NÉBULEUSES, SUITE
« Quand la nuit aux ailes noires et parsemées d'étoiles obscurcit la terre et le ciel, semblable au bel oiseau dont le sombre plumage étincelle d'yeux inuomlirables, cette sainte obscurité, ces feux divins, imposants, inliuis, émanent de toi, ô Créateur! »
Thomas Moore.
A mesure que s'accroît le pouvoir amplificateur des télescopes, les contours de ces amas d'étoiles, comme leur aspect intérieur, se présentent sous une forme de plus en plus irrégulière. Tels de ces objets qui semblaient autrefois purement circulaires ou purement elliptiques, ont offert, depuis, une grande irrégularité dans leurs formes aussi bien que dans le degré de luminosité qui leur appartient. Là où des nuages pâles et blanchâtres brillaient d'un éclat calme et uniforme, Vœil géant du télescope a vu s'ouvrir des régions alternativement sombres et lumineuses. Les figures que nous venons d'observer viennent toutes à l'appui de cette remarque; d'autres la confirment d'une manière plus éclatante encore.
52 LES MRRYEILLES CELESTES.
Il y a par exem[)le, dans la constellation zodiacale du Taureau, une nébuleuse uniforme et ovale qui n'offre d'abord aucun caractère de siniiularité dans les instruments de faible puissance. Or, quand pour la première fois lord Rosse diri-gea sur elle son grand télescope, il ne put s'empêcber de lui donner immédiatement le nom singulier de Crah Nebula, que sa forme lui décernait d'elle-même. L'ellipse s'était transformée en poisson, ou en crabe; les antennes, les pattes, la queue étaient figurées sur le ciel noir par la silhouette blanche que dessinaient de longues traînées d'étoiles.
Il y a des nébuleuses irrégulières de toutes les formes possibles, et sur les milliers que l'on a déjà observées, décrites et dessinées, on ne saurait en trouver deux qui se ressemblent. Elles ont revêtu les formes les plus extraordinaires. Les unes offrent l'aspect de véritables comètes; le noyau est accompagné d'une abondante chevelure et suivi d'une longue trahiée lumineuse : telles sont celles de la Licorne, du fleuve Éridan, de la Grande Ourse; telle est suitout celle du Navire (fig. 8), dans laquelle on retrouve le type classique des comètes les plus régulières. D'autres, comme celles dOrion, l'une des plus célèbres par les études qui l'ont illustrée, ou comme celle des Nuées de Magellan, semblent d'immenses nuages vaporeux tourmentés jadis par quelque vent tumultueux, percés de décliirures profondes, et brisés par places et lambeaux. Celle de la constellation du Renard ressemble à ces boulets doubles que les gymnasiarques anglais soulèvent pour exercer la force de leurs bras; celle de l'Écu de Sobieski (fig. 10) écrit au milieu d'une page du ciel la dernière majuscule de l'alphabet grec, l'oméga : D..
D'autres nébuleuses se sont offertes en groupe, comme si deux ou plusieurs de ces vastes systèmes avaient associé leurs destinées. Plusieurs sont doubles : on voit deux amas sphériques réunis par la couronne diffuse qui les enveloppe, ou séparés par une faible distance angulaire, ou quelquefois
NÉBULEUSES
DO
même enveloppés dans des couches concentriques lumineuses, comme deux œufs de neige au milieu d'un nid de lumière. Ailleurs encore, dans les Nuées de Magellan, sous
Fig. 8. — Nébuleuse du Taureau.
l'hémisphère austral, on voit quatre nébuleuses circulaires disposées aux quatre angles d'un losange illuminé lui-même d'une line poussière d'étoiles; à l'un des angles extrêmes, la
34 LES MRRVEILLES CÉLESTES.
nébuleuse se divise elle-même en quatre globes, de sorte qu'en réalité on a sous les yeux une immense agglomération d'étoiles, dont les limites extrêmes présentent sept condensations principales. On la voit dessinée dans la sixième nébuleuse de notre ligure 11. — La première et la quatrième nt'buleusc de cette figure appartiennent à la Vierge, la se-
Fis. 9. — Nébuleuse du Navire.
coude et la cinquième à la Chevelure de Bérénice; la troisième appartient au Verseau.
Mais ce n'est pas tout. Non seulement ces lointains 'systèmes stellaires peuplés de myriades de soleils revêtent les formes les plus variées, non seulement ils offrent une diversité d'aspect supérieure à tout ce que l'imagination pourrait rêver, mais encore quelques-uns d'entre eux dévoilent à l'œil étonné quiMes conlem|)le des nuances variées et de véritables couleurs. L'une est colorée d'un beau bleu indigo; une autre est rose à son centi\î et bordée de blanc; une autre
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encore e'met de magnifiques rayons bleu de ciel. Cette coloration est produite par la couleur même des étoiles qui les composent. On en a vu d'autres dont l'intensité lumineuse a sensiblement varié ; l'éclat de l'une d'entre elles s'est même affaibli jusqu'au point de la rendre complètement invisible.
Il est difficile de rendre l'impression que l'aspect de ces
Fig. 10. — Nébuleuse de l'Écu de Sobieski.
lointains univers fait naître dans l'àme, lorsqu'on les contenqjle à travers ces merveilleux télescopes qui rapprochent les distances. Les rayons de lumière qui nous arrivent de si loin nous mettent temporairement en con)munication avec ces créations étrangères, et le sentiment de la vie terrestre, assoupi dans le silence des nuits profondes, sembla dominé par l'ascendant que la contenqjlation céleste exerce si facilement sur l'àme captivée. Les choses de la terre perdent
leur prestige, et l'on s'e'crie volontiers avec le poète des Mélodies irlandaises : « 11 n'est rien de brillant que le ciel. L'éclat des ailes de la gloire est faux et passager comme les teintes pâlissantes du soir; les fleurs de l'amour, de l'espérance, de la beauté s'épanouissent pour la tombe : il n'est rien de brillant que le ciel. »
On sent que, malgré l'éloignement insondable qui sépare notre séjour de ses lointaines demeures, il y a là des foyers lumineux et des centres de mouvement; ce n'est pas le vide, ce n'est pas le désert, c'est « quelque chose », et ce quelque chose suffit pour attacher notre attention et pour éveiller notre rêverie. Une impression indéfinissable nous est communiquée par les rayons stellaires qui descendent silencieusement des abîmes inexplorés, on la subit sans l'analyser, et les traces en restent ineffaçables, comme celles que le voyageur ressent lorsqu'il aborde de nouvelles terres et voit de nouveaux cieux se lever sur sa tète.
C'est ce que décrit l'illustre auteur du Cosmos, lorsqu'il {)résente les Nuées de Magellan, vastes nébuleuses avoisinant le pôle austral, comme un objet unique dans le monde des phénomènes célestes. « Les magnifiques zones du ciel oustral comprises entre les parallèles du 50^ et du 80'" degré, dit-il, sont les plus riches en étoiles nébuleuses et en amas de nébulosités irréductibles. Des deux nuages magellaniques qui tournent autour du pôle austral, de ce pôle si pauvre en étoiles, qu'on dirait une contrée dévastée, le plus grand surtout paraît être, d'après des recherches récentes, une étonnante agglomération d'amas sphériques, d'étoiles plus ou moins grandes et de nébuleuses irréductibles, dont l'éclat général illumine le champ de la vision et forme comme le fond du tableau. L'aspect de ces nuages, la brillante constellation du Navire Argo, la Voie lactée, qui s'étend entre le Scorpion, le Centaure et la Croix, et, j'ose le dire, l'aspect si pittoresque de tout le ciel austral, ont produit sur mon âme une inipiossion ineffaçable. »
NÉBULEUSES. 37
Cependant l'aspect le pins magnifique et le plus éloquent des nébuleuses ne s'est pas encore révélé clans celles qui précèdent. Pour se former une idée de l'importance de ces amas
Fig. 11. — Nébuleuses doubles ou multiples.
d'étoiles et pour apprécier un peu leur valeur au point de vue de l'espace qu'ils occupent comme au point de vue du temps qui a présidé à leur formation, il faut avoir sous les
yeux les splendides nébuleuses en spirale que le puissant télescope de Parsonstown nous a dévoilées là où les instruments ordinaires ne montraient que des apparences semblables à celles que nous avons passées en revue.
Lord Rosse en effet a reconnu le premier que de vastes systèmes de soleils sont agglomérés, non plus simplement autour d'un centre de condensation, non plus en amas plus ou moins réguliers, mais suivant une distribution qui révèle l'existence de forces gigantesques en action parmi eux. Il observa d'immenses agglomérations dont les étoiles composantes sont distribuées en longues courbes dans un svstème général de lignes spirales. •'
Dans la plus merveilleuse de ces nélmleuses, on remaïque que du centre principal i)artent une multitude de spires lumineuses, formées d'une innombrable quantité de soleils, contournant le noyau resplendissant d'où elles sont issues, pour se perdre au loin en afiiiiblissant insensiblement leur éclat et en s'éteignant comme des traînées de vapeurs pbospliorescentes. Lin noyau secondaire rallie d'un coté les extrémités . du plus long rayonnement. Ce sont de s[)lendides rubans de lumière constellés, terminés par deux nœuds arrondis. Cette riclie nébuleuse en spirale ap])artient à la constellation des CJiiens-de-chaase, située au-dessous de la Gi'ande-Ourse. Nous l'avons représentée figure 12. Avant la découverte due au puissant télescope qui a fait disparaître le voile dont elle restait encore enveloppée, les meilleurs instruments ne la montraient que sous la forme d'un anneau dédoublé sur la moitié de son contour, enroulant une nébuleuse globulaire très brillante à son centre. En dehars de l'anneau ou remarquait une sccoudc nébuleuse plus petite, de forme ronde. Jamais cbaugement de forme ne fut plus manifeste entre les aspects révélés par les télescopes de différentes puissances.
Imaginer les myriades de siècles qui furent nécessaires à la formation de ces systèmes serait une vaine entreprisé,
Fig. 12.— Nébuleuse en spirale de la constellation des Giiens-de-diassc.
NÉBULEUSES
C'est avec lenteur que s'accomplissent les actions les plus formidables de la nature. Pour que la matière cosmique ou le prodiiiieux assemblage de tant d'étoiles ait pu se distribuer suivant les lignes révélées par le télescope, et s'enrouler en
Fig. 13.
■Nébuleuse en spirale de la Vierge.
de gigantesques spirales sous l'action dominante de l'attraction combinée de toutes les parties qui composent cet univers, il a fallu l'incalculable série des siècles amoncelés sur sa tête. C'est ici surtout qu'il est vrai de dire que les rayons
luminoiix qui descendent des eréalions lointaines sont pour nous le témoignage 'le })lus ancien de l'existence de la matière.
La nébuleuse en spirale des Chiens-de-cliasse n'est pas la seule de cette forme. Dans la constellation de la Vierge, du Lion et de Pégase, on admire aussi de semblables systèmes. Celle de la Vierge, située dans une aile de cette figure, s'olfre sous l'aspect de ces fusées tournantes que l'on voit aux feux d'artifice : du centre lumineux s'élèvent tout autour diB blanches traînées de lumière, se dirigeant et se courbant toutes dans le même sens; des vides obscurs les séparent et donnent plus de netteté au dessin de leur direction (fig. io). Celle du Lion (fig.7) présente une suite de zones concentriques ovales enveloppant le centre, également pliis lumineux; une multitude d'étoiles resplendissent en ce centre. La nélnileuse en spirale de Pégase, mar(iuée d'une belle étoile à sa partie centrale, est circulaire et composée de cercles successivement lumineux et obscurs; d'un coté, la circonférence est coupée par une tangente, ligne de lumièie large et plus longue que la nébuleuse elle-même, à laquelle celle-ci semble attachée comme de petits nids soyeux din?sectes au flanc des branches.
Après ces magnificences slellaires d('coii vertes au fond des jgspaces par la merveilleuse puissance du télescope, noire buriosité garde encore une ambition, celle de connaître lo's formidables instruments à l'aide des(|uels l'astronomie mo'derne s'est enrichie de telles connaissances. •'
Nous ne signalerons ici que les deux qui ont le plus servi à l'étude de ces lointains systèmes, celui d'Herschel, qui lui lit découvrir les principales nébuleuses à la fin du siècle dernier, et celui de lord P»osse, qui en fit reconnaître la forme si curieuse au milieu de notre siècle ^
* Pour los nouveaux et puissants télescopes construits en ces dernières années, voy. notre récent ouvrage, les Terres du ciel, livre I""', où ils sont décrits et dessinés. . . v.
NEBULEUSES.
William Hcrschel s'était construit un télescope monté sur un gigantesque assemblage d'échelles massives, de cordes et de poulies. Lord Rosse a établi au château de Parsonstown (Irlan le), encastré dans des constructions monumentales, un
lAiChCih
Fig. 15. — Ancien télescope d'flerschcl.
télescope de 17 mètres de hauteur, c'est-à-dire 17 mètres de distance focale entre le miroir qui est au fond et l'oculaire qui est en haut. Pour observer, on se place sur la plate-fornïe supérieure, et l'on regarde, à l'aide d'un miroir et
m, LES MERVEILLES CÉLESTES.
d'un microscope, l'image formée au fond de l'appareil, qui peut supporter des grossissements de 6000 fois.
Les nébuleuses ne sont pas uniformément répandues dan.*? toutes les régions du ciel. Sur la sphère étoilée, on observe de vastes localités où nulle nébuleuse n'est visible, tandis qu'en d'autres points elles paraissent véritablement entassées. La région du ciel la plus riche se trouve dans le groupe suivant de constellations, que l'on apprendra bientôt à reconnaître : la Grande Ourse, Cassiopéc, la Chevelure de Bérénice, la Vierge. Dans la région zodiacale voisine de la Vierge, on peut voir passer en une heure plus de 500 nébuleuses, tandis que dans les régions opposées on n'en rencontrerait pas une centaine. Les espaces qui précèdent ou qui suivent les nébuleuses renferment généralement peu d'étoiles. Ilerschel trouvait cette règle constante. Aussi il parait que toutes les fois que, pendant un certain temps, aucune étoile n'était venue, par le mouvement du (îiel, se ranger dans le chanq) de son télesco]>e immobile, il avait l'habitude de dire au secrétaire qui l'assistait : « Préparez-vous à écrire, des nébuleuses vont arriver. »/'
De ce lait (|ue les espaces les plus pauvres en étoiles sont voisins des nébuleuses les plus riches, et de cet autre que les étoiles 'sont généralement plus condensées vers le centre des nébuleuses, résulte une confirmation de ce que nous disions plus^umt du travail incessant, du grand nombre de siècl(\3 qu'il a ûillu pour établir ces systèmes. Il n'est rien d'étonnant à ce que ces réunions puissantes se soient formées, soit aux dépens de la matière cosmique environnante, destinée à so condenser en étoiles, soit aux dépens des étoiles elles-mêmes, et à ce que les espaces qui les entourent ressemblent à de vastes déserts, à des régions ravagées.
A la vue des nébuleuses pâlissantes qui constellent l'éten-due, l'àme se sent attirée comme au bord de ces abîmes dont la profondeur inconnue donne le vertige. A la grandeur du spectacle succède un sentiment plus cher, un sentiment d'af-
NEBULEUSES. 47
fection pour ces beautés myste'rieuses, et l'on comprend bientôt combien elles surpassent les plus précieuses ricliesses (le la terre.
(' Etoiles! poésie du ciel! s'écriait lord Byron; si nous; cherchons à lire dans vos paj^es étincelantes la destim'e des hommes et des empires, nous sommes pardonnables, alors tpic dans notre désir de grandeur nous osons franchir notre sphèi'c mortelle et aspirer à nous unir à vous ; car vous êtes une bL\iuté et un mystère, et vous nous inspirez de loin tant d'amour et de respect, (pie nous avons donné une étoile pour emblème à la fortune, à la gloire, à la puissance, à la vie. Le ciel et la terre se taisent. Ils ne dorment pas, mais leur haleine reste suspendue comme il arrive pour nous dans un moment d'émotion vive ; ils sont silencieux comme nous quand notre pensée nous préoccupe trop profondément. Le ciel et la terre se laisent : du cortège lointain des étoiles juscpi'au lac assoupi et à la live montagneuse, tout est concentré dans une vie intense, en laquelle il n'est pas un rayon, pas un souflïe, }tas une feuille qui n'ait sa part d'existence, et ne sente la présence de l'Etre créateur et conservateur de toute chose .
« Alors s'élève ce sentiment de l'infini que nous éprouvons dans la solitude, là oii nous sommes le moins seuls; c'est la vérité qui s'infuse dans notre être et le purifie du moi personnel ; c'est une vibi'ation, àme et sjurce de la musique, ({ui nous initie à l'éternelle harmonie, réjtand autour de nous un charme pareil à la ceinture fabuleuse de Cythérée, unissant toutes choses dans les liens de la beauté, et qui désarmerait jusqu'au spectre de la Mort, si sa fatale puissance était matérielle .
« Ils eurent raison, les anciens Persans, de lui donner pour autels les hauts lieux et le sommet des monts sourcilleux, de ne point emprisonner dans des murailles le culte de l'esprit, qui n'est honoré qu'imparfaitement dans des sanctuaires élevés par la main des honnnes. Usez donc conqjaier
vos colonnes, vos temples grecs ou gothiques, destine's à abriter des idoles, avec l'air et la terre, ces temples de la nature ! Gardez-vous de circonscrire la prière dans une étroite enceinte ^ )>
Nous avons vu que l'univers est formé par des nébuleuses, répandues dans l'immensité de l'espace, à toutes les profondeurs imaginables et dans tous les sens possibles. Mais alors, s'il n'y a que des nébuleuses dans l'espace, et si nul corps céleste n'est isolé de ces agglomérations, la Terre où nous sommes fait donc partie d'une nébuleuse? L'habitant du globe terrestre se trouve donc, lui aussi, au sein de l'un de ces immenses amas d'étoiles qui constituent les archipels de l'océan céleste? et nous ne vivons donc pas, comme les apparences tendent à le faire supposer, en dehors de cette création étoilée qui rayonne sur nos têtes? En un mot, si tous les astres sont réunis en groupes, la Terre appartient donc aussi à un groupe, à un système d'étoiles? — Voyons !
* Chilile llarold^ Lxxxviii-xci.
YI
LA VOI E LACTEE
0 nuit mnjeslucusc, arche immense et profonde
Où l'on entrevoit Dieu comme le fond sous l'onde,
Où tant d'astres en feux portant écrit son nom
Vont de ce nom splendide éclairer l'horizon,
Et jusqu'aux infinis où leur courbe est lancée,
Porter ses yeux, sa main, son ombre et sa pensi'o !
Et vous, vents palpitant la nuit sous ces hauts lieux,
Qui caressez la terre et parfumez les cieux!
My^tères delà nuit, que l'an-re seul contemple,
Cette heure aussi pour moi lève un rideau du temple.
1^âMarti>°e, Jocclijn.
Oui, la Terre, comme tous les autres astres, fait partie d'une ne'buleuse. Elle n'est pas isole'e dans les de'serts de l'infini, elle ne fait pas exception à la loi géne'rale. La Terre, comme les planètes qui l'avoisinent, appartient au Soleil. Ce soleil les représente dans le recensement universel des astres, car ni terre ni planètes ne comptent au nombre de ces splendeurs, et ce soleil est l'une des e'toiles composantes d'une immense nébuleuse.
Le Soleil n'est qu'une étoile : cette assertion peut étonner au premier abord, à cause des illusions produites par les
sens. Le flambeau de notre lumière, le foyer de la chaleur, le gouverneur de la vie terrestre nous ajDparaît sous le prestige légitime de son unique puissance, et nous le saluons comme le prince des astres, comme le premier d'entre les grands du ciel. Et pour nous, en effet, il mérite souverainement ces titres, et tous ceux que notre juste reconnaissance se plaît à lui attribuer. Mais si nous l'estimons supérieur aux étoiles, si nous le trouvons plus important, plus magnifique, plus nécessaire, c'est uniquement parce que nous sommes auprès de lui, parce qu'en réalité nous sommes son locataire, son sujet, et que, contrairement à ce qui se passe sur la terre, nous reconnaissons avec bonheur la supériorité de nos maîtres dans l'ordre céleste. Lui appartenant, nous vivons à ses dépens, en véritables parasites, et sans lui nous tomberions soudain dans les ténèbres de la mort. Le remercier et reconnaître sa puissance n'est que trop juste. Cependant, pour juger les choses au point de vue de l'absolu, il faut nous élever au-dessus de la dépendance particulière qui peut s'opposer à la justesse de notre jugement, comme celui ()ui, après avoir étudié l'intérieur d'un édifice, voulant examiner le rang de cet édifice dans la ville, s'en éloigne, et, se plaçant sur une hauteur, compare entre eux les différents monuments de la cité. 11 faut de même sortir de la domination solaire et nous transporter en esprit dans un point reculé de l'espace, d'où nous puissions reconnaître par comparaison le rang occupé par notre soleil dans l'univers sidéral.
Or, en nous éloignant du Soleil, vers un point quelconque de l'espace, nous verrons ce soleil diminuer de grandeur et perdre l'importance capitale qui paraissait être son privilège. Quand nous atteindrons les limites de son système, il ne nous offrira déjà plus que l'aspect d'une grande étoile. En nous éloignant encore, nous le verrons descendre au rang d'une simple étoile. Enfin, si, nous dirigeant vers une étoile quelconque du ciel, nous continuons d'assister à la décroissance de cet astre, qui s'enfonce derrière nous dans les profondeurs
M VOIE L.VCTEE. 51
de l'étondiio, tandis qu'il deviendra petite étoile, perdue bientôt dans la multitude des autres, celle vers laquelle nous dirijieôns nos pas perdra au contraire de son aspect modeste, grossira, resplendira, et, grandissante mesure que nous apjirocherons d'elle, deviendra un véritable soleil, non moins important que le nôtre par sa puissance lumineuse et calorifique , et par les dons qu'elle dispense aux planètes de son domaine.
En passant au delà de ce nouveau soleil et en continuant notre marche, nous assisterons à la transformation analogue d'autres étoiles en soleils : toutes celles vers lesquelles nous passerons successivement nous apparaîtront sous cet aspect, nous montrant ainsi qu'elles brillent de leur propre lumière et sont autant de foyers planétaires. Enfin, lorsque nous aurons traversé ces plaines étoilées, nous atteindrons des plages oîi les soleils sont plus clairsemés, et bientôt un désert vide d'étoiles.
Aux milliards de milliards de lieues que nous venons de traverser, ajoutons encore une certaine quantité de milliards, et nous arriverons bientôt en un point favorable pour nous rendre compte du rang absolu de notre Soleil. Supposons donc que nous abordions enfin les premiers soleils constitutifs d'une nébuleuse, et qu'alors seulement, nous retournant ducôtéd'où nous venons, nous cherchions quelle place occupe notre soleil dans l'armée d'étoiles que nous avons laissée derrière nous. C'est de là seulement que nous pouvons bien juger les choses. Or voici ce qui nous apparaît :
Tous les astres qui peuplent nos nuits étoilées sont maintenant resserrés dans une étendue restreinte, et nous remarquons, — maintenant que nous sommes sortis de leur ensemble, — qu'ils forment une agglomération de petits points brillants, et qu'ils ressemblent à une île de lumière suspendue dans l'espace. En un mot, et c'est là que nous voulons en venir, ils forment une nébuleuse. Cette nébuleuse est isolée; ses limites sont assez nettement définies, et nul groupe, nulle étoile ne brille dans le désert qui l'environne. Elle se dessine
dans les ténèbres sous la forme que nos lecteurs n'ont pas manqué de remarquer à travers le ciel pendant les nuits limpides ; car la Voie lactée, cette traînée blanchâtre qui traverse le ciel étoile dessine pour nous la forme de l'univers sidéral dont nous faisons partie.
Comme la Voie lactée entoure entièrement la Terre, nous voyons par ce fait même que nous sommes dedans.
C'est dans cette nébuleuse que nous habitons ; c'est là que réside notre monde solaire. En quel endroit sommes-nous? La question est au moins curieuse, et du point où nous venons de nous placer pour observer sous son aspect véritable l'amas d'étoiles dont nous faisons partie, les meilleurs instruments ne parviendraient pas à distinguer notre petit soleil. Cependant on a pu conclure que nous ne sommes pas trop éloignés du centre de cette immense agglomération d'étoiles.
Si nous habitons ainsi dans la région médiane d'une riche nébuleuse, comment se fait-il, pourront se demander les esprits curieux, comment se fait-il que nous ne nous en apercevions pas, et que nos nuits limpides nous montrent tout autour de nous un ciel purement et splendidement étoile? Est-il donc nécessaire de s'en aller à tant de milliards de milliards de lieues de la Terre pour savoir où elle se trouve? et si cela est nécessaire, comment l'a-t-on su?
Mais non : cela n'est pas nécessaire, puisque l'on connaît cette position. D'ici, sans sortir de notre sphère, nous observons le ciel, et nous voyons précisément que tout autour de nous un grand cercle nébuleux enveloppe notre globe. Nous nous vovons vers le centre de ce cercle, et toutes les nuits nous montrent sur nos têtes une bande blanchâtre de petites étoiles serrées nous entourant perpétuellement.
La Voie lactée, ce large ruban irrégulier de nuages stellaires qui traverse le ciel dans toute sa largeur, n'est pas autre chose, en effet, que la plus grande longueur de cette immense lentille (ou anneau) d'étoiles, dont notre soleil n'est qu'un atome. Si le ciel tout entier ne paraît pas nébuleux dans tous