‹ Les merveilles de l'architecture (volume 2)Chapitre 68 sur 191 · LIV. III. CHAr. V. LE PONT DU GARD · texte numérisé non relu

LIV. III. CHAr. V. LE PONT DU GARD

l'aqueduc; le ciel était à l'orage, mais une éclaircie dorait le monument qui paraissait étincelant de lumière; le site sauvage, la solitude complète du lieu, le bruit du torrent, ajoutaient une poésie sublime à l'architecture imposante qui s'offrait à mes yeux.

«t On aborde le monument par le moins beau côté, celui du pont que les états de Languedoc ont fait bâtir et accoler à l'aqueduc romain. Si l'on passe sous une des arches et qu'on se retourne après une cinquantaine de pas, il paraît alors dans tout son avantage. Toute cette construction est empreinte d'un caractère de grandeur qui saisit le spectateur, et ({u'aucune description ne peut rendre. Les pierres, ou plutôt les blocs énormes qui forment les piles, sont brutes à leur surface extérieure et séparées par un bossage grossier ; cette rudesse fait bien ; c'est un ouvrage de géants dont les yeux n'apercevaient pas les imperfections que nous autres nains pouvons découvrir. Au reste, ce n'est qu'après quelques minutes d'admiration muette qu'on observe les imperfections, qu'on les recherche même, comme honteux de l'émotion involontaire que l'on vient d'éprouver. Alors, pour être fidèle au précepte du faux sage : Nil admirari, on se dit que les arches sont d'inégal diamètre, que la courbe de leur cintre est interrompue désagréablement par des pierres en saillie, que la ligne de l'aqueduc n'est pas droite et qu'elle se courbe sensiblement sans motif, ce qu'il eût été

facile d'éviter avec quelques centaines de pieds de corde. On remarque l'irrégularité constante, et presque systéniati(|ue de toutes ses parties, — le même pilier portant des impostes de hauteur inégale, — la plus grande arche placée à côté de la plus petite; et on se demande alors si les règles sont faites pour le génie ou si la grandeur exclut nécessairement le goût et la précision.

« L'appareil intérieur des arches est composé de trois cintres ou tranches énormes, parallèles, collées on ne sait par quel art. Lapluie qui devrait filtrer entre les intervalles de ces tranches, a été impuissante contre le ciment romain. Cependant les hommes qui élevaient ces monuments gigantesques ont pensé qu'ils pourraient un jour se détériorer. Les pierres en saillie, qui interrompent le cintre des arches, ont été destinées à soutenir des échafauds pour des réparations. Quelle confiance ils avaient dans la durée de leur empire, ces Uomains qui prévoyaient qu'un jour ils pourraient avoir à réparer le pont du Gard 1

a On a dit trop de mal du pont moderne ; c'est sans doute un trait de harbarie d'avoir élevé une construction nouvelle à côté de l'ouvrage des Romains ; mais il semble que les architectes du dix- huitième siècle se soient un peu inspirés par un si beau voisinage. » (Mérimée.)

Après ces impressions, si concordantes en somme.

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