CHAPITRE V
NOUVEAUX TYPES DE BATIMENTS CUIRASSÉS î LA FLANDRE ET L'HÉROÏNE. — LE MARENGO* — LES CORVETTES LA BELLIQUEUSE ET L'ÂLMA. — LES GARDE-CÔTES LE TAU- REAU ET LE BÉLIER.
Le travail accompli par la marine française pour la constitution de notre flotte cuirassée, était déjà considérable. Mais on ne devait pas se borner à ces types de première création. On voulut les perfectionner, en mettant à profit, dans les moindres dispositions de détails, d'aménagement et d'arrimage, les observations pratiques qui avaient été faites durant leurs essais de navigation. On devait surtout se préoccuper de mettre en harmonie, dans les nouvelles constructions à entreprendre, les qualités protectrices, c'est-à-dire le cuirassement ainsi que l'armement, avec les progrès récents de l'artillerie de marine.
Au plan primitif delà Gloire,M. Dupuy de Lôme en substitua donc un autre. Par décision de l'Empereur, qui avait étudié cette première frégate pendant son voyage en Algérie, et conformément à sa lettre, datée de Saint- Cloud, le 1er novembre 1860, la hauteur de batterie du nouveau type fut portée à2m,25. La grande stabilité que l'on avait reconnue à la Gloire, permettait cette modification, dont la conséquence était d'accroître le poids des parties hautes du bâtiment. La puissance de la machine à vapeur fut élevée à 900 chevaux nominaux (3,600 chevaux-vapeur effec-
Fig. 397. — .Le vaisseau cuirassé
tifs). On voulait une vitesse de 14 nœuds, et on en obtint une de 14B?3, c'est-à-dire environ? lieues métriques à l'heure. L'épaisseur de la cuirasse fut portée à 15 centimètres !
Comme on lui donnait plus de poids à porter, il fallut accroître les dimensions de la nouvelle frégate, ainsi que son déplacement d'eau, qui devint de 3,800 tonneaux. Tel fut le type Gloire modifié. Nous en avons un spécimen dans la filandre, frégate à coque de bois construite à Cherbourg, et Y Héroïne, frégate à coque de fer, construite à Lorient.
Nous avons donné dans le premier volume de cet ouvrage (page 283, fig. 120) le dessin de la frégate cuirassée l'Héroïne , auquel le lecteur peut se rapporter. La Flandre reproduit exactement la disposition de Y Héroïne.
Voici les dimensions de la Flandre, dont le premier armement se composait de 34 canons de 30 et de §0.
le Marengo, construit en 18G5.
Longueur 80m,00
Largeur 17m,00
Tirant d'eau au milieu 7m,70
Hauteur de batterie, en charge (l) 2m,25
Déplacement 5,800 tonneaux»
Épaisseur des cuirasses 0ffi,i5
Machine (1,000 chevaux nominaux, vieux style) 900 chev, nomin.
La vitesse mesurée en rade de Cherbourg, fut de Unœud3,3.
Telle était la sûreté des résultats offerts par les premiers voyages de la Gloire, que, dès le mois de novembre 1860, les ports recevaient l'ordre dé mettre en chantier dix frégates , sur le plan modifié comme il vient d'être dit* Leur armement devait comprendre, à l'origine, 34 canons, sous cette réserve que ce nombre serait réduit quand on aurait lieu d'employer des pièces plus fortes.
(l) Conformément à la lettre de l'Empereur du 1" no» I vembre 1860.
LES BATIMENTS CUIRASSÉS
Fig. 398. — Corvette cuirassée l'Aima, construite en 1865. -
Nous arrivons à un type nouveau : le type du vaisseau cuirassé le Marengo {fig. 397).
En 1858, au moment de la mise en chantier de la Gloire^ les plus fortes pièces d'artillerie en usage dans la marine, étaient celles du calibre de 30, et plus rarement celles du calibre de 50. Les projectiles pesaient i5 kilogrammes pour les premières, 25 kilogrammes pour les secondes.
Mais tandis que les navires s'étaient bardés de fer, Partillerie s'était appliquée, de son côté, à reprendre l'avantage de l'offensive, en augmentant le calibre des bouches à feu. A des projectiles plus formidables, on a répondu par des cuirasses plus épaisses, lesquelles ont amené, à leur tour, des canons de plus grand calibre.
Le pas que Ton a fait ainsi est immense. Sans parler des monstrueux canons français
ou prussiens, dont les boulets pèsent l'énorme poids de 500 kilogrammes, pièces qui font honneur à l'industrie métallurgique, maisqui jusqu'ici semblent impropres à un service à bord, on peut dire qu'aujourd'hui les projectiles en usage dans la marine, atteignent assez couramment le poids de 150 kilogrammes, et peut-être même, du moins par exception, celui de 300 kilogrammes.
Armer nos navires cuirassés de ces nouvelles bouches à feu, les doter, d'autre part, de cuirasses proportionnées à ces projectiles formidables, telles sont les conditions qui s'imposaient aux types les plus récents de nos vaisseaux. On revit et Ton modifia dans ce but le plan du Solferino. L'Empereur voulut étudier lui-même les bases du nouveau projet; et il revêtit de sa signature, à Gompiègne, le 1er décembre 1864, F avant-projet qui avait été pré-
paré par M. Dupuy de Lôme, pour la construction d'un nouveau type de bâtiment cuirassé porteur de bouches à feu de trèsgros calibre.
Le Marengo [fig. 397) nous offre le spécimen de ces nouveaux vaisseaux cuirassés pourvus d'une artillerie de gros calibre, et armés d'un vigoureux éperon. Ses dimensions sont à peu près celles du Solferino, dont il importait de conserver les belles qualités nautiques.
Voici les dimensions du Marengo, sur le plan duquel on a construit ensuite Y Océan et le Friedland.
Longueur 87m,75
Largeur...... nm,40
Tirant d'eau moyen 8m,00
Déplacement 7, i 72 tonneaux
Épaisseur des plaques, 0^15, 0m,18 et même , 0m,20
Y&Marengo porte 12 bouches à feu : 8 en batterie (batterie haute) et 4 sur le gaillard, montées sur plaques tournantes dans des tourelles.
Le poids énorme des nouvelles bouches à feu a conduit à réduire leur nombre, à les disposer de manière à leur assurer pourtant en somme le plus large champ de tir, et à augmenter, en conséquence, l'étendue du cuirassement.
L'armement comprend 12 pièces de gros calibre, dont 4 sur le pont des gaillards et 8 en batterie sous ce même pont, la batterie basse du Solferino ne remplissant plus dans le Marengo qu'un rôle de faux pont.
En raison de la hauteur qu'elles occupent, les pièces de la batterie sont dans d'excellentes conditions de tir. Elles se trouvent comprises dans un fort central, dont les murailles, formées par celles du navire et par deux cloisons transversales, sont entièrement cuirassées. En dehors de ce fort central, la cuirasse couvre une zone qui, régnant sur toute la longueur du navire, s'étend en dessus et en dessous de la flottaison, sur la hauteur jugée nécessaire. Au-dessus de cette zone les extrémités avant et arrière, non cuirassées et
destinées, comme dans le Solferino, à être évacuées en cas de combat, sont construites en fer, et par conséquent, sont à l'abri des chances d'incendie que les murailles en bois ont à redouter, par l'action des obus.
Quant aux quatre pièces d'artillerie des gaillards, chacune est montée sur une plaque tournante, dans une tourelle, ou réduit cylindrique, qui s'élève sur les flancs du navire. Leur champ de tir est ainsi d'une très-grande amplitude, aussi bien en hauteur qu'en retraite ou en chasse, et elles laissent le pont entièrement libre pour la manœuvre.
Les bâtiments cuirassés des types Flandre, Solferino et Marengo, remplissent, dans notre flotte moderne, le rôle qu'y jouaient les anciens vaisseaux de ligne. On pourrait les appeler, en adaptant à leur usage une vieille désignation, cuirassés de premier rang. Mais il fallait en outre à la marine française (et le programme de 1837 le mentionnait), des corvettes pour les opérations lointaines, et il était à désirer qu'elles fussent cuirassées. C'est dans cet ordre d'idées que M. Dupuy de Lôme dressa le plan de corvettes cuirassées de 450 chevaux, dont la première, la Belliqueuse, mise en chantier en 1863, a déjà doublé le cap Horn, et porté le pavillon français dans l'océan Pacifique.
Le plan de la Belliqueuse a été modifié en raison de l'artillerie nouvelle, et la corvette l'Aima nous offre aujourd'hui le spécimen des bâtiments de cette espèce appelés à jouer un rôle analogue à celui des frégates de Tancienne flotte à voiles, et qu'on pourrait appeler dès lors : cuirassés de deuxième rang.
Voici les dimensions delà corvette l'Aima, sur le plan de laquelle ont été construites YAtalante, la Jeanne d'Arc, la Reine Blanche, la Thétis, YArmide, Y Indienne, etc. :
Longueur.... I0m,i0
Largeur 14m,00
Tirant d'eau moyen Sm,96
Déplacement 3,400 tonneaux
LES BATIMENTS CUIRASSES
Machine (4K0 chevaux nominaux). 1,800 ch. effecL J Épaisseur de la cuirasse 0m,15
UAlma, mise en chantier en 1865, est une réduction du Marengo dont elle conserve les traits caractéristiques en ce qui concenre réperon, le groupement de l'artillerie, le système de construction. L'épaisseur de sa cuirasse est fixée à 0m,l 5. Sa machine doit lui communiquer une vitesse de 12n et demi.
La figure 398 représente la corvette fÀlma.
Il est enfin une autre classe de navires cuirassés qui complète, par son objet, notre nouveau matériel naval. Ce sont les gardecôtes, porteurs d'une tour pour l'artillerie,, et d'un éperon. Le Taureau, construit sur le plan de M. Dupuy de Lomé, et qui fut mis à Teau en 1 866, fut le premier modèle de ces nouvelles machines navales.
Ce modèle a été reproduit, à quelques modifications près, dans le Bélier.
Tandis que les batteries flottantes sont faites pour combattre sur place, le garde-côtes est destiné à naviguer. Il est ras sur l'eau, et recouvert d'une sorte de carapace en tôle, aux contours arrondis* Il est vigoureusement cuirassé, sans mâture, armé d'un éperon, doué d'une vitesse de 13 nœuds, et pourvu de deux hélices indépendantes, qui assurent à ses évolutions une rapidité extrême. Il peut donc braver le tir des navires qui ne fuiraient pas devant lui. Malheur à ces navires s'ils l'attendent ! Son éperon, sûrement dirigé grâce à sa facilité d'évolutions, doit infailliblement les briser.
Le choc est donc le moyen capital d'agression de ce redoutable engin. Néanmoins, le Bélier est armé de deux canons de gros calibre, logés dans une tourelle cuirassée tournante.
La figure 399 représente le garde-côtes le Bélier.
Voici les dimensions de ce garde-côtes, sur le modèle duquel on a construit le Bouledogue et le Cerbère ;
Longueur ôtS^jOU
Largeur. 1 6m,05
Tirant d'eau moyen. 5m,40
Déplacement 3, io6 tonneaux.
Machine 530 chev* nom.
Nous compléterons la description des types quicomposentrescadre cuirassée française, en mentionnant un bâtiment construit en Amérique,sous le nom de Dunderberg, et dont le gouvernement français a fait l'acquisition, guidé par des considérations diverses, parmi lesquelles celles relatives au système de construction, n'étaient peut-être pas les principales.
LeDunderberg a été construitchez M. Webb, de New- York, qui avait égalemeivt construit la frégate cuirassée italienne, Re d'Italia, ainsi qu'une frégate russe Geneml-aàmiral Ce constructeur avait fait marché avec le gouvernement des États-Unis, pour fournir ce navire, moyennant la somme de 1,250,000 dollars; mais son prix s' étant élevé à plus de 2,500,000 dollars, le gouvernement américain refusa de recevoir le navire, pour cause de non-exécution du marché. M. Webb chercha alors à le vendre à un gouvernement étranger. De la concurrence entre la Prusse et la France pour son acquisition, est résulté le prix excessif auquel la France a payé ce produit américain.
Le Dunderberg n'a été prêt à prendre la mer que le 22 février 1867. A cette époque commencèrent, en Amérique, ses premiers essais, où il n'atteignit qu'une vitesse de lOû,2.Mais, après avoir été réparé et modifié à Cherbourg, il a obtenu 15 nœuds de vitesse.
C'est un navire cuirassé à fort central et à éperon. Ses murailles s'évasent, à partir de lm,50 au-dessous de la flottaison, qu'elles coupent sous un angle de 45% et se prolongent ainsi jusqu'au pont principal, qui est à lm,50 au-dessus de la flottaison. Audessus du pont s'élève le fort casematé. La largeur totale du fort est de 48 mètres ; ses murailles latérales, inclinées à 45°, viennent rencontrer celles du navire à peu près à angle droit; ses murailles avant et arrière
Fig. 399. — Garde-côtes cuirassé le Bélier^ construit en 1866.
sont inclinées de même, et les angles sont abattus en pans coupés ; il est couvert par un pont blindé, comme Test celui du bâtiment. Ce fort est percé de 22 sabords, répartis de manière à fournir des feux battant F horizon; la hauteur des feuillets de sabord au-dessus de l'eau est de 2m,40. L'armement primitif se composait de 4 canons Dalgren , du- diamètre de 1S pouces (0m,37), et i2 du diamètre de 1 1 pouces (0ra ,27) .
Voici les dimensions principales du Dunderberg :
Longueur comptée de la pointe de l'éperon n5m,30
Largeur à la hauteur du pont 43m,30
— à la flottaison 22m,00
Tirant d'eau moyen en charge 6m,40
La coque est en bois. Le maître-coupet est très-plat, mais l'avant et l'arrière sont trèsaffinés.
Le bâtiment est pourvu de deux mâts.
Acheté par le gouvernement français et devenu le Rochambeau, ce navire a été l'objet, à Cherbourg, en 1868, de travaux d'amélioration importants. Il a été ainsi mis en état de rendre, comme garde-côtes, d'aussi bons services que le permet l'épaisseur assez faible de sa cuirasse. Le Rochambeaudi pris la mer au mois de mai 1868.
La figure 400 représente le Rockambeau, dans son état actuel, d'après une photographie faite à Cherbourg.
Le gouvernement français a aussi acheté, en Amérique, YOnondaga^ navire à deux tourelles tournantes, dans le système du Mian* tonomoah dont il sera question plus loin.
UOnondaga, dont la machine motrice est d'une faible puissance, a été remorqué durant toute sa traversée en France, par le transport r Européen; il est venu ainsi, en dix-sept jours d'Halifax à Brest, où il a mouillé le 2 juillet 1868.
LES BATIMENTS CUIRASSÉS
Fig. 400. — ]