appartient. Notre système planétaire lui doit son existence et sa vie. Il est véritablement le cœur de cet organisme gigantesque, comme l'exprimait jadis une heureuse métaphore de Théon de Smyrne, et ses battements vivificateurs en entretiennent la longue existence. Placé au milieu d'une famille dont il est le père, et sur laquelle il veille sans cesse depuis les âges
inconnus où les mondes sortirent de leur berceau, il la gouverne et la dirige, soit dans le maintien de son économie intérieure, soit dans le rôle individuel qu'elle remplit parmi l'universalité de la création sidérale. Sous l'impulsion des ibrces qui émanent de son essence ou dont il est le pivot, la Terre et les planètes, nos compagnes, gravitent autour de lui, puisant dans l'éternel cours qui les emporte les éléments de lumière, de chaleur, de magnétisme, qui renouvellent incessamment l'activité de leur vie. Cet astre magnifique est à la fois la main qui les soutient dans l'espace, le foyer qui les échauffe, le flambeau qui les éclaire, la source féconde qui déverse sur elles les trésors de l'existence. C'est lui qui permet à la Terre de planer dans les cieur soutenue sur l'invisible réseau de l'attraction solaire; c'e^t lui qui la dirige dans sa voie, et qui lui distribue les années, les saisons et les jours. C'est lui qui prépare un vêtement nouveau pour la sphère encore glacée dans la nudité de l'hiver, et qui la revêt d'une luxuriante parure, lorsqu'elle incline vers lui son pôle chargé de neiges ; c'est lui qui dore les moissons dans les plaines et mûrit la grappe pesante sur les coteaux échauffés. C'est cet astre glorieux qui, le matin, vient répandre les splendeurs du jour dans l'atmosphère transparente, ou soulève de l'Océan endormi comme un duvet de ses eaux, qu'il transformera en rosée bienfaisante pour les plaines altérées ; c'est lui qui forme les vents dans les airs, la brise du crépuscule sur le rivage, les courants pélagiques qui traversent les mers. C'est encore lui qui entretient les principes vitaux des fluides que nous respirons, la circulation de la vie parmi les êtres organiques, en un mot, la stabilité régulière du monde. Enfin, c'est à lui que nous devons notre vie intellectuelle et la vie collective de l'humanité entière, l'aliment perpétuel de notre industrie; plus que cela encore : l'activité du cerveau, qui nous permet de revêtir d'une forme nos pensées et de nous les transmettre mutuellement dans le brillant commerce de l'intelligence.
-, Quelle imagination serait assez puissante pour embrasser l'étendue de l'action du Soleil sur tous les corps soumis à son influence? Plus d'un million de fois plus gros que la Terre, et sept cents fois plus volumineux à lui seul que toutes les planètes ensemble, il repre'sente le système planétaire tout entier, et devant les étoiles ce système n'existe pas. Il l'entraîne dans les déserts du vide, et ces mondes le suivent à son gré comme d'obscurs passagers emportés par un splendide navire sur la mer sans bornes. Il les fait rouler autour de lui, afm qu'ils viennent d'eux-mêmes puiser dans leur cours l'entretien de leur existence ; il les domine de sa royale puissance et gouverne leurs mouvements formidables. S'adressant à lui, le poète put lui dire sans flatterie :
Ta présence est le jour, la nuit est ton absence; La nature sans loi, c'est l'univers sans Dieu* !
De ces manifestations éclatantes de son pouvoir, descendons maintenant à ses actions cachées. Voyons sa lumière et sa chaleur agir sur l'organisme sensible des plantes qui le regardent avec amour et boivent à longs traits ses féconds rayonnements, sur l'électricité des minéraux et sur les variations diurnes de l'aiguille aimantée, sur la formation des nuées et la coloration des météores. Voyons-les, ces inlluences occultes de la lumière et de la chaleur, descendre à travers la pureté du jour sur notre âme elle-même, si éminemment accessible aux impressions extérieures et lui communiquer la joie ou la tristesse ; et peut-être commencerons-nous à nous former une idée de ce que c'est qu'un rayon de soleil, dans l'infiniment petit de la nature terrestre comme dans Tinfiniment grand des phénomènes sidéraux.
Mais quelle est la nature de cet astre puissant dont l'action est si universelle ? quel feu bî ùle dans cette immense fournaise ? quels sont les éléments qui constituent ce globe
» Chênedollé.
splenciide? Porte-t-il en soi les conditions d'une durée indéfinie, ou bien la Terre est-elle destinée à voir un jour s'éteindre ce flambeau de la vie et à rouler désormais dans les ténèbres d'un éternel hiver? Ces questions se posent devant notre curiosité légitime, et nous voulons c^u'une solution satisfaisante vienne y répondre.
Lorsqu'on veut apprécier la nature et la grandeur d'un haut personnage, on ne cherche pas généralement à mettre en évidence ses défauts, à étudier les taches de son caractère : ce serait un singulier moyen de juger de sa valeur ; et lors même qu'il en serait ainsi, on le devrait à l'imperfection humaine, dont les plus grands d'entre nous ne sont pas affranchis. Mais il s'agit d'un être dont le caractère distinctif est précisément d'offrir, non seulement une pureté magnifique, mais encore la source de toute lumière et de toute pureté, ce ne sont pas des taches que l'on devrait chercher en lui pour le connaître. Aussi le monde savant fut-il fort étonné, en l'année 1609, lorsque le roi soleil, le dieu du jour, fut accusé par le télescope d'être constamment couvert de taches, et eut-on lieu d'être encore plus étonné ^ depuis, lorsqu'on reconnut que ces taches étaient justement le seul moyen que le Soleil nous laissât de pénétrer sa nature ; — on croirait presque, à ce propos, que l'orgueil est en raison inverse de la valeur. Les savants officiels de ce temps, les théologiens et les disciples de l'école d'Aristote n'en voulaient rien croire. Le père provincial de l'ordre des jésuites à Ingolstadt répondit à Scheiner, le premier qui ait vu le Soleil et ses taches dans une lunette, qu'Aristote avait prouvé que tous les astres en général étaient incorruptibles, et que le Soleil en particulier était le flambeau le plus pur qui fut au monde ; conséquemment, que les prétendues taches du Soleil étaient dans les verres de ses lunettes ou dans ses yeux. Lorsque Galilée fit la même observation, mes^ sieurs les péripatéticiens s'exercèrent à lui démontrer, livres en main, que la pureté du Soleil était inattaquable et qu'il
avait mal vu. Et, en effet, qui se serait jamais douté d'une pareille chose ? Des taches sur le Soleil ! ce devait être une erreur, c'était une illusion évidente. Napoléon lui-même n'y voulait pas croire deux cents ans plus tard. On avait bien vu jadis, en de graves circonstances, le disque du Soleil affaiblir son éclat, comme à la mort de Jules César :
Quand César expira, plaignant notre misère, D'un nuage sanglant tu voilas ta lumière; Tu refusas le jour à ce siècle pervers : Une éternelle nuit menaça l'univers.
C'est Virgile lui-même qui rapporte le fait, et l'auteur des Métamorphoses le confirme en un touchant témoignage :
Soleil, tu te voilas : et les pâles rayons S'affligèrent du deuil de la terre alarmée. Des torches flamboyaient sous la nue enflammée. Le sang pleuvait des airs; l'Aurore, à son réveil, Vit des taches de sang rougir son teint vermeil, Et du char de Phœbc la lumière argentée Couvrit ses feux éteints d'une ombre ensanglantée.
Mais c'était là une exception, et c'eût été une grande témérité d'en conclure pour cela que l'astre du jour était soumis à la corruption.
Pourtant le Soleil a des taches, et le fait le plus curieux, c'est que ces taches nous ont mis sur la voie de connaître sa nature et sa constitution physique, tandis que sans elles il nous aurait été fort difficile d'avoir le moindre indice sui" son état.
Voyons donc en quoi consistent les taches du Soleil.
En général, voici l'aspect qu'elles nous présentent dans le champ du télescope.
On remarque en elles deux parties bien distinctes. Au centre, une région noire bien définie. Autour d'elle une région moins sombre, d'un éclat grisâtre, relativement à la surface du soleil qui l'enveloppe. La partie centrale a reçu
le nom d'ombre ; quelquefois, au centre de cette partie, on remarque un point noii' plus intense encore, que l'on nomme noyau. La région extérieure de la tache a reçu le nom de pénombre. Lorsqu'on dit que le centre des taches est noir, il ftmt entendre cette expression relativement à la surface générale du Soleil ; car ce centre, quelque sombre qu'il pa-
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raisse par contraste, a été trouvé d'une clarté égale à deux mille fois celle de la pleine Lune.
On peut être porté à croire que ces taches, ordinairement invisibles à l'œil nu, sont des mouvements insignifiants opérés à la surficc de l'astre, et d'une petite étendue. Il n'en est pas ainsi. Ce sont des phénomènes journaliers et très importants. Quelques-unes ont été reconnues mesurer un diamètre de 50 000 lieues, c'est-à-dire qu'elles étaient