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espèces, le sentiment de sa supériorité , quant à la force , lui inspire des idées généreuses. Îl est très-susceptible de pitié, d’attachement et de reconnaissance. — Mais, papa, ces qualités semblent être produites par la raison, me, le sentiment. Comment se fait-il qu'un animal puisse en être pourvu? — Dieu a tout créé pour l’homme, et tu conviendras, mon ami, que c’est bien un effet particulier de sa bonté s’il a doué de qualités particulières quelques espèces, qui sans cela n’inspireraient que l'effroi. La masse énorme de l’éléphant, qui épouvanterait les hommes , par sa douceur et sa docilité , leur fournit les moyens
d’en rer parti. Le singe, par ses gen-
*, re RER)
DE LA CRÉATION. 155 tillesses , l’amuse et excite sa gaîté ; le chameau lui prête ses forces, et sa soumission double son utilité ; le bœuf aide l’homme à déchirer le sein de la terre pour lui confier les semences qui doivent servir à sa nourriture ; le cheval le transporte d’un lieu à un autre, et ménage ses forces en lui épargnant de la fatigue. Ghaque espèce est donc douée d’un instinct particulier ; le lion, trop redoutable par ses inclinations hostiles, est cependant assujetti quelquefois aux volontés de l’homme; mais c’est un phénomène qui ne se renouvelle pas souvent, et que l’on fait remarquer à la curiosité, qui paie pour en jouir.
De tous les animaux destinés par la
176 LES MERVEILLES Providence à soulager l’homme dans:
ses travaux , aucun n’est carnivore s.
tous se nourrissent des plantes que la terre produit ou de feuilles d’arbres.
On peut attribuer à ce genre 7e nourriture leurs inclinations plus paciliques; mais pour en revenir au lion, un trait bien fait pour convaincre de sa générosité , c’est celui que la peinture s’est empressée de transmettre à la postérité, et qui a fourni le sujet d'un tableau irès-remarquable.
Une femme était allée faire du bois dans une forêt: elle avait conduit avec elle un jeune enfant , qui jouait sur l'herbe pendant que sa mère faisait ses fagots. Tout-à-coup, un lion énorme
sort de l’épaisseur de la forêt , et vient
DE LA CRÉATION. 137 se jeter sur l'enfant pour en faire sa victime; dé:à son énorme gueule entr’ouverte eflleurait les vêtemens de ‘enfant, lorsque la mère éplorée, voyant la mort de son fils presque certaine, par une inspiration de la tendresse maternelle, se jette à genoux devant le lion , et, par des gestes supplians ainsi que par ses larmes , essaie de fléchir le terribleanimal. Semblant comprendre l’accent de la douleur et y être sensible , le lion contempla quelques instans cette mère éplorée , reposa doucement sur lherbe l'enfant qu'il avait déjà saisi , et retourna tranquillement dans son antre.
Mais , observa Victor, comment la
pauvre mère put-elle conserver assez
178 LES MERVEILLES de présence d'esprit pour tenter ce moyen ? — Telle est, mon ami, Ja puissance de l'amour maternel ; il inspire le vrai courage , et tout ce que le dévoûment peut avoir de plus sublime, car il n’y a pas de doute que si cette femme eût eu la possibilité de se mettre entre le lion et son fils, qu’elle ne l'eût fait. — Mais enfin, papa , les animaux peuvent donc raisonner ? — Je te répète, mon ami, que les bornes de leur intelligence sont mesurées à l’énstinct dont le Créateur les a pourvus : parce qu’un chien te caresse , qu’il est sensible à tes bons traitemens, qu’il prend vivement ta défense contre ceux qui V'attaquent, en conclurais-lu qu'il a
la même raison que toi ? Il faut admirer
dans ces qualités qui te touchent et t’attachent, la destination que sans doute Dieu a assignée à cet animal, qu'il a destiné à être le compagnon fidèle de l’homme, et qu'il a doué de tout l'instinct nécessaire pour qu'il s’attachât à celui qu’il devait défendre et distraire. La preuve que cet animal si intelligent , si dévoué , qui excite, à si juste raison , notre reconnaissance et notre étonnement, est bien loin de participer à cette noble partie de nousmêmes , qui nous distingue de toutes les autres espèces, et prouve que nous sommes créés pour leur commander ; c'est que le chien, si dévoué à son maître , ne contracte aucun lien avec
ceux de son espèce; la chienne, qui
défend ses petits avec tant de solleitude tant qu'ils ont besoin d'elle, les confond dans la foule, et ne les reconnaît seulement plus dès que ses soins cessent de leur être nécessaires.
Comment cette ligne de démarcation, qui offre des nuances si prononcées , ne frappe-t-elle pas notre raison, et ne uous pénètre-t-elle pas d’une pro-.
fonde reconnaissance ? — Oh! papa, contez-nous donc encore quelque anec :
dote d'animaux. — Chaque espèce pourrait m'en fournir assez pour oCcuper agréablement vos loisirs pendant plusieurs journées ; mais puisque noùs sommes si riches, je vais vous raconter encore quelque chose de re-
Latif au lion , que l'on désigne à juste
DE LA CRÉATION. 181 titre comme le rot des animaux.
À l'ile du Sénégal, plusieurs esclaves nègres s'étaient sauvés de l'habitation de leur maitre, qui les maltraitait avec une rigueur affreuse. [ls s'étaient réfugiés dans une caverne, pour se mettre à l'abri des recherches qu’on aurait pu faire de leurs personnes, et étaient devenus ce qu’on appelle des nègres marrons, c'est-à-dire qui ont échappé à l'esclavage par la fuite , et vivent dans les lieux les plus reculés.
Un de ces nègres s'étant écarté de ses compagnons , rencontra une lionne
couchée sur le sable , et qui paraissait
souffrir beaucoup ; d’abord il fut tenté
de profiter de l’état de souffrance du 1, 6
terrible animal pour le tuer, mais un sentiment de compassion succéda à ce premier mouvement inspiré par le désir de sa conservation, et s’approchant de la lionne qui l’implorait par ses regards, il vit qu'elle ne pouvait se remuer, parce qu'ayant perdu probablementises petits, son lait était tellement engorgé dans ses mamelles, qu’elle devait en être très-incommodée. Le nègre essaya dela débarrasser du fardeau qui la faisait souffrir, et lui pressant doucement les mamelles avec ses mains, il parvint à en faire jaillir le lait. et à mesure que cette opération s’effectuait, la lionne , paraissant soulagée, se prêtait avec une
docilité parfaite 1 toutes les attitudes
DE LA CRÉATION. 185 qui pouvaient {avoriser la bonne volonté du nègre, à quimême elle léchait les mains.
Lorsque l'animal fut tout-à-fait soulagé, il se disposa à suivre celui qui venait de lui rendre un si éminent service , et il l’accompagna à la caverne, qui lui servait d'asile ainsi qu'à ses compagnons. Les autres nègres furent bien surpris et presque épouvantés de voir leur camarade en si redoutable compagnie ; mais'lorsqu'il leur en eut dit la cause , ils pensèrent qu'ils pourvaient tirer un plus grand parti pour leur sûreté de cette circonstance, ei faisant à la lionne beaucoup de prévenances , ils la déterminèrent à par-
tager leur demeure.
La connaissance fut bientôt cimentée, et la bonne harmonie s’établit peut-être avec plus de facilité qu'entre des hommes civilisés : chaque jour la è lionne suivait de préférence le nègre qui avait été son bienfaiteur. Si elle | s’en écartait quelques instans , ce n’£tait que pour chercher sa subsistance, et souvent même elle partageait avec ses nouveaux amis le produit de sa © chasse. Un jour que les nègres étaient # restés dans la caverne à cause du mau- | vais temps , ils furent surpris par une vingtaine d'hommes que leur ci-devant maître avait mis à leur poursuite , et ils auraient peut-être été contraints de céder à la force, et de retourner re-
prendre des fers détestés , si la lionne
DE LA CRÉATION. 185 n’était devenue pour eux le plus puissant des auxiliaires. Du moment où elle avait vu des gens qui lui étaient inconnus , elle s’était avancée d’un air menaçant, et avait fait reculer les assaillans. Les nègres marrons, rassurés par ce SECOUTS , firent entendre à leurs adversaires que s'ils ne se retiraient pas bien vite , ils allaient les {aire dévorer par la lionne. Cette menace ne manqua pas son effet, et peu jaloux de se mesurer avec un ennemi Si: redoutable, ils s’en retournèrent dire à celui qui les avait envoyés , que les nègres fuguifs étaient sous une protection trop puissante pour tenter
de la braver.
Cette anecdote fit du bruit: et le G*
gouverneur du Sénégal fit promettre aux nègres marrons leur grâce et l’assurance de la liberté, s'ils voulaient lui amener la lionne ; mais ne se fiant pas assez aux promesses des Européens pour racheter leur hberté au prix d’une telle déloyauté, les nègres marrons changèrent d'asile, et furent confier à une autre caverne la conservation de leur existence ; ils y restèrent longtemps, toujours sous la protection de leur généreuse gardienne, qui s'était tellement familiarisée avec eux, qu’elle était devenue aussi douce et aussi docile qu'un chien domestique. Tous les printemps, elle les quittait pendant quelques jours, et revenait ensuite
jouir près d’eux des douceurs de la
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DE LA CRÉATION. 18; maternité, Plusieurs fois ils essayèrent d’élever ses petits lionceaux , mais dés qu'ils devenaient un peu grands , ils reprenaient leurs habitudes sauvages, et s’enfonçaient dans l’épaisseur des forêts pour n’en plus revenir. Gette communauté subsista pendant cinq ans , sans que la moindre mésintellisence en alérât les charmes ; mais au bout de ce temps-là, soit que la lionne fût devenue victime de quelques chasseurs , soit par d’autres causes que l'on n’a pu Savoir, elle ne revint plus; et les nègres, privés de leur plus solide appui, traitèrent avec un autre colon, et reprirent les chaînes de l'esclavage, n'étant plus sûrs de pouvoir CONSEr ver
leur liberté,
Mais , dit Auguste avec feu, je voudrais bien savoir de quel droit il ya des hommes qui en réduisent d’autres en esclavage? — Par le plus injuste de tous, le droit du plus fort. Et remarque , mOn ami, que CEUX qui en usent sont cependant des hommes civilisés, qui suivent les lois d’une reli-
sion toute d'amour el de charité, qui prétendent être guidés par les principes de Ja philantropie, c’est à-dire, de j'amour des hommes. Ils ont porté leurs vices dans ces contrées éloignées, où de pauvres sauvages auraient dû recevoir les bienfaits attachés à la civilisation, et au lieu de les instruire, ils les ont enchaïnés.
Conme ils avaient sur ces sauvages
Le nf ER
DE LA CRÉATION. 189 l'avantage incalculable de savoir employer les armes à feu, ils les ont soumis sans beaucoup de peine ; mais rien ne révolte tant l'humanité et ne fait plus gémir la sensibilité, que les traitemens barbares et. les cruautés employés dans ce qu’on appelait la traite des nègres, qui n’était autre chose que d’aller les acheter dans leur pays, où l’on profitait de leur ignorance et de leur passion pour les li-
queurs fortes, pour les transplanter
dans d’autres climats, où les travaux
les plus rudes , les traitemens les plus barbares devenaientleur partage. C’est aux sueurs des nègres et souvent à leur sang que nous devons l'avantage
de manger du sucre et de prendre du
190 LES MERVEILLES café, parce que trop faibles pour cultiver ces denrées dans nos colonies d'Amérique, cette culture est faite parles malheureux nègres qu’on amène de l'Afrique dans les Antilles, ou îles d'Amérique qui nous appartiennent.
Cependant, comme la population des nègres s’est beaucoup accrue dans les lieux mêmes où ils étaient esclaves; fatigués de la pesanteur du joug avec lequel on les dirigeait; encouragés secrètement par des gens assezimprudens pour ne pas voir à quels excès pourraient se livrer des hommes opprimés par des maîtres cruels, si on leur rendait trop brusquement la liberté ; Les nègres de la plupart de nos colonies se
sontrévoltés, et par des fureurs atroces,
DE EA CRÉATION. 191 ont égalé les blancs en cruauté. Des massacres horribles, des incendies , des pillages, sont devenus les fruits déplorables de cette révolte ; cependant , à travers les malheurs d’une pareille révolution , qiélques nègres ont prouvé combien les bons traitemens avaient de puissance-sur leur esprit, et combien l'attachement et la reconnaissance pouvaient leur inspirer de courage, de zèle et dé dévoüment.
Papa, dit Victor, racontez-nous quelque chose de ces pauvres nègres , s’il vous plaît. —- À Saint-Domingue, il y avait un colon fort riche , dont les nègres étaient traités rigoureusement.
Souvent la fille de colon avait gémi
des châtimens sévères infligés aux
102 LES MERVEILLES malheureux nègres pour les fautes les plus légères ; et comme elle avait plus d’une fois arraché des mains du commandeur (nom du nègre qui dirige les autres} le fouet prêt à sillonner les épaules des escldVes , elle était chérie dans l'habitation , comme un ange tutélaire qui avait souvent l'art de désarmer la cruauté. Lorsque la révolte des nègres arriva, ils avaient si bien pris leurs mesures pour frapper leurs victimes, que tous les colons étaient marqués du sceau de la proscription, et que le poignard , ainsi que les torches de l'incendie devaient briller en mêsne temps.
Le secret le plus profond avait été
juré par les conjurés avec des sermens
DE LA CRÉATION. 103 épouvantables , et la plupart des colons étaient à la veille d’être livrés au trépas, qu'ils n’en avaient pas le moindre doute.
M. Marin, dont je viens de vous parler , était de ce nombre , et la mort devait l’atteindre dans vingt-quatre heures , qu’il ordonnait encore le chà- | timent d’un nègre qui le subit sans dire autre chose que : bientôt ton tour.
Adèle, sa fille, était absente de l’habitation lorsque le nègre fut chàtié ; étant revenue assez tard , elle fut surprise de rencontrer un nègre qui lui fit des signes pour l’engager à aller le joindre dans un endroit qu’il lui dé-
signa. Adèle s’y rendit, et le nègre,
mettant un genou en terre, lui dit d’une voix bien basse : Bonne petite maîtresse, moi vouloir sauver toi, parce que toi bonne pour tous les pauvres nègres. — Que veux-tu dire, Azor? — Qu'il faut que toi pardonne à moi ce que je vas faire; mais toi verras que pauvre nègre t'aime.
À FPinstant, il la saisit d’un bras nerveux, et, lui couvrant la bouche avec un mouchoir , il emporte avec une rapidité extrême dans une grotte x plus d’une lieue de l'habitation.
Adèle avait bien peur, etrne pouvait concevoir dans quelle intention le nèere se conduisait ainsi. Lorsqu'ils furent dans la grotte, Azor la déposa
sur un lit de mousse qu'il avait pré-
DE LA CRÉATION. 195 paré d'avance , et lui expliqua que la nuit même , la ville devait être incendiée, et les colons massacrés; qu’il s’exposait à être lui-même assassiné par ses camarades en la sauvant, parce que lextermination des blancs avait été décidée par les noirs, mais qu'il n'avait pu se résoudre à la laisser périr, parce qu'il se rappelait avec attendrissement qu’elle avait toujours été bonne et humaine, et qu'il s'était décidé à user de violence pour Îa sauver.
La pauvre Adèle se jeta à ses genoux , en le conjurant de sauver aussi son père , parce que la vie lui serait odieuse, s’il ne sauvait pas celle de
l’auteur de ses jours. D’abord , Azor
parut inexorable , ensuite il se laissa toucher, et promit de faire tous ses efforts, ne dissimulant pas qu’en faisant cette promesse, il s’exposait à une mort presque certaine; mais enfin , il céda aux instances d’Adèle , et Ja quitta en lui faisant donner sa parole qu’elle ne quitterait pas un seul instant la grotte où il l’avait amenée, parce que de cette condition dépendait absolument son salut.
Jugez, mes chers enfans, quelles furent l’anxiété et les angoisses de cette jeune personne, lorsqu’au milieu de ja nuit, elle vit les flammes consumer les habitations , et qu’elle put distinsuer les hurlemens de la fureur , et les
gémissemens des victimes qui parve-
Pay: 197:
Elle voit accourir vers la grotte, 2 negres
Les à x dont l'un parawsau grievement blesse :
DE LA CRÉATION. 197 naient jusqu’à elle ; tremblante, incertaine sur ce qu’elle devait faire, vingt fois elle fut sur le point d'abandonner sa retraite pour courir au-devant du poignard homicide; et cependant un instinct secret la reünt. Enfin , ‘au point du jour , elle voit accourir vers la grotte deux nègres, dont lun paraissait grièvement blessé, et bientôt elle distingue son père, conduit par Azor, qui, épuisé de fatigue, ainsi que par la perte de son sang , tomba à ses pieds en murmurantd’une voix faible :
Moi mourir content, puisque moi ai sauvé mauvais blanc; mais lui était père à bonne pelile maîlresse, el moi avais promis à elle.
M. Marin raconta à sa fille qu Azor GT: