LIV. IV. CHAP. I. SAINTE-SOPHIE
nérales et les empêchent d'être aisément discernées. Entre les contre-forts élevés par Amurat III pour soutenir les murailles ébranlées aux secousses des tremblements de terre, se sont accrochés, comme des agarics dans les nervures d'un chêne, des tombeaux, des écoles , des bains, des boutiques , des échoppes.
<£ Au-dessus de ce tumulte s'élève, entre quatre minarets assez lourds , la grande coupole appuyée sur des murs aux assises alternativement blanches et roses, et entourée comme d'une tiare d'un cercle de fenêtres treillissées à jour ; la coupole s'épate pesamment sur ce tas de masures désordonnées, et le voyageur , dont l'imagination avait involontairement travaillé à ce nom magique de Sainte-Sophie, qui fait penser au temple d'Éphèse et à celui de Salomon, éprouve une déception qui heureusement ne se continue pas quand il a pénétré dans l'intérieur.
« On se trouve bientôt, après quelques détours, en face d'une porte de bronze, dont un des battants garde encore l'empreinte d'une croix grecque. Cette porte latérale donne accès dans un vestibule percé de neuf portes. Au premier pas que je fis , continue Théophile Gautier, j'éprouvai un mirage singulier, et il me sembla que j étais à Venise, débouchant de la piazza sous la nef de Saint-Marc. Seulement les lignes s'étaientdémesurément acrrandies et tout avait
pris des dimensions colossales ; les colonnes surgissaient immenses du pavé recouvert de nattes ; l'arc de la coupole s'évasait comme la sphère des cieux ; les pendentifs, dans lesquels les quatre tleuves sacrés épanchent leurs Ilots de mosaïque, décrivaient des courbes géantes, les tribunes s'étaient élargies de manière à contenir un peuple.
« Quoiquel'islamisme, ennemi des arts plastiques, l'ait dépouillée d'une grande partie de ses ornements, Sainte-Sophie est encore un magnifique temple. Les mosaïques à fond d'or, représentant des sujets bibliques, comme celles de Saint-Marc, ont disparu sous une couche de badigeon. On n'a conservé que les quatre gigantesques chérubins des pendentifs, dont les six ailes multicolores palpitent à travers le scintillement des cul)es de cristal doré ; tncore a-t-on caché les têtes qui forment le centre de ce tourI)illon de plume sous une large rosace d'or, la reproduction du visage humain étant en horreur aux musulmans. Au fond du sanctuaire, sous la voûte du cul de four qui le termine, on aperçoit confusément les lignes d'une figure colossale que la couche de chaux n'a pu cacher tout à fait : c'est celle de la patronne de l'église, l'image de la Sagesse divine, ou plus exactement la sainte Sagesse [Agia Sophia), et qui, sous ce voile à demi transparent, assiste impassible aux cérémonies d'un culte étranger. • « Les statues ont été enlevées. L'autel fait d'un
Vue intérieure de Sainte-Sophie à Constantinoi)le.