I/ENSEMBLE
0 unit! que ton langage et-l sublime pour moi, Lorsque seul et pensif, aussi calme que toi, Contemplant les soleils dont ta robe est parée. J'erre e( médite en paix sous ton ombre sacrée!
De Fomanes.
0 nuit, que ton langage est sublime pour moi... ! Quelles sont les âmes pour lesquelles le spectacle des nuits etoilëes n'est pas un éloquent discours? Quelles sont celles qui ne se sont pas arrête'es quelquefois en présence des mondes rayonnants qui planent sur nos tètes, et qui n'ont pas cherché le mot de la grande énigme de la création ? Les heures solitaires de la nuit sont véritablement les plus belles d'entre toutes nos heures, celles où nous avons la faculté de nous mettre en communication intime avec la grande et sainte nature. Loin de répandre des voiles sur l'univers, comme on le dit quelquefois, elles écartent celles que le soleil répand dans l'atmosphère. L'astre du jour nous dérobe les splendeurs du firmament : c'est pendant la nuit que les panoramas du ciel nous sont ouverts. « A l'heure de minuit, disait lord
Byron, la voûte des cieux est parsemée d'e' toiles semblables à des îles de lumière au milieu d'un océan suspendu sur nos tètes. Qui peut les contempler et ramener ses regards sur la terre sans éprouver un triste regret, et sans désirer des ailes pour prendre l'essor et se confondre parmi leurs clartés immortelles? »
Au sein des ténèbres, no^ regards s'élèvent librement dans le ciel, perçant l'azur foncé de la voûte apparente, au-dessus de laquelle les astres resplendissent. Ils traversent les blanches régions constellées, visitant les contrées lointaines de l'espace où les étoiles les plus brillantes perdent leur éclat par la distance ; ils franchissent cette étendue inexplorée et gravissent plus haut encore, jusqu'à ces nébuleuses pcàlissantes dont la clarté diffuse semble marquer les bornes du visible; Dans cet immense trajet du regard, la pensée aux ailes rapides accompagne le rayon visuel avant-coureur, se laissant porter par son essor et contemplant avec étonnement ces lointaines splendeurs. La pureté des regards célestes réveille cette éternelle prédisposition à la mélancolie qui réside au fond de nos âmes, et bientôt le spectacle de la nature nous absorbe dans une rêverie vague et indélinissable. C'est alors que mille questions naissent dans notre esprit, et que mille points d'interrogation se dressent devant notre regard. Le problème de la création est un grand problème ! La science des étoiles est une science immense ; sa mission est d'embrasser l'universalité des choses créées ! Au souvenir de ces impressions intimes, ne semble-t-il pas que l'homme qui ne ressent aucun sentiment d'admiration devant le tableau des splendeurs étoilées, n'est pas encore digne de recevoir sur son front la couronne de l'intelligence ?
La nuit est véritablement l'heure de la solitude, où l'àme contemplative se régénère dans la paix universelle. On redevient soi-même, on s'isole de la vie factice du monde, on se met en communication plus intime avec la nature, avec la
vérité. Une femme poète, madame de Girardin, a décrit ces impressions avec une grande délicatesse :
Voici l'heure où tombe le voile Qui, le jour, cache mon ennui :
Mon cœur à la première étoile S'ouvre comme une fleur de nuit.
On nage, on plane clans l'espace, Par l'esprit du soir emporté; On n'est plus qu'une ombre qui passe.
Une âme dans l'immensité.
D'un monde trompeur rien ne reste ;
Ni chaîne, ni loi. ni douleur;
Et l'àme, papillon céleste,
Sans crime peut choisir sa fleur.
0 nuit! pour moi brillante et sombre, Je trouve tout dans ta beauté ; Tu réunis 1 étoile et l'ombre, Le mystère et la vérité.
Celui qui chanta les Nuits dans la langue de Newton, Edouard Young, s'est quelquefois élevé dans ses hymnes à de magnifiques pensées. « 0 nuit majestueuse, s'écriait-il, auguste ancêtre de l'univers, toi qui, née avant l'astre des jours, dois lui survivre encore, toi que les mortels et les immortels ne contemplent qu'avec respect, oii commenceraije, où dois-je finir ta louange? Ton front ténébreux est couronné d'étoiles ; les nuages nuancés par les ombres et repliés en mille contours divers composent l'immense draperie de ta robe éclatante; elle flotte sur tes pas et se déploie le long des cieux azurés. 0 nuit ! ta sombre grandeur est ce que la nature a de plus touchant et de plus auguste. Ma muse reconnaissante te doit des vers. Et (fuel sujet serait plus digne d'être chanté par l'homme? En quel autre essai pourrions-nous mieux préparer nos sens à soutenir les 'ravissements de la félicité céleste?... J'élance ma pensée au-dessus de ce monde inférieur. Quel fastueux appareil ! quelle profusion de merveilles î
quel luxe et quelle pompe le Créateur a déployés sur ce théâtre ! Quel œil peut en embrasser l'étendue? Quel est cet art inconnu qui enchante l'âme, l'attache à ce spectacle par un charme inépuisable et la force de contempler sans cesse? Le jour n'a qu'un soleil; la nuit en a des milliers, dont la clarté conduit nos regards jusqu'au sein de l'Eternel, parmi les routes illimitées où sont empreints les magnifiques vestiges de sa puissance. Quels torrents de feu versés de ces urnes innombrables tombent ensemble des hauteurs du firmament ! Transporté et confondu, je me sens à la fois terrassé dans la poussière et ravi dans les cieux. Oh! laissez-moi voir laissezmoi promener mes pensées.... Mais ma vue ne peut trouver de terme, et ma pensée s'égare dans un désert. Au milieu de son vol, mon imagination succombe. Elle veut encore se ranimer. Elle ne peut ni résister à l'attrait qui l'entranie, ni atteindre au terme qui la fuit, tant son bonheur est grand,
tant son vovage est immense Ambition, vante maintenant
l'étendue de tes conquêtes sur cet atome où nous sommes cachés! ))
De toutes les sciences, l'Astronomie est celle qui peut le mieux nous éclairer sur notre valeur relative et nous faire le mieux connaître les rapports qui relient la Terre au reste de la création. Sans elle, comme l'histoire des siècles passés en -garde le témoignage, il nous est impossible de savoir où noifs sommes ni qui nous sommes, ni d'établir une comparaison instructive entre le lieu que nous occupons dans l'espace et la totalité de l'univers : sans elle nous iiïnorons à la fois et l'étendue réelle de notre patrie, et sa nature, et l'ordre auquel elle appartient. Enfermés dans les langes ténébreux de l'ignorance, nous ne pouvons nous former la moindre idée de la disposition générale du monde; un brouillard épais couvre l'horizon étroit qui nous enserre, et notre pensée demeure incapable de s'élever au-dessus du spectacle journalier de la vie, et de franchir la sphère étroite tracée par les limites de l'action de nos sens.
Au contraire, lorsque le llambeau de la science du monde nous illumine, la scène change; les vapeurs qui obscurcissaient l'horizon s'e'vanouissent, nos yeux dessille's contemplent «lans la sérénité d'un ciel pur l'œuvre immense du Créateur. La Terre apparaît comme un globe se balançant sous nos pas; mille globes semblables sont bercés dans l'éther, le monde s'agrandit à mesure que s'accroît la puissance de notre regard, et dès lors la création universelle se développe devant nous dans sa réalité, établissant à la fois notre rang et notre relation avec la multitude de mondes sem])lables qui constituent l'univers.
C'est à la nuit qu'il faut demander ce spectacle, c'est la nuit qu'il faut invoquer de concert avec les bardes sacrés dont la lyre est digne de chanter ces grandeui's :
0 nuit! déroulez en silence \
Les pages du livre des cieux ;
Astres, gravitez en cadence
Dans vos sentiers harmonieux;
Durant ces heures solennelles,
Aquilons, repliez vos ailes ;
Terre, assoupissez vos échos*....
Le silence et la profonde paix des nuits étoilées offrent à notre faculté cantemplative la scène qui lui convient, et nulle heure n'est plus propice à l'élévation de l'àme vers les beautés du ciel. Mais la poésie du spectacle de ces apparences sera bientôt surpassée par la magnilicence de la réalité. Et c'est sur ce point que nous allons insister tout d'abord, afin de lever avant tout les illusions causées par les sens. lime semble convenable d'éloigner les causes d'erreur qui peuvent laisser dans l'esprit de fausses impressions; il est complètement inutile, sinon dangereux, de passer les premiers instants d'une causerie astronomique à décrire des phénomènes apparents dont il faudra ensuite démontrer la fausseté. Ne suivons
* Lamartine.
pas cette voie fâcheuse; éloignons-nous de cette marche ordinaire, et commençons, au contraire, par lever le voile, afin de laisser la réalité resplendir. La poésie, dont le souffle harmonieux berçait tout à l'heure notre âme suspendue, ne s'évanouira pas pour cela; elle reprendra, au contraire, un nouveau souffle, une nouvelle vie, une force plus puissante. La fiction ne saurait être supérieure à la réalité ; celle-ci va devenir pour nous une source d'inspiration, plus riche et plus féconde que la première.
LE Cl EL
Oli ! depuis celte terre où rampent lesmoiiels, De l'espace fuyant les villes é!ernels, Qui sondera des cicux rin>ondal)le distance, Quand après l'infini l'inlini recommence?
L'ombre répandue sur l'hémisphère en l'absence du soleil, de son coucher à son lever, n'est qu'un phénomène partiel circonscrit à la Terre, et auquel le reste de l'univers ne participe pas. Lorsque nous sommes enveloppés par le calme silencieux d'une nuit profonde, nous sommes portés à étendre à l'imivers tout entier la scène qui nous entoure, comme si notre monde était le centre et le pivot de la création. Quelques instants de réilexion suffiront pour nous montrer combien cette illusion est grossière, et pour nous préparer à la conception de l'ensemble du monde.
11 est évident, en effet, que le soleil ne pouvant éclairer à la fois tous les côtés d'un même objet, mais seulement ceux qui sont tournés vers lui, n'éclaire à la fois que la moitié du globe terrestre ; il suit de là que la nuit n'est autre chose
que l'état de la partie non éclairée. Si nous considérons le globe terrestre suspendu dans le vide de l'espace, nous reconnaîtrons que le côté tourné vers le Soleil est le seul éclairé, tandis que l'autre côté est dans l'ombre produite par la Terre même à l'opposé du Soleil. De plus, comme notre globe tourne sur lui-même, toutes ses parties se présentent successivement au Soleil et passent successivement dans cette ombre, et c'est là ce qui constitue la succession des jours et des nuits pour chaque pays du monde. Ce simple coup d'œil suffit pour montrer que le phénomène auquel nous donnons le nom de nuit appartient en propre à la Terre, et que le ciel, le reste de l'univers, en est indépendant.
C'est pourquoi, si, à une lieure quelconque de la nuit, nous nous élevons en esprit au-dessus de la surface terrestre, il arrivera que, loin de rester toujours dans la nuit, nous retrouverons le Soleil versant ses flots de lumière dans l'étendue. Si nous nous élevons jusqu'à l'une des planètes qui, comme la Terre, roulent dans la contrée de l'espace oii nous sommes, nous reconnaîtrons que la nuit de la Terre ne s'étend pas jusqu'en ces autres mondes, et que la période qui chez nous est consacrée au repos n'étend pas jusque-là son influence. Tandis qu'ici tous les êtres sont ensevelis dans l'immobilité d'une nuit silencieuse, là-haut les forces de la nature continuent l'exercice de leurs fonctions brillantes, le soleil luit, la vie rayonne, le mouvement ne se laisse point suspendre, et le règne de la lumière poursuit son action dominante dans les cieux (comme sur riiémisphèrc opposé au nôtre) à la même heure où la nuit immoliilise tous les êtres sur l'hémisphère que nous habitons.
Il est très important que nous sachions tout daljord nous habituer à cette idée de Visolement de la Terre au sein de rétendue, et à penser que tous les phénomènes que nous observons sur ce globe lui sont spéciaux, étrangers à tout le reste de l'univers. Mille et mille "lobes semblables roulent comme lui dans l'espace. — Je ne démontre pas encore
maintenant la vérité de mes assertions ; mais comme mes lecteurs sont de lionne compagnie, ils ne les mettront pas en doute et voudront bien me croire sur" parole, sauf à me rappeler plus tard que mon devoir sera de justifier tout ce que j'aurai avancé. Du reste, je leur promets de le faire le plus tôt possible; mais je leur demande la permission de déve lopper tout de suite devant leurs veux une esquisse générale de l'univers.
L'une des plus funestes illusions dont il soit uraent de nous désabuser tout d'abord, c'est celle qui nous présente la Terre comme la moitié inférieure de l'univers, et le ciel connue sa moitié supérieure. Il n'y a rien au monde de plus faux. Le ciel et la Terre ne font pas deux créations séparées, comme on nous l'a répété mille et mille fois : ils ne sont qu'un. La Terre est dans le ciel. Le ciel, c'est l'espace immense, l'étendue indéfinie, le vide sans bornes; nulle frontière ne le circonscrit, il n'a ni commencement ni fin, ni liant ni bas, ni gauche ni droite : c'est l'infini des espaces qui se succèdent éternellement dans tous les sens. La Terre, c'est un petit globe de matière, placé dans cet espace, sans soutien d'aucune sorte, comme un boulet qui se tiendrait seul dans l'air, comme ces petits ballons qui s'élèvent et planent dans l'atmosidière, lorsqu'on a coupé le mince cordon qui les retenait. La Terre est un astre du ciel, elle en fait partie, elle le peuple, en compagnie d'un grand nombre de globes semblables à elle, elle est isolée en lui, et tous
Fig. 1
La nuit et le jour.
ces autres globes planent de même isolément dans l'espace. Cette conception de l'univers est non seulement très importante, mais c'est encore une vérité' qu'il est éminemment nécessaire de se bien fixer dans l'esprit. Autrement, les trois quarts des découvertes astronomiques resteraient incompréhensibles. Ainsi voilà ce premier point bien entendu et surtout bien établi dans notre pensée : le ciel, c'est l'espace qui nous environne de toutes parts ; la Terre est un globe suspendu dans cet espace.
Mais la Terre n'est pas seule dans cet espace. Toutes ces étoiles qui scintillent dans les cieux sont des globes isolés, des soleils brillant de leur propre lumière ; elles sont très éloignées d'ici à des distances inimaginables. Il y a, plus près de nous, des astres qui ressemblent davantage à celui que nous habitons, en ce sens qu'ils ne sont point des soleils, mais des terres obscures recevant comme la nôtre la lumière de notre soleil. Ces mondes, nommés planètes, sont groupés en tamille ; le nôtre est l'un des membres de cette famille. Au centre de ce groupe brille notre soleil, soui'ce de la lumière qui les illumine et de la chaleur qui les échauffe. Planant au sein du vide qui l'entoure de toutes parts, ce groupe est comme une flotte d'embarcations diverses bercée dans l'océan des cieux.
Ainsi, autour du Soleil circulent les planètes, au nombre de huit principales, et, plus loin, beaucoup plus loin, dans l'immensité, brillent d'autres soleils que la distance réduit pour nous à l'aspect de simples étoiles. Malgré l'apparence causée par la perspective de l'éloignement, d'immenses distances séparent tous ces soleils du nôtre, distances telles, que les plus hauts chiffres de notre numération si puissante sont à peine en état de dénombrer les plus faibles d'entre elles.
Ces soleils sont en nombre si considérable que leur énumération surpasse encore elle-même tous nos moyens ; les millions joints aux millions ne parviennent pas non plus à
en dénombrer la nuiltitude !... Que la pensée essaye, s'il lui est possible, de se représenter à la fois ce nombre considérable de systèmes et les distances qui les séparent les uns des autres ! Confondue et bientôt anéantie à l'aspect de cette richesse iniinie, elle ne saura qu'admirer en silence cette indescriptible merveille. S'élevant sans cesse par delà les cieux, franchissant les plages lointaines de cet océan sans bornes, elle découvrira toujours un nouvel espace, et toujours de nouveaux mondes se révéleront à son avidité — les cieux succéderont aux cieux, les sphères aux sphères — après les déserts de l'étendue s'ouvriront d'autres déserts ^
après des immensités d'autres immensités et lors même
que, emportée sans trêve pendant des siècles avec la rapidité de la pensée, l'àme perpétuerait son essor au delà des bornes les plus inaccessibles que l'imagination puisse concevoir, là même l'infmi d'une étendue inexplorée resterait encore ouvert devant elle.... l'infini de l'espace s'opposerait à l'infini du temps, rivalisant sans cesse sans que jamais
Tun puisse l'emporter sur l'autre et l'esprit s'arrêtera
exténué de fatigue, n'étant encore qu'au vestibule de la création infinie, et comme s'il n'avait pas avancé d'un seul pas dans l'espace !
L'imagination suspend son vol et s'arrête anéantie. « Etoiles, légions brillantes qui avant tous les âges avez dressé vos tentes dans vos plaines de saphir, qui dira vos mvriades brûlantes, si ce n'est Celui qui commande à vos chars dorés de rouler par les cieux? Quel est l'habitant de cette terre qui, devant vos armées, peut ne pas ressentir tes émotions immortelles, ô Eternité ? Qu'y a-t-il de merveilleux à ce que l'àme, succombant sous le poids de ses propres pensées, et que l'œil perdu dans l'abîme, voient dans vos lumières la destinée d'une gloire sans sommeil ^ ? »
L'immensité des cieux a été chantée sur plusieurs lyres ;
* Cioly, The Slars.
mais comment le chant de l'homme pourrait-il rendre une telle réalité? Les poètes ont essayé de l'exprmier dans des Yers oïl l'on sent l'insuffisance de la parole pour noter les pensers immenses que développe en nous cette contemplation merveilleuse.
N'étais-je pas fondé à avancer plus haut que la réalité est supérieure à la fiction, même au point de vue du sentiment poétique, et que la contemplation de la nature réelle renferme une somme d'inspirations plus riche et plus féconde que l'illusion du spectacle offert par nos sens ? Au lieu d'une nuit immense s'étendant jusqu'à la voûte d'azur, au lieu d'une robe diaprée de ])roderies d'or ou d'un voile orné d'ornements éclatants, nous sommes au sein de la vie et du rayonnement universels. La nuit n'est plus qu'un accident, un accident heureux qui permet à nos regards de s'étendre au delà des bornes que le jour nous trace ; nous sommes semblables au voyageur qui, se reposant dans l'ombre d'une colline, contemple le paysage éclairé qui se développe jusqu'à l'horizon lointain. Au lieu de rimmo])ilité, du silence, de la mort, nous assistons au spectacle de la vie sur les mondes. A la lumière de la vérité les voûtes arbitraires disparaissent et le ciel nous ouvre ses profondeurs ; l'infini de la création se révèle avec l'infini des espaces, et notre Terre perdant la prépondérance dont nos prétentions l'avaient décorée se recule sous nos pas et disparaît dans l'ombre, allant se perdre au sein d'une multitude de petits mondes semblables. Dans la liberté de notre essor, nous franchissons les célestes campagnes et nous prenons une première esquisse de l'univers. C'est ainsi que, nous désabusant dès le premier pas de l'erreur antique trop longuement consacrée par les apparences, nous nous plaçons en de bonnes conditions d'étude, et nous nous préparons à recevoir facilement les vérités nouvelles que la Nature doit successivement révéler à notre studieuse ardeur.
Laissez-moi, en terminant ce chapitre, vous rapporter un épisode
digne d'être plus connu qu'il ne l'est encore, parce qu'il montre combien le monde réel renferme plus de puissance que l'empire des fictions. Il est tiré de la vie du grand mathémalicien Euler, et c'est Arago lui-même qui l'a raconté.
Euler, le grand Euler, étaifirès pieux; un de ses amis, ministre dans une église de Berlin, vint lui dire un jour : « La religion est perdue, la foi n'a plus de bases, le cœur ne se laisse plus émouvoir, même par le spectacle des beautés et des merveilles de la création. Le croiriez-vous ? J'ai représenté cette création dans tout ce qu'elle a de plus beau, de plus poétique et de plus merveilleux: j'ai cité les anciens philosophes et la Bible elle-même: la moitié de l'auditoire ne m'a pas écouté, l'autre moitié a dormi ou a quitté le temple.
— Faites l'expérience que je vais vous indiquer, repartit Euler : au lieu de prendi-e la description du monde dans les philosophes grecs ou dans la Dible, prenez le monde des astronomes, dévoilez le monde tel que les recherches astronomiques l'ont constitué. Dans le sermon qui a été si peu écouté, vous avez probablement, en suivant Anaxagore. fait du Soleil une masse égale au Péloponèse. Eh bien ! dites à votre auditoire que, suivant les mesures exactes, incontestables, notre soleil est 1 500 000 fois plus grand que la terre.
« Vous avez sans doute parlé de cieux de cristal emboîtés : dites qu'ils n'existent pas, que les comètes les briseraient ; les planètes, dans vos explications, ne se sont distinguées des étoiles que par le mouvement : avertissez que ce sont des mondes; que Jupiter est 1500 fois plus grand que la terre, et Saturne 900 fois ; décrivez les merveilles de l'anneau ; parlez des lunes multiples de ces mondes éloignés.
« En arrivant aux étoiles, à leurs distances, ne citez pas de lieues : les nombres seraient trop grands, on ne les apprécierait pas; prenez pour échelle la vitesse de la lumière : dites qu'elle parcourt 75 000 lieues par seconde; ajoutez ensuite qu'il n'existe aucune étoile dont la lumière nous vienne en moins de trois ans; qu'il en est d'autres dont la lumière ne nous arrive pas en moins de dix, vingt, cinquante et cent ans.
« En passant des résultats certains à ceux qui n'ont qu'une grande probabilité, montrez que, suivant toute apparence, certaines étoiles pourraient être visibles plusieurs milliers d'années après avoir été anéanties ; car la lumière qui en émane emploie plusieurs milliers d'années à franchir l'espace qui les sépare de la terre. »
Tel est, en raccourci, et seulement avec quelques modifications dans les chiffres, le conseil que donnait Euler. Ce conseil fut suivi : au lieu du monde de la Fable, le ministre découvrit le monde de la science. Euler attendait son ami avec impatience. Il arrive enhn, l'œil terne et dans une tenue qui paraissait indiquer le désespoir. Le géomètre, fort étonné, s'écrie : « Qu'est-il donc arrivé ? — Ali! monsieur Euler, répond le ministre, je suis bien malheureux ; ils ont ou-
blié le respect qu'ils devaient au saint temple, ils m'ont applaudi. B
L'univers de la science était de cent coudées plus grand que le monde rêvé par les imaginations les plus ardentes. 11 y avait incomparablement plus de poésie dans la réalité que dans la Fable.