CHAPITRE XIV
DERNIÈRE ET HEUREUSE CAMPAGNE DE 1860. — POSE DU CABLE AU MOIS D'AOUT 1866. — LE CABLE DE {805 EST REPÊCHÉ PAR LE GREAT-EASTERN.
Après ce fâcheux échec, M. Cyrus Field revint immédiatement en Angleterre, pour
commander un nouveau câble, et faire préparer tout ce qu'il faudrait pour relever l'ancien, car les officiers de marine se faisaient fort de Je retrouver dans les profondeurs de l'Océan.
Ainsi le découragement n'avait pas atteint une seule minute ces vaillants ouvriers. C'était maintenant deux conducteurs au lieu d'un, que l'on voulait établir entre les deux mondes ! Seulement, l'argent manquait; il fallait faire souscrire au plus vite, un nouveau capital de 15 millions ; car la loi anglaise ne permettait à la compagnie, ni d'augmenter ce capital, ni même de contracter un emprunt. Heureusement, deux riches capitalistes apporte rent le tiers des fonds avant qu'aucun appel n'eût été fait à de nouveaux actionnaires. M. Glass , d'un autre côté , commença la construction du câble, avant d'avoir reçu aucune avance.
Fi£. '[56. — Câble atlantique de 1866 (grandeur naturelle).
Pour établir deux conducteurs télégraphiques entre Terre-Neuve et l'Irlande, en profitant du câble qui reposait au fond de l'Océan, la distance à parcourir était de 4,800 kilomè-
tres. Il restait dans les ateliers de Greenwich 2,000 kilomètres du câble de 1865. On en fit confectionner 3,500 kilomètres neufs, ce qui donna un excédant de 25 pour 100 sur la route à faire.
Le nouveau câble qui fut construit, et que représente la figure 156, était plus léger et un peu plus flexible que celui de 1865.
Il différait peu d'ailleurs de celui de 1865. Son noyau intérieur se compose d'un faisceau de sept fils de cuivre, dont six sont enroulés autour du septième. Chaque fil de cuivre a 3TOm, 6 de diamètre.
Le fil central, autour duquel étaient enroulés les autres fils de cuivre, a été préalablement enduit d'une couche de gutta-percha, rendue visqueuse par J 'adjonction du mastic de Chat' terton, qui, remplissant tous les interstices, a pour objet d'augmenter la solidité de la corde métallique et d'empêcher les fils de ballotter à l'intérieur.
Fig. J 57 . — Portion côtière du câble atlantique de 18(15 (grandeur naturelle*.
Cette première corde métallique est enveloppée de quatre couches de gutta-percha, alternant avec autant de couches de mastic Chatterton. Le poids de cette enveloppe isolante est de 98 kilogrammes par kilomètre.
L'enveloppé protectrice extérieure est for-
Fig. 158. - Bouées et grappins employés pour relever le câble perdu en 1S65 (page 210).
mée de dix solides fils de fer, légèrement galvanisés, de 2™, 5 de diamètre. Chaque fil est entouré séparément d'une gaine formée par cinq fils de chanvre de Manille, ces fils s'enroulent en hélice autour de l'âme du câble, bourrée encore d'une couche intermédiaire de jute, matière textile tirée des Indes.
Le diamètre total du câble s'élève ainsi à 27 millimètres. Son poids dans l'air est de 865 kilogrammes par kilomètre, et dans l'eau de 400 kilogrammes. Il faudrait, pour le briser, employer un effort représenté par 8 tonnes et quart (8,25*0 kilogrammes}.
Le câble de côte pour les rivages d'Irlande et de Terre-Neuve, était deux fois et demie plus gros que le câble ordinaire. Il se composait d'une double ceinture de fils de fer, séparées par une gaîne de gutta-percha. La figure 157 représente ce câble côtier.
Malgré son énorme capacité, leGreat-Eastern n'aurait pu recevoir le câble entier, avec le supplément préparé en prévision de la seconde ligne à compléter. Pour loger une partie de l'ancien câble qui restait dans les ateliers de Greenwich, et qui devait se souder au câble en ce moment endormi sous les eaux
de l'Océan, on fréta deux bâtiments à vapeur, la Medway eïYAlbany. Le câble de côte pour le rivage d'Irlande, fut placé sur le William Cory; le câble côtier destiné à Terre-Neuve, était porté par la Medway.
Quelques réparations furent faites au Great- Eastern. On le munit d'un appareil qui permettait de rendre en quelques minutes, les deux roues indépendantes Tune de l'autre, afin que le navire pût tourner rapidement sur lui-même, comme sur un pivot. On diminua la dimension des roues, afin de réduire sa vitesse, qui avait paru trop grande pour le cas d'immersion dans une mer profonde. Sa vitesse maximum fut fixée à six nœuds, un peu moins que sa vitesse moyenne en 1865.
L'appareil pour le déroulement du câble, était le même qui avait servi en 1865 ; on l'avait seulement muni d'un système d'engrenage qui avait pour objet de renverser rapidement le sens du mouvement, de manière que les mêmes poulies, freins, etc., qui servaient à immerger le câble, fussent propres, en cas de besoin, à le retirer de la mer et à le ramener dans le navire.
Quant à l'appareil spécial de relèvement, qui s'était montré insuffisant en 1865, on le renforça beaucoup à l'avant. On le munit de deux tambours de lm,70 de diamètre ; chaque tambour était mis en mouvement par une machine à vapeur de la force de 40 chevaux.
Des machines de relèvement furent également placées à bord de la Medway et de YAl~ bany.
Le dragage, qui n'avait été en 1865, qu'une opération imprévue et secondaire, devait jouer, cette fois, un rôle essentiel, puisqu'il s'agissait d'aller retirer l'ancien câble de la profondeur de près de 4 ,000 mètres où il gisait. Aussi avait-on rassemblé tout un arsenal de grappins et de cordages. Ces cordages étaient tressés en fil de l'acier le plus résistant, recouverts de chanvre de Manille, et formant un tout de 6 centimètres de diamètre, qui pouvait supporter un poids de trente tonnes.
Il y avait trois espèces de grappins : les uns disposés simplement de manière à labourer le fond de la mer, pour y accrocher le câble ; les autres en forme de pince, destinés à le saisir plus fortement quand il serait soulevé. D'autres, en forme de calotte, étaient amincis à leur bord circulaire de manière à présenter untranchantd'acier assez puissant pour couper le câble [fig, 158) . On avait ainsi prévu tous les cas. Admettons, en effet, qu'avec un des grappins du premier genre, un des navires, la Medway, par exemple, eût accroché le câble et l'eût soulevé ; alors un autre navire plus puissant, le Great-Eastern, lançant un grappin de la seconde espèce, saisirait fortement le câble et le maintiendrait comme dans un étau. Enfin un troisième navire, YAlbany, arrivant par derrière, et lançant un grappin à tranchant, qu'agiteraient à force de bras les gens de l'équipage, pourrait frapper, scier le câble soulevé, et le couper à peu de distance du Great-Eastern. Ce dernier navire pourrait alors procéder plus facilement au relèvement du câble, dont l'extrémité serait libre et ne lui opposerait plus de résistance. Le plan de toutes ces opérations avait été dressé de longue main par M. Canning.
On avait beaucoup commenté cet accident, si petit dans sa cause, si désastreux dans ses conséquences, des deux épis de fer qui s'étaienl trouvés traversant le câble de part en part, ert l'on ne pouvait s'empêcher d'y voir l'œuvre de la malveillance. Pour empêcher le renouvellement d'une pareille forfaiture, on avait choisi, pour travailler à bord du Great-Eastern et des trois autres navires, les hommes les plus connus et les plus dévoués. Pour plus de sûreté, on les avait revêtus de camisoles de toile se boutonnant par derrière, et dépourvues de toute espèce de poche, qui permît de cacher le plus petit bout d'instrument. Enfin on les avait prévenus, et ils avaient souscrit à cette clause draconniene , qui , assurément, n'aurait jamais été exécutée, que l'auteur de la moindre tentative coupable se-
LE CABLE TRANSATLANTIQUE
rait immédiatement jeté par-dessus le bord.
Au mois de juin 1866, le nouveau câble était terminé et enroulé dans les bassins du Great-Eastem, qui mouillait, à cet effet, dans les parages de Sheerness, à l'embouchure de la Tamise, près de l'île de Sheppey, peu distante de l'usine de Greenwich, où le câble se fabriquait.
Le 30 juin à midi, heure et jour qui avaient été fixés six mois à l'avance, le Great-Eastem quitta Sheerness pour se rendre en Irlande* Il entra dans la baie de Bantry, pour compléter, à Berehaven, son approvisionnement en charbon , en vivres, animaux de boucherie, viande salée, etc., cargaison de victuailles sans laquelle un équipage anglais ne . répondrait de rien. On s'occupait, en outre, de l'examen des machines : elles furent essayées tous les jours, pour donner la certitude de leur fonctionnement irréprochable.
Le 12 juillet 1866, à une heure et demie, l'immense navire quittait la baie de Bantry pour se rendre à Valentia. Il était précédé du Terrible , vaisseau de 21 canons, et des navires à hélice le Medway et tAlbany, qui jaugent chacun 1,800 tonneaux. Le Raccoon, autre navire à vapeur de la marine royale, l'accompagnait de près.
Depuis cinq jours déjà, le câble côtier avait été posé à Valentia, par le William Cory, et fixé à la station télégraphique de l'Irlande. Une bouée marquait la place où finissait, en mer, le câble côtier. Le Great-Eastem et les navires qui l'accompagnaient, allèrent rejoindre cette bouée, qui flottait à 50 kilomètres du rivage. Quand on l'eut atteinte, le câble côtier fut hissé à bord du Great-Eastem. On s'occupa immédiatement de le souder au grand câble atlantique contenu dans les flancs du Great-Eastem.
Le vendredi, 13 juillet, à 3 heures 20 minutes du soir, le dévidage de ce grand conducteur transatlantique commença, aux acclamations enthousiastes et au milieu des kourrah! des équipages des cinq navires.
On comptait employer 3,630 kilomètres de câble depuis Valentia jusqu'à Terre- Neuve, pour une distance réelle de 3,100 kilomètres, augmentée d'environ 17 pour 100 par les sinuosités du fond. Les 1,415 kilomètres restants, devaient servir à la terminaison de la ligne de 1865, interrompue par la rupture du câble, qui était arrivée, comme nous l'avons dit, à environ 700 milles de Terre-Neuve. Il était convenu qu'aussitôt le nouveau câble posé, le Terrible etYAlôany iraient a la recherche de l'extrémité de l'ancien câble perdu en 1865, pour tâcher de le repêcher, et que le Great-Eastem les suivrait, pour achever la pose de ce dernier câble, abandonné, depuis un an, au fond de la mer.
La vitesse maximum du Great-Eastem était fixée à six nœuds, un peu moins que la vitesse moyenne de 1 865 .
La route que l'on suivait, était parallèle, à 50 kilomètres plus au sud, à celle qui avait été suivie en 1865 .
Le samedi 14 juillet, vers 2 heures du matin , M. Ganning, reçut un télégramme , daté de Valentia , transmettant à l'équipage du Great-Eastem la chaleureuse expression des sympathies du peuple irlandais, qui avait tenu un meeting, dans le but de prier pour le succès de cette grande entreprise. M. Canning répondit, par la même voie, que tout allait bien, et qu'on remerciait les auteurs de ce gracieux message.
A midi, on se trouvait à 250 kilomètres de Valentia, et l'on avait déjà coulé 263 kilomètres de câble.
Le samedi 15 juillet, le temps continua d'être aussi favorable que la veille. Tout l'équipage se sentait rempli de confiance dans le succès de la nouvelle tentative, bien que chacun eût encore présents à l'esprit les revers de 1865.
Le Great-Eastem continuait de recevoir, par le câble qu'il était en train de dérouler, des nouvelles d'Europe. On était alors au moment de la guerre entre l'Autriche et l'Italie,
et le Great-Eastern reçut de Valentia, par le câble, une dépêche annonçant le mouvement que le général italien Cialdini exécutait sur Rovigo.
Ainsi , les passagers du Great-Eastern , tout en accomplissant leur merveilleuse besogne, étaient informés, en plein Océan, tout aussi bien que Londres et Paris, des mouvements des armées sur le continent !
Tout en transmettant cette dépêche, on ne cessa pas d'observer les signaux indiquant Tétat de l'isolement du câble. C'était là un progrès réalisé depuiy l'année précédente, et voici comment. En 1865, la besogne de chaque heure était divisée en deux parties : line demi-heure était employée à observer l'isolement du fil au fur et à mesure qu'on le jetait à la mer ; pendant la demi-heure suivante on s'assurait de la résistance électrique et de la bonne conductibilité des fils. Mais pendant ce temps, on était forcé de suspendre l'examen de l'état de l'isolement du câble , et d'un autre côté, il était impossible de transmettre des dépêches à la côte, pendant qu'on faisait cette observation. En 1866, on avait pris les dispositions nécessaires pour observer l'isolement sans aucune interruption, de sorte qu'on n'avait plus à craindre de laisser passer un seul point défectueux du câble pendant sa pose.
A des moments déterminés, on faisait à la station de Valentia le signal indiquant que la conductibilité du fil était parfaite. Les signaux étaient empruntés à un vocabulaire télégraphique composé spécialement pour cette expédition.
Dans la journée arriva une nouvelle dépêche expédiée d'Irlande, et annonçant les victoires de la Prusse, suivies de la cession de Venise à la France, par l'Empereur d'Autriche. Cette nouvelle fut publiée dans le journal lithographié, le Great-Eastern-Telegraph^ qui paraissait chaque soir, à bord, et qui contenait les nouvelles d'Europe, émailiées de quelques bonsinots et traits d'esprit
britannique, dus à la collaboration de l'équipage.
Non-seulement le Great-Eastern recevait tous les jours des nouvelles politiques ou militaires de l'Euxope, mais encore il recevait l'heure astronomique de Greenwich, qu'il signalait ensuite aux navires formant son escorte, pour vérifier leurs chronomètres.
Le 15, à midi, la distance parcourue depuis l'Irlande était de 487 kilomètres et la longueur du câble filé de 507 kilomètres.
Le lundi 16 juillet, tout allait encore à souhait. Le temps était toujours beau, la mer calme. La vitesse moyenne avait été, la veille, de cinq nœuds, la profondeur moyenne de la mer, d'environ 3,657 mètres. La position du navire en latitude et en longitude, était observée par plusieurs officiers, chaque fois que le soleil venait à se montrer, et les résultats en étaient transmis aux navires dfu convoi.
Des nouvelles d'Europe arrivèrent plusieurs fois dans la journée. Elles annonçaient l'incendie de Portland, l'éruption du choléra à Liverpool et de la fièvre jaune à la Véra- Cruz, la suspension des payements de la Banque de Birmingham, etc. Les premiers pas du télégraphe atlantique portaient déjà l'empreinte des misères de la vie humaine et de la société !
A midi, on était à 700 kilomètres de l'Irlande, et la longueur du câble filé était de 778 kilomètres, c'est-à-dire une longueur de 11 i pour 100 de la distance des deux points en ligne droite.
Pendant toute cette journée, la surface de l'Océan était si calme, si unie qu'on voyait s'y réfléchir l'image de la mâture des navires, spectacle inusité dans ces parages. Des troupeaux de marsouins prenaient paisiblement leurs ébats autour du Great-Eastern. La lune était dans son premier quartier. A mesure que son croissant s'arrondissait, le Great- Eastern approchait de sa destination, et la pleine lune devait éclairer l'entrée de l1 expédition dans le port de Terre-Neuve.
LE GABLE TRANSATLANTIQUE
Fig. 159. — Le Great-Eastem.
L'équipage accueillit les heureux présages fournis par Y état favorable de la mer et du ciel, arec un bonheur dont la vivacité était néanmoins tempérée par le souvenir des échecs subis Tannée précédente.
A 8 heures du matin, on avait déroulé et jeté au fond de l'Océan , toute la partie qui avait été conservée du câble de 1865, pour servir à la nouvelle expédition, et l'on commençait à fa faire suivre du câble nouvellement fabriqué 4 Greenwich.
A midi, la distance parcourue était de 868 kilomètres : on avait dépensé !, 033 kilo-
T. II
mètres de câble. La profondeur moyenne des eaux était de 3,600 mètres , le vent soufflait du sud.
Le mercredi, 18, fut marqué par un accident qui faillit compromettre le succès de l'opération.
On avait, depuis la veille, une brise fraîche du sud, une mer moyennement calme, un ciel très-chargé, et de temps à autre, une pluie légère. A 5 heures et demie du soir, la cloche d'alarme se fit entendre de la cabine électrique des physiciens. En un clin d'œil, tout le monde fut à son poste, et les
chefs de service arrivaient auprès des machines. Mais ils trouvèrent ces machines fonctionnant très-bien*
Hâtons-nous de dire qu'il n'y avait eu qu'une fausse alerte* L'un des ingénieurs avait, par accident, touché au ressort du battant de la cloche.
A minuit et demi, seconde alarme, plus sérieuse, cette fois. Environ ISO mètres du câble, dans un enchevêtrement complet, formaient d'inextricables nœuds. Pendant le dévidement, plusieurs tours du câble enroulés dans le bassin, avaient été soulevés et entraînés avec la partie déjà déroulée. Tout ce fouillis allait passer sur l'arrière, d'où le câble descendait à la mer. On arrêta le navire ; M . Canning fit préparer, à tout hasard, les bouées, et l'équipage se mitàl'œuvre, pour essayer de débrouiller les nœuds du câble, au milieu d'une pluie furieuse et d'un vent qui soufflait avec rage.
Jamais pêcheur à la ligne ne trouva son engin dans un pareil état de complication. Pendant longtemps on désespéra de défaire ces nœuds gordiens. Mais la patience des ouvriers devait encore triompher de cet obstacle. Suivant les replis du câble jusqu'à leur origine, les passant à l'avant et à l'arrière, ils finirent par arriver à l'origine des nœuds. Pendant ce temps, le capitaine Anderson ne quittait pas le gouvernail. Il s'efforçait, malgré le mauvais temps et l'état défavorable de la mer, de maintenir la poupe du gigantesque navire au-dessous de l'extrémité du câble, pour éviter de le tendre et de le briser. Enfin , à 2 heures du matin, le signal arriva, de l'arrière du Great-Eastern, que tout était remis en ordre [ail rightî) et qu'on pouvait continuer la pose. Les ouvriers avaient enfin réussi à démêler les plis enchevêtrés du câble.
Pendant le temps que dura cette interruption, le plus grand ordre avait régné à bord. Chacun faisait son devoir en silence, et avec un zèle digne des plus grands éloges.
A 6 heures de l'après-midi, on avait reçu d'Irlande , par le câble , qui avait déjà une longueur de plus de 1,110 kilomètres, une dépêche , composée de cent trente-six mots, qui furent transmis en une heure et demie, à raison d'un mot et demi par minute, sans la moindre erreur, et sans interrompre l'observation de l'isolement électrique du conducteur.
On parvint, ce jour-là, à 1,112 kilomètres de l'Irlande, avec une dépense de 1,263 kilomètres de câble (sinuosité moyenne, 14 0/0).
La vitesse fut maintenue, le 18 et le 19, à 4 nœuds 1/2, pour ne rien précipiter, car le temps devenait de plus en plus gros et le roulis très-sensible. Le Great-Eastern avait embarqué 7,000 tonneaux de charbon, et ii n'en consommait que 100 tonneaux par jour.
L'opération de la pose continua avec un plein succès. Pendant la journée du 19, on arriva à 1 ,320 kilomètres de l'Irlande. La profondeur moyenne de la mer était de 4,000 mètres.
Le vendredi 20, la mer s'apaisa presque entièrement, et le vent tourna peu à peu au
! nord. Dans la nuit, on avait achevé de vider le bassin, ou réservoir, de l'arrière du Great-
j Eastern, contenant une partie de câble, et l'on avait entamé le bassin de Pavant. Depuis ce moment, le câble passait donc sur toute la longueur du pont (1S0 mètres) avant d'arriver à la machine, installée à la poupe du navire, d"où il descendait dans la mer. Sur tout ce parcours, il était éclairé, la nuit, par des lampes placées sous la surveillance de gardiens spéciaux. Un feu vert signalait la marque milliaire du câble, c'est-à-dire le chiffre de sa longueur dès qu'il sortait du réservoir ; un fou rouge devait signaler un danger quelconque. Pendant le jour, les lampes étaient remplacées par des drapeaux bleus et rouges.
Toute la nuit, la mer fut belle et unie comme un miroir. Le 20, à midi, on se trouvait à mi-chemin entre l'Irlande et Terrer^euve.
LE GABLE TRANSATLANTIQUE
(Test ici que les deux navires chargés du câble en 1858, s'étaient séparés, pour en commencer l'immersion, en se dirigeant l'un vers l'Europe, l'autre vers l'Amérique. Le Great-Eastern tenait le large depuis nne semaine; le résultat était donc plus satisfaisant qu'en 1865, où deux accidents survenus les 24 et 29 juin, avaient retardé de cinquante-six heures le moment où l'expédition était arrivée à mi-chemin entre la station d'Europe et celle de Terre-Neuve.
La confiance de l'équipage était complète ; une gaieté, facile à comprendre, régnait à bord. Les nouvelles d'Europe continuaient d'arriver avec une régularité admirable : nouvelles commerciales et nouvelles politiques, qui, dans ce moment, étaient remplies d'intérêt, et bien dignes d'obtenir les prémices du câble atlantique. Les employés du télégraphe du bord du Great-Eastern^ et les stationnâmes de Valentia, avaient donc toutes sortes de bonnes occasions de s'exercer au maniement des appareils.
A 11 heures un quart, M. Cyrus Field expédia une dépêche du Great-Eastern à Liverpool, en Angleterre ; et à 2 heures 12 minutes de l'après-midi, il avait reçu la réponse. L'échange de ces dépêches avait demandé trois heures à peine.
Le 21 juillet, l'expédition était à 1,763 kilomètres de Valentia, avec une profondeur d'eau de 3,292 mètres; la longueur du câble filé était de 1,989 kilomètres. Le câble touchait ordinairement la surface de l'eau à une distance de 70 mètres du bord.
Le lendemain, dimanche, la pose continua avec le même succès. L'isolement du câble était parfait. Au départ de Sheerness, la résistance de la gutta-percha avait été trouvée de 800 millions unités Siemens par nœud; elle s'était accrue jusqu'à 1,900 millions d'unités, grâce à la basse température du fond de la mer. Les employés du télégraphe du bord, déclaraient que, si tout allait aussi bien jusqu'à la fin, le câble pourrait
I transmettre sept ou huit mots par minute.
A midi, on se trouvait déjà à 1,992 kilomètres de Valentia, avec une profondeur d'eau de 3,550 mètres. Entre 6 et 7 heures, on passa sur la plus grande profondeur de la ligne actuelle, sans que la tension du câble dépassât les limites prévues.
Le 23 juillet, vers midi, M. Cyrus Field demanda en Irlande, les dernières nouvelles de la Chine et de l'Inde, afin de pouvoir les publier toutes fraîches en Amérique, lors de l'arrivée prochaine du Great-Eastern à Terre-Neuve. Au bout de huit minutes, il recevait la réponse : « Votre demande vient d'être expédiée à Londres. »
A midi, on était à 2,215 kilomètres de Valentia, à 874 kilomètres de Terre-Neuve ; la profondeur était de 3,750 mètres.
Le lendemain, 24, tout allait comme à l'ordinaire. Les seuls incidents de la journée étaient le déjeuner et le dîner. Le couvert était mis, chaque jour, pour cinq cents personnes. La pluie, qui tombait toujours, n'eut pas le pouvoir de diminuer la gaieté de l'équipage, qui ne demandait que deux ou trois jours encore d'une aussi heureuse monotonie.
A midi, la distance parcourue était de 2,445 kilomètres, et celle à parcourir de 648 kilomètres. La profondeur de l'eau était de 4,070 mètres : le câble avait donc une lieue à descendre avant de toucher le fond de la mer!
Le lendemain,mercredi, 25, brume épaisse etpluie abondante.C'était,d'ailleurs, le temps auquel on devait s'attendre en approchant des bancs de Terre-Neuve. Les navires ne se distinguaient pas les uns les autres dans la brume. Le canon et le sifflet des machines à vapeur, étaient les seuls moyens de communication.
Le 26, au point du jour, on pensait apercevoir bientôt une frégate américaine, qui devait être envoyée à la rencontre de l'expédition, afin de guider \é Great-Eastern à la baie de la Trinité, à Terre-Neuve. Dans la crainte que la brume n'empêchât les na-