URANUS
son grossissement de 952 fois, dont la puissance e'tait plus du quadruple de la première, et se remet à observer. L'étoile myste'rieuse est encore plus grosse. Dès lors il n'en doute plus : c'est là un astre nouveau, ce n'est pas une e'toile. Il . continue les jours suivants et remarque qu'elle se déplace lentement [)armi les autres. Evidemment, il s'agit ici d'une découverte. G est donc une comète. William Ilerschel, cac'était lui, la présente le 26 avril à la Société royale de Lon dres, par son mémoire intitulé Account of a cornet; et le monde savant de tous les pays enregistre le nouvel astre cométaire et s'occupe de l'observer afm de déterminer sa courbe ^
Le nom de l'astronome était alors si peu connu, qu'on le trouve écrit de toutes les façons : Mersthel, Ilerthel, Hermstel, Horochelle, etc. Cependant la découverte d'une comète nouvelle était un événement assez important pour qu'on se donnât la peine de la vérifier et d'étudier l'astre nouveau. Laplace, Mécbain, Bosco^vich, Lexell, cliercbèrent à déterminer la courbe le long de laquelle le déplacement s'opérait. On fut plusieurs mois sans se douter qu'il s'agissait là d'une véritable planète, et ce n'est qu'après avoir reconnu que toutes les orbites imaginées pour la prétendue comète se trouvaient bientôt contrariées par les observations, et qu'il y avait probablement une orbite circulaire, beaucoup plus éloignée du Soleil que Saturne, jusqu'alors frontière du système, que l'on arriva à consentir à la regarder comme planète. Encore ne fut-ce d'abord qu'un consentement provisoire. I
11 était, en effet, plus difficile qu'on ne pense d'agrandir ainsi sans scrupule la famille du Soleil. Bien des raisons de
* Si Herschel avait dirigée son télescope vers la constellation des Gémeaux onze jours plus tôt, dit Arago, le mouvement propre d'Uianus lui aurait échappé, car cette planète était le 2 dans un de se& points de station. On voit par cette remarque à quoi peuvent tenir les plus grandes découvertes astronomiques.
convenance s'y opposaient. Les idées anciennes sont tyranniques. On était habitué depuis si longtemps à considérer le vieux Saturne comme le gardien des frontières, qu'il fallait un grand effort pour se décider à reculer ces frontières et à les faire garder par un nouveau monde. Il en fut pour cela comme pour la découverte des petites planètes situées entre Mars et Jupiter. Lorsque, deux siècles avant cette découverte, Kepler avait imaginé, pour l'harmonie du monde, une grosse planète en cet intervalle, on lui avait opposé les considérations les plus frivoles, les plus dénuées de sens. On avait, par exemple, tenu des raisonnements comme celui-ci : « Il n'y a que sept ouvertures dans la tète, les deux yeux, les deux oreilles, les deux narines, et la bouche ; il n'y a que sept métaux ; il n'y a que sept jours dans la semaine : donc il n'v a que sept planètes », etc. Des considérations de ce genre et d'autres non moins imaginaires arrêtèrent souvent les progrès de l'astronomie.
Lorsque William Herscliel, ayant assisté comme spectateur aux débats suscités par sa découverte, vint à croire que sa comète était une planète située aux confins de notre système, il réclama le droit qui lui appartenait incontestablement de baptiser le nouvel astre. Animé par un légitime motif de reconnaissance envers Georges III, qui avait apprécié sa valeur d'astronome et lui faisait une pension annuelle, il proposa d'abord le nom de Georgium sidiis, l'astre de George ; comme Galilée avait nommé astres de Médicis les satellites de .lupiter, découverts par lui ; comme Horace avait dit : Jiilium sidus. D'autres proposèrent le nom de Neptune^ afin de garder le caractère mythologique : Saturne se serait ainsi trouvé entre ses deux fils, Jupiter et Neptune. D'autres ajoutaient à Neptune le nom de George III ; d'autres encore proposèrent Astrée, considérant que la déesse de la justice s'était éloignée le plus possible de la Terre ; — Cybèle, mère des dieux ; — • Uranus, le plus ancien de tous, auquel on devait réparation pour tant de siècles d'oubli.
IIRANUS. 220
Lalande proposa le nom d'Herschel pour immortaliser le nom de son auteur. Ces deux dernières dénominations prévalurent. Longtemps la planète porta le nom d'Herschel, mais l'usage s'est déclaré depuis pour l'appellation mythologique.
La découverte d'Uranus a porté le rayon du système solaire de 564 millions ta 75!2 millions de lieues. Pour un pas, il en valait la peine. A côté des précédentes, cette planète n'est pas bien grosse, car elle n'est guère que 82 fois "plus
Plan de
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Fig. 52. — Incliiinison des orbites des satellites d'Uranus.
volumineuse que la Terre, 18 fois plus étendue en surfa-ce et 4 fois 0 dixièmes plus large en diamètre (voy. la fig. 55). Ses saisons durent vingt et un ans, et ses années quatrevingt-quatre ans et un quart. Elle voit circuler autour d'elle (juatre satellites. Ce qu'il y a de curieux dans ces lunes, c'est qu'au lieu de tourner d'occident en orient comme toutes les lunes et toutes les planètes du système, elles marclient d'orient en occident, et de plus circulent sur une in-
clinaison singulièrement prononce'e. Pourquoi? C'est ce que l'on ne peut encore deviner.
C'est ainsi qu'à l'époque où la société européenne ressentait les premiers malaises de la Révolution qui s'approchait, la science, aux pacifiques conquêtes, voyait s'augmenter sa
eloire et visitait de nouveaux cieux.
Fig. 53. — Uranus et la Terre.
D'ici la vue est profonde ; Elle flotte entre le monde Et les profondeurs du ciel.
GtETHE, Faust.
Le monde qui marque pre'sentement les frontières du système est situé à une telle distance du Soleil, que la lumière et la chaleur qu'il en reçoit sont neuf cents fois moindres que celles dont la Terre est enrichie, de telle sorte qu'entre le jour et la nuit de cette planète lointaine nous ne remarquerions pas grande différence, et que pour elle le disque solaire est presque réduit à l'exiguïté des étoiles. 11 suit de là qu'à sa surface les étoiles du ciel restent visibles le jour comme la nuit, et que le Soleil n'est qu'une étoile plus brillante que les autres. De Neptune donc, l'œil situé entre le monde planétaire et le ciel étoile se trouve dans une région où il doit être beaucoup plus sensible et doué de propriétés particulières qui lui permettent de mieux apprécier le monde sidéral et son opulence.
C'est une distance de 1 milliard 147 millions de lieues
qui sépare ce monde du Soleil. Jusqu'à l'époque de sa^de'couverte, le système planétaire, déjà agrandi par l'adjonction d'Uranus, voyait ses frontières se fermer sur une orbite de quatre milliards de lieues de circonférence. Depuis sa découverte, ces frontières ont été reculées de près du double et ont été portées à sept milliards. Est-ce à dire que ce soient là des limites infranchissables, et que l'anal} se ne puisse un jour percer plus loin et ajouter de nouveaux membres à la famille toujours grandissante du Soleil? Non. Lorsque des observations, échelonnées sur une assez longue suite d'années et comparables entre elles, auront été faites, la loi universelle de la gravitation, par laquelle l'existence de cette planète fut connue avant d'avoir jamais été aperçue dans les champs du télescope, cette admirable loi démontrera l'existence de nouvelles planètes, s'il en existe d'autres, comme il est probable; elles progrès de l'optique suivant })our leur part les progrès de l'astronomie pei*mettront à la puissance visuelle encore am[)liriée de découvrir cette lointaine [)lanète qui sera sans doute de 46^ ou 17' grandeur.
Représentez-vous un astre cent fois |)lus gros que la Terre [4 fois plus large en dicwiètre (voy. la lig. 54), "2*2 fois plus étendu en surface], représentez-vous, ce monde planétaire porté dans les dései'ts ténébreux du vide à cette distance de l'orbite neptunienne. Il vogue, isolé, dans l'obscurité de l'espace, suivant une courbe immense, purement idéale, et qui n'existe qu'en théorie dans le décret des lois éternelles. Il suit cette courbe, il marche en roulant sur lui-même, sans jamais dévier de son chemin Pour terminer sa route démesurée et revenir à son point de départ, il lui faudra cent soixante-quatre ans.;. Il y reviendra et repassera par ce point mystérieux de l'espace planétaire oii il passa près de deux siècles auparavant. Quelle est la puissance qui le meut? Quelle est la main qui conduit cet aveugle dans la nuit des régions lointaines et qui lui fait décrire cette courbe harmonieuse?
C'est l'attraction universelle.
Au lieu (le suivi-e une ellipse régulière autour du Soleil, la planète Uranus subissait, de la part d'une cause inconnue, une perturbation qui retardait sa marche théorique et entlait vers un certain point sa courbe ciiculaire, comme si une cause attractive eut séduit le voyageur dans sa marche, l'eût lait dévier de son chemin tracé. On calcula que, pouijM'oduire en cet endroit une attraction de telle intensité, il lallait qu'il y eût de ce côté du système, plus loin qu'Uranus, une planète de telle masse pour telle distance. Plusieurs mathématiciens, mais deux surtout, l'un français (Leverrier), l'autre anglais (Adams), s'occupaient en même temps de
Fig. oi. — Neptune et la Terre.
cette recherche. On trouva théoriquement la cause perturbatiice, et des observateurs dirigèrent leurs lunettes vers le ciel, à l'endroit indiqué par la théorie. On ne tarda pas à découvrir ell'ectivement l'astre vers le point indiqué, et l'on put annoncer au monde la plus brillante confirmation de la gravitation universelle.
C'est en 1846 que Leverrier annonça le premier cette découverte, et qu'un astronome allemand (Galle) la vérifia télescopiquement. Cette planète n'est pas visible à l'œil nu et n'olfre que l'éclat d'une étoile de S^ grandeur.
La distance de cette planète avait été théoriquement basée
sur une loi empirique bien connue, nommée la loi de Boile, mais qui fut émise pour la première fois par Titius. Cette loi, c'est celle-ci. A partir de 0 écrivez le nombre o, et doublez successivement:
Augmentez de quatre cbacun de ces nombres :
Or il arrive que ces chiffres représentent les distances successives des planètes au Soleil, même des petites planètes, <pii n'étaient pas connues à l'époque où cette loi fut promulguée pour la première fois. L'orbite de Mercure est marquée par le nombre 4, celle de Vénus par 7, la Terre par 10, Mars par \'^. Le chiffre 28 désigne l'orbite moyenne des astéroïdes. Jupiter est marqué par 52, Saturne par 100 ot Uranus par 196. On paraissait donc avoir, par cet accord, un droit légitime de placer la nouvelle planète à la distance de 588. Or la distance réelle de Neptune n'est que de 300 ; et c'est à cette régularité de la série à partir d'Uranus que l'on doit le désaccord qui existe en réalité entre les éléments de la prédiction théorique de Neptune et ceux donnés par son observation ultérieure.
C'est que cette formule n'est pas, comme celle de l'attraction, l'expression de la force intime qui gouveriie les sphères. Après que Kepler eut reconnu les trois lois fondamentales que nous avons énoncées plus haut, Newton trouva le mode d'action de cette force universelle, à laquelle on doit la stabilité du monde: « Les corps s'attirent en raison directe des masses et en raison inverse du carré des distances. » Dans l'immensité des vastes cieux, les soleils gigantesques de l'espace obéissent à cette formule, et dans l'humilité des actions qui s'opèrent à la surface de la Terre, la fonction mécanique des petits êtres n'est pas soustraite à son empire. Elle est la loi
de la création, soutenant la vie de Tédifice dans l'invisible comme dans l'immense. « L'attraction, disait l'auteur de Paul et Virginie, est une lyre harmonieuse qui résonne sous des doigts divins. »
Losqu'on a contemplé ces mouvements harmonieux des sphères sur leurs orbites, dans le système confié à la garde de notre Soleil, lorsqu'on a vu que ces lois formidables régissent les mouvements des systèmes stellaires avec la même souveraineté qu'elles dirigent ceux qui s'exécutent autour de nous, et lorsque à cette grandeur merveilleuse des lois de la nature on compare la faiblesse humaine et notre insignifiance au sein de cette création sublime, on admire avec sincérité le génie des hommes qui s'élevèrent à la notion de ces causes : il semble que leur puissance se répande sur les autres hommes, et l'on se sent plus fier d'appartenir à l'humanité.
Si le monde de Neptune n'avait d'autre source de chaleur que celle qu'il reçoit du Soleil, sa température moyenne serait, non pas précisément 900 fois plus froide que celle de la surface terrestre (car son atmosphère peut conserver, accumuler, thésauriser la quantité proportionnellement reçue), mais elle serait toujours néanmoins incomparablement inférieure à celle de nos pôles couverts de neiges éternelles, et, au point de vue terrestre, cette terre lointaine serait un globe de glace perdu dans la nuit de l'espace et voué à une incurable stérilité. Mais lors même que le simple bon sens ne suffirait pas pour nous conduire à une conclusion plus en harmonie avec les enseignements de la Nature, la différence radicale qui sépare ces mondes lointains du nôtre au point de vue de la constitution matérielle et de la densité, et les révélations de l'analyse spectrale sur leurs atmosphères, s'accordent pour nous prouver que Neptune et Uranus sont des mondes d'une tout autre nature que celui que nous habitons ; qu'ils ne peuvent pas être peuplés par un état de vie analogue au nôtre, et que les forces de la Nature ont donné naissance à des pro-
2jf) LES 3IERVEILLES CÉLESTESi
ductions entièrement difrérentes des productions organiques terrestres, — si extra-terrestres, en vérité, que, les voyant de nos yeux, nous ne les reconnaîtrions pas pour des êtres organisés, et qu'un voyage accompli de la sphère de Saturne à celle de Neptune serait incomparablement plus prodigieux, plus fantastique, plus insensé que tous les rêves des Mille et une Nuits, tous les contes de fées et toutes les créations sorties des bulles de savon soufflées par la folle du logis.
Nous avons dit que chaque année des habitants de Neptune est égale à 164 des nôtres. Quel calendrier!
Neptune termine notre excursion planétaire. Au delà, c'est le désert sidéral. L'étoile la plus proche est huit mille fois plus loin! Mais il y a encore dans la République solaire d'autres provinces, des hordes nomades : les comètes.
LES COMÈTES
Je viens vous annoncer une grande nouvelle : -Nous l'avons, en dormant, madame, écliappé belle, Un monde près de nous a passé tout du long, Est chu tout au travers de notre tourbillon; Et s'il eût en chemin rencontré notre lerre, Elle eût été brisée en morceaux comme verre.
MOLIÈUE.
Ce propos de Trissotin à Philaminte, qui commence la parodie des craintes causées par l'apparition des comètes, n'eût pas été une parodie il y a quatre ou cinq siècles. Ces astres chevelus, qui venaient subitement flamboyer dans les cieux, furent longtemps regardés avec terreur comme autant de signes avant-coureurs de la colère divine. Les hommes se sont toujours crus beaucoup plus importants qu'ils ne le sont au point de vue de l'ordre universel : ils ont eu la vanité de prétendre que la création tout entière était faite pour eux, tandis qu'en réalité la création tout entière ne se doute pas de leur existence. La Terre que nous habitons n'est qu'un des mondes les plus petits ; aussi n'est-ce point à son intention
que furont créées toutes les merveilles du ciel ; l'immense majorité lui reste cachée. Dans cette disposition de l'homme à voir en soi le centre et le but de toutes choses, il lui était facile, en effet, de considérer la marche de la nature comme déployée en sa faveur, et si quelque phénomène insolite se présentait, nul doute que ce ne fût un avertissement du ciel ! Si ces illusions n'avaient eu d'autres résultats que de rendre meilleure la société craintive, on pourrait regretter ces âges d'ignorance ; mais, non seulement ces prétendus avertissements étaient stériles, attendu qu'une fois le danger passé l'homme revient tel qu'il était auparavant, mais encore elles entretenaient dans les familles humaines des terreurs chimériques et renouvelaient les résolutions funestes causées par la crainte de la fin du monde.
Lorsqu'on croit le monde près de finir, — et c'est ce que l'on a cru pendant phis de mille ans, — on n'est en aucune façon solHcité au travail de l'amélioration de ce monde, et, par l'indifférence ou le dédain où l'on tombe, on prépare les périodes de famine et de malaise général qui, à certaines époques, ont fondu sur notre société. A quoi serviraient les biens d'un monde qui va périr? A quoi bon travailler, s'instruire, s'élever dans le progrès des sciences ou des arts? Mieux vaut oublier le monde et s'absorber dans la contemplation stérile d'une vie inconnue. C'est ainsi que les périodes d'ignorance pèsent sur l'homme et l'enfoncent de plus en plus dans les ténèbres, et c'est ainsi que la science fait reconnaître par son influence sur le société entière sa puissante valeur et la grandeur de sa destinée.
L'histoire iVune comète serait un épisode instructif de la grande histoire du ciel^ : on peut concentrer en elle la description du mouvement progressif de la pensée humaine, aussi bien que la théorie astronomique de ce^ astres extraor-
* Voyez celte liisloire dans nos Récils de l'bifmi.
LES COMÈTES
dinaircs. Prenons pour exemple l'une des comètes les plus mémorables et les mieux connues, et donnons en quelques traits l'esquisse de ses passages successifs près de la Terre.
Gomme les mondes planétaires, les comètes appartiennent au sys .tème solaire et sont soumises ;"i la domination de l'astre-roi. C'est la loi universelle de la i^ravitalion qui régit leur marche, c'est l'attraction solaire qui les gouverne, aussi bien qu'elle gouverne le mouvement des planètes et des modestes satellites. La remarque essentielle à faire pour les distinguer des planètes, c'est que leurs orbites sont très allongées, et qu'au lieu d'être à peu près circulaires comme celles des sphères célestes, elles revêtent la forme elliptique; par suite de la nature de ces orbites, la même comète peut s'approcher très près du Soleil et s'en éloigner ensuite à d'effrayantes distances. Ainsi, la comète de 1680 (fig. 55), dont la période a été évaluée à 5000 ans, se rapproche du Soleil à 57 500 lieues seulement (environ 58 000 lieues de moins que la distance de la Lune à la Terre), tandis qu'elle s'en éloigne à une distance de 52 milliards 500 millions, c'est-à-dire à 855 fois la dislance de la Terre au Soleil. Le 17 décembre 1680, elle se trouvait à son périhélie, à son