‹ Les Merveilles de la science ou description populaire des inventions modernes. [3], Photographie, stéréoscope, poudres de guerre, artillerie ancienne et moderne, armes à feu portatives, bâtiments cuirassés, drainage, piscicultureFiguier Merveilles Science BNF 03Chapitre 60 sur 163 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

INFLUENCE DES PREMIÈRES ARMES A FEU SUR LE TRACÉ DES FORTIFICATIONS. — LES ARMES ET LES FORTIFI- CATJONS PENDANT LE MOYEN AGE. — LES TRAVAUX DE SIÈGE AVANT l/lNVENTION DE l' ARTILLERIE. — EFFETS DES GRANDES BOMBARDES ET DES PETITES BOUCHES A FEU DANS LES SIÈGES DES PLACES FORTES.

A l'époque où nous sommes arrivés, c'est-àdire vers 1460, les armes à feu ne jouaient qu'un rôle très-secondaire dans les armées. Elles s'appliquaient surtout à la guerre des sièges, et ne servaient que très-rarement sur les champs de bataille. Il est intéressant de montrer comment l'art de l'attaque et de

L'ARTILLERIE ANCIENNE ET

la défense dés placés fut modifié par l'emploi des bouches à feu, et comment^ les pièces d'artillerie arrivèrent peu à peu à remplacer les engins de la vieille poliorcétique (l'art de prendre les villes).

Pour comprendre la nature des modifications et substitutions que l'emploi général de la poudre à canon obligea d'introduire dans la guerre des sièges, il est nécessaire de connaître les moyens d'attaque et de défense des places, qui étaient en usage avant l'invention de l'artillerie à feu.

On trouve sur ce sujet de nombreux renseignements dans les ouvrages de Christine de Pisan, qui a composé un excellent traité de Y art deJa guerre, en s'aidant beaucoup de l'ouvrage, de Végèce ■ dans les écrite du religieux de Saint-Denis, — dans les mémoires, ou manuscrits de Gilles Colonne, de Juvénal des Ursins, de G. Guiart, deCuvelier, auteur de la Chronique rimée de Duguesclin, de Froissart, de Nuyer, et de Muratori, l'auteur anonyme du JouvenceL

Au Moyen Age, et depuis l'organisation des comm unes en France, presque toutes les villes de l'occident de l'Europe étaient fortifiées. Il existait, en outre, un nombre considérable de châteaux forts, habités par les nobles et les évêques. En France, d'après Alexis Monteil, l'auteur de Y Histoire des Français des divers Etat?, on comptait, au xive siècle, dix mille villes ou bourgs fortifiés; et les Templiers, possédaient à eux seuls, trente mille manoirs, munis, chacun, d'une haute et forte tour. Il est vrai que les nobles féodaux étaient plus nombreux en France que dans aucune partie de l'Europe.

Presque tous les châteaux forts du Moyen Age étaient assis sur des hauteurs. Au contraire, les villes, en raison des nécessités dû commerce et de l'agriculture, étaient, en général, bâties en plaine, là où nous les trouvons encore aujourd'hui. Les villes riches et puissantes avaient seules des murailles crénelées

et des fossés ; les autres se contentaient de * remparts en terre, disposés circulairement et garnis de fagots d'épines.Ces moyens suffisaient pour les garantir d'un coup de main, ou de l'attaque des bandes irrégulières de brigands, mais ils n auraient pu servir^ à soutenir un siège, ou l'effort d'une armée. Les murailles des villes étaient circulaires, ou à peu près, et flanquées de tours, d'espace en espace. Végèce avait recommandé de construire des parties saillantes, qui auraient peu différé de nos bastions modernes; mais il aurait fallu tant d'hommes d'armes pour garnir le périmètrà tout entier, que la plupart des villes n'avèient pu songer à adopter cet excédant de murs.

Les formes des fortifications étaient déterminées par la nature des armes usitées à cette épôque. Ces armes étaient de deux sortes : les armes de main, comme les piques, les hallebardes, les épées^fes fléaux,les massues à pointes, les haches* — et les armes de trait, ou de hast, telles que arcs, arbalètes, frondes et trébuchets. Les défenseurs d une place assiégée devaient s'arranger pour n'avoir pas à craindre les armes de main, et pour pouvoir lutter à couvert contre les armes de trait. Dans ce but, les villes s'entouraient d'une enceinte, et perçaient leurs murs de meurtrières, d'arbalétriëres et de créneaux. L'assaillant devait escalader les murailles ou les renverser, pour venircombattre,homme à homme,au cœur de la place, et faire triompher le grand nombre des assiégeants du petit nombre des assiégés. Les gens de la place augmentaient encore leurs défenses avec des tours couronnées de mâchicoulis, avec des fossés, des barbacanes et autres ouvrages, que nous examinerons sommairement tout à l'heure, et qui avaient pour but de défendre les murailles, plutôt que de porter directement atteinte àl'ennemi.

Le plus grand danger pour les villes assiégées était l'escalade ; c'est pour cela que l'on donnait aux murailles jusqu'à douze mètres de hauteur, et que l'on creusait un large

fossé à leur pied, pour empêcher d'appro- , cher les échelles. Les armes de trait et les projectiles lancés à la main, contribuaient encore à éloigner l'assaillant. On cherchait aussi à renverser les échelles une fois po* sées, ou à les briser en lançant des blocs de pierre du haut des murs.

Avec ce système assez simple de fortification, une ville pouvait se mettre à l'abri d'une surprise par l'escalade. Elle n'avait à craindre que les sièges en règle et de longue durée, ou le blocus.

- Le grand moyen d'attaque des places était l'emploi des armes de trait. Aucune machine balistique, à cette époque, n'était pour^ tant capable de renverser une muraille. La seule machine alors employée , et la seule qui eût quelque puissance, était le^tnébur; cket, appareil à levier et à contre - $oids armé d'une fronde. Nous devons nous arrêter

un instant sur cette machine, parce qu'elle fut l'engin par excellence de la balistique du Moyen Age, celui que le canon vint détrôner.

Le trébuchet le plus simple est celui que représente la figure 203. Deux poutres verticales, assurées dans leur position, par une charpente, sont traversées par un axe horizontal, qui les rassemble à leur partie supérieure. Une longue poutre, appelée verge ou flèche y est portée par cet axe, et peut se mouvoir dans un plan vertical. Les deux parties de cette poutre sont inégales ; Tune courte et renflée, A, fait contre-poids, l'autre beaucoup plus longue, B, va en s'amineissant jusqu'à son extrémité libre, où se trouve une armature à boucle et à crochet, pour supporter les deux bouts de la corde de la fronde.

La manière dont on lançait des pierres avec cet appareil^ se comprend aisément. Les quatre hommes que l'on voit représentés,abais-

Fig. 205. — Trébuchet simple

saient subitement le contre-poids, A, à l'aide des cordes auxquelles ils se suspendaient; la verge AB se relevait avec vitesse, entraînant la fronde. Le boulet de pierre contenu dans la poche de cette fronde, glissant d'abord près

du sol, puis recevant une vitesse croissante, arrivait, avec la fronde tendue, dans le pro-* longement de la verge, et dépassait ce point; A un certain moment, calculé par l'artilleur^ le crochet du grand bras du levier B, laissait

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Fig. 206. — Les fortifications d'une plac

échapper un des bouts de la fronde, et lé boulet de pierre s'élançait par la tangente du cercle ainsi décrit,

L'appareil dont nous venons de montrer les dispositions, fait comprendre le principe sur lequel était basé le tréhuchet^ mais il ne donnerait pas une idée suffisante de la perfection à laquelle était arrivée la construction de ces engins à la fin du Moyen Age. Nous avons déjà représenté, en parlant du feu grégeois, dans la Notice sur les poudres de guerre,'/^ machine à fronde , ou trébuchet, en usage en Europe au Moyen Age. Le lecteur est donc prié de se reporter, pour l'intelligence de ce qui va suivre, à la figure 131 (page 213).

Le tréhuchet que représente ce .dessin, vient de lancer un projectile; c'est un tonneau plein de matière incendiaire; le maître de l'engin {engignour) reprend la corde, qui, tirée par un treuil, doit remettre la verge en t. m.

3 au xive siècle, d'après Paulus Sanctinus.

position de lancer un second projectile. Le treuil se voit à la partie postérieure de l'instrument, lié à la charpente, compliquée et cependant légère , qui porte le levier. Ici le grand bras du levier devait avoir six fois la longueur du petit bras; l'auteur ancien à qui l'on doit ce dessin, l'a raccourci dans le but, sans doute, de faire tenir la figure entière d'ans les limites de sa page. On remarquera que le contre-poids est formé de deux pièces; ce sont deux caisses pleines de sable dont l'inférieure est reliée à l'autre par un axe autour duquel elle peut se mouvoir. Cette disposition a l'avantage de faire que le centre de gravité du contre-poids [ total, au lieu de décrire un arc de cercle, dans sa chute, comme dans l'appareil qui précède {fig. 205), décrive une courbe telle que le mouvement de l'extrémité de la verge devienne plus uniformément croissant, et que'

la force de cette chute soit mieux transmise au projectile. Au-dessous du treuil, le dessin montre une gouttière de bois, dans laquelle court la poche de la fronde, avant de recevoir *on mouvement circulaire. L'appareil tout entier est posé sur des roulettes ; il peut donc être avancé ou reculé selon les besoins du tir.

Cet engin peu coûteux et d'une construction facile, était vraiment admirable au point de vue mécanique. La force que l'homme accumule en tournant le treuil, est transmise presque sans déperdition, puisqu'il n'y a pas de chocs et presque pas de frottements, au grand levier,qui, par un mouvement croissant et prolongé, épuise cette force sur le projectile. Les engignours de ce temps savaient si bien prendre leurs mesures que la fronde décliquait juste au moment du maximum de vitesse. Le savant; colonel Dufour, de Genève, a calculé que l'adjonction du double levier à la fronde, avait pour résultat de lancer le projectile le double plus loin que dans les machines plus anciennes c'est-à-dire que dans les balistes romaines, où l'on avait simplement placé la fronde dans une pochette creusée au bout de la verge.

La direction de la pierre et sa portée variaient suivant que la pierre à lancer était plus ou moins lourde, ou que le crochet, dont l'extrémité de la verge est armée, était plus ou moins recourbé, ou que la chute des contre-poids étaitplus ou moins rapide. Après quelques coups d'essai, on arrivait à une telle précision dans le tir, que les pierres, lancées successivement par la machine, allaient toutes frapper au même point.

Avec cette machine, on arriva à rompre les embrasures et à entamer ou écorner les remparts, et Ton conçut la possibilité de faire brèche dans les murailles à l'aide des machines de jet. On ne put jamais pourtant arriver à ce résultat.

Malgré ses énormes dimensions, le trébuche t était, de toutes les armes de trait, celle qui avait la portée la plus courte. L'arc ordinaire, c'est-à-dire celui qui avait la hauteur

d'un homme , lançait des flèches à 300 mètres de distance. Les archers anglais, célèbres entre tous, s'en servaient avec une telle justesse et une telle rapidité, que celui d'entre eux qui n'eût pas lancé douze flèches par minute, et qui avec une de ses douze flèches n'eût pas atteint un homme à la distance de 200 mètres, aurait encouru, dit l'illustre auteur des Etudes sur le passé et F avenir de Fartillerie (1), le mépris de ses camarades. U arbalète à tour avait encore plus de précision et de portée, mais son tir était plus lent.

L'arc de certaines arbalètes à tour faites en bois, en corne ou en acier, n'avait pas moins de 10 mètres de long. D'après les calculs du colonel Dufour, elles pouvaient lancer à 800 mètres , un trait pesant un demi-kilogramme.

Les arbalètes à tour lançaient de gros traits ou des pierres arrondies.

Les trebuchets lançaient indifféremment des pierres, des matières incendiaires et des morceaux de fer rouge (et alors la poche de la fronde était en fer). Les pierres énormes projetées par les trébuchets, à l'intérieur de la ville , écrasaient les toits des maisons et des édifices. On lança même, par ce moyen, des prisonniers faits à l'ennemi.

Telles étaient jusqu'au milieu du xiv6 siècle , les armes de trait dont se servaient les assiégeants dans l'attaque des places. Ces armes étaient bien supérieures à celles de l'époque romaine; mais l'invention de la poudre devait les faire disparaître à leur tour.

Passons au système de fortifications en usage a cette époque, et qui nécessairement avait été calculé pour résister aux moyens d'attaque que nous venons de décrire.

Pour faire mieux comprendre en quoi consistaient les fortifications d'une place, au Moyen Age, nous donnons, d'après le manus-

(QTomel".

L'ARTILLERIE ANCI

crit de Paulus Sanctinus, le de0oin d'un château fort assiégé (Jzg. 206). Une enceinte de muraille crénelée, ABCD, environne le château. Une seconde muraille, EF, existe à l'intérieur dé la place, de telle sorte que si la première enceinte est emportée , l'assiégé pourra se défendre dans la seconde. Ce dessin paraît dater du xive siècle,, car au premier plan, à droite, on remarque deux bombardes, G, -H, de forme très-primitive, avec leurs affûts. Devant les bombardes est une palissade, II, destinée à garantir les artilleurs des traits de la place.

Plus en avant sont deux trébuchets, V, V. Entre ces deux trébuchets et le fossé est une palissade, LL, plus forte que la première, parce que les grosses pierres lancées des murailles peuvent arriver jusqu'à ce point.

Enfin, et sur le fossé même, qui, an ces deux endroits, est comblé par des fascines, sont deux ouvrages d'approche, M, N, du genre de ceux qui étaient nommés, à cette époque, chats ou chats-chasieils, truies, beffrois, fotdnes.

L'assiégeant construisait cette espèce de tour en bois, hors de la portée du trait ; puis il comblait le fossé de la place avec des fascines, et il recouvrait les fascines d'un plancher de bois, pour que le chat pût s'y avancer sur ses poulettes. On remplissait de soldats la machine roulante, et on la poussait jusqu'aux murs de la place. 11 fallait alors ou que le chat fût détruit par les assiégés, ou que la ville fût prise.

On construisait des chats d'une hauteur prodigieuse. Ils avaient trois étages. L'étage inférieur servait aux gens qui attaquaient la muraille à eoups de pic ; l'étage moyen, placé à la hauteur des créneaux, logeait les soldats qui devaient combattre corps à corps. Sur le plus élevé se tenaient les archers et les autres gens de trait, qui « grevaient » de traits les défenseurs de la place, pour leur faire déserter les murs.

Des constructions aussi hautes et aussi

pesantes, ne pouvaient pas toujours se risquer sur les fascines ou sur la terre fraîchement jetée, dont on avait comblé le fossé. Le plus souvent elles s'arrêtaient au bord du fossé. Alors elles servaient à jeter sur les murs, des ponts-levis, par lesquels les hommes d'armes s'élançaient pour donner l'assaut.

Lorsque les assiégés voyaient construire un chat, ils réunissaient tous leurs efforts pour le détruire. Dès qu'il arrivait à portée, les trébuchets de la place lui lançaient leur? grosses pierres. On faisait de fréquentes sorties pour l'incendier ; mais ce dernier moyen échouait souvent, parce que les bois étaient recouverts de peaux de bœuf toutes fraîches.

A droite du dessin de Paulus Sanctinus (fig. 206) et au second plan, se voit une maison roulante, 0, en bois, destinéeà protégerles soldats qui vont attaquer la muraille, ou combler le fossé. Quelques-unes des maisons roulantes construites sur ce modèle , portaient, suspendue à une corde, une poutre pesante, garnie de fer à l'une de ses extrémités, laquelle lancée à force de bras, comme les béliers de l'antiquité, venait battre la muraille et l'ébranler, si bien qu'à la fin on réussissait parfois à ouvrir la brèche. On a retrouvé, de nosjours, dans de vieilles murailles, des sortes de voûtes solides, qui semblaient d'anciennes portes murées. La disposition des lieux ne permettant pas de croire qu'il y eût jamais eu de portes a ces places, on a été conduit à penser que cette disposition avait pour but d'empêcher que la muraille ne s'écroulât, alors que les poutres dont il vient d'être question, avaient fait brèche au mur à la manière du bélier antique, sans avoir abattu les pieds droits.

Un autre moyen d'approche très-usité au xive siècle, dans les sièges, était le pavais, ou pavois, qui, sous le nom de mantelet, se perpétua jusqu'au temps de Vauban, II consistait en un grand bouclier plat, fait de planches réunies, et parfois recouvert de claies, de terre ou de fumier. Les'soldats le

plaçaient au-dessus de leur tête, pour se défendre des projectiles de la place. Ordinairement, chaque soldat avait son bouclier ;, d'autres mantelets (pavois) plus grands, étaient portés par deux ou trois hommes, ou un plus grand nombre. Les soldats, armés de pics, pouvaient, 4 grâce à cet abri, s'approcher jusqu'à la muraille et travailler à son pied.

Quand la place résistait à tous ces moyens d'attaque, on procédait à la grande entreprise du chemin souterrain. On commençait à creuser, hors de la vue de la place, pour que lés terres enlevées ne donnassent pas l'éveil; ensuite on cheminait lentement, soutenant , à mesure, le terrain avec des madriers. Quand ce chemin de taupe était arrivé jusque dans la ville, les soldats, sortant de la mine subitement et en grand nombre, incendiaient et tuaient tout sur leur passage.

Cependant la mine ne pénétrait pas toujours jusqu'au cœur de la place: elle s'arrêtait quelquefois sous le rempart. Arrivé là, on creusait une grande excavation, que l'on soutenait avec des madriers. On réunissait dans cette excavation des matières combustibles et on y mettait le feu : les madriers brûlaient et souvent faisaient écrouler la muraille.

Quand le bruit souterrain, ou tout autre indice, révélait à l'assiégé l'existence d'une mine, il entreprenait le même ouvrage de son côté ; il creusait à son tour, et allait à la rencontre de l'ennemi. S'il arrivait à le surprendre, il tuait les travailleurs, brûlait les madriers et comblait les travaux. Mais ce système de contre-mine était incertain et dangereux, car on pouvait ne pas rencontrer la mine de l'assiégeant; ou bien, quand on la rencontrait, avoir le dessous dans le combat, ce qui laissait le passage libre à l'assiégeant pour déboucher dans la place.

Les villes avaient parfois une double enceinte, l'extérieure, plus basse, était moins importante que l'intérieure. L'espace compris entre les deux enceintes se nommait les

lysses; il correspondait à notre chemin de ronde actuel. Plus fréquemment le mur extérieur était remplacé par une simple palissade, nommée baille, laquelle pouvait n'exister que devant les portes.

Souvent aussi un petit mur, appelée faussebraies courait au milieu du fossé, tout autour de la place, et en augmentait la défense. On appelait alors casemates de petites maisons bâties dans le fossé même, et ne le dépassant pas en hauteur; ce mot, comme on le voit, n'avait pas la signification qu'on lui donne aujourd'hui.

Quelques villes, outre leur double ou triple enceinte, possédaient encore un donjon, (P, fiff. 206) qui servait de dernier refuge aux assiégés. C'était, en général, une haute tour, située au centre de la ville ou du château fort, comme celle que représente le dessin.

Outre le donjon, ily avait le long des murs des tours plus petites A, R, Q, B, C, D, garnies de mâchicoulis, c'est-à-dire d'espaces propres à recevoir, sur le sommet de la tour, des soldats et des engins de guerre.

Il était important que les murailles des villes fussent le plus hautes possible. Elles commandaient mieux la campagne, et obligeaient l'ennemi à augmenter l'élévation de ses retranchements. En outre, l'escalade devenait plus difficile, et les pierres ou les autres projectiles que les assiégés laissaient tomber du haut des mâchicoulis, sur les pavois des soldats qui sapaient la muraille, acquéraient plus de force, à cause de la hauteur de la chute.

Rarement les courtines (c'est-à-dire les portions de muraille comprises entre deux ouvrages saillants) portaient des mâchicoulis ; l'assiégeant, en effet, ne pouvait s'attaquer aux courtines qu'après avoir détruit les tours ou les autres saillies, aux projectiles desquelles il fût resté exposé. Les tours, au contraire, étaient presque toutes munies de mâchicoulis, et l'épaisseur de leurs murs était plus considérable que celle du rempart, puisque c'étaient

L'ARTILLERIE ANCIENNE ET MODERNE

Fig. 207. — Le siège d*une place forte au xiv' siècle, d'après Christine de Pi sa n.

elles d'abord qu'on cherchait à détruire* Si les ouvrages saillants proprement dits étaient rares à cette époque, parfois, par compensation , on trouvait des villes munies d'un ou deux prolongements de l'enceinte, extraordinairement avancés dans la campagne, et nommés barbacanes. Un exemple remarquable de ce mode de fortification, est fourni par le plan du siège de la ville de Carcassonne, en 1249, plan moderne, qui a été publié parle baron Trouvé, dans la Statistique du département de P Aude. La ville avait deux enceintes assez irrégulières, et flanquées de tours. A un certain point, vers la droite, l'enceinte extérieure s'avançait tout à coup jusqu'au premier plan, près du rempart qui traverse l'Aude, se coudait un peu, et revenait parallèlement à elle-même. Cette barbacane pouvait être fermée du côté de la place. L'assiégeant était donc obligé d'attaquer ce premier ouvrage, et de le détruire, avant de s'approcher de la muraille elle-même; et ce premier succès ne l'aidait en rien dans le

siège ultérieur qu'il avait à faire. Aussi la ville ne put-elle jamais être prise par Trencavel, fils du vicomte de Béziers, qui en commença le siège, le 17 octobre 1240. Guillaume des Ormes, sénéchal de Carcassonne, rendit compte de ce siège à la reine Blanche, régente du royaume pendant l'absence de saint Louis. Ce rapport, véritable bulletin des opérations du siège., a été publié de nos jours (1).

A cette époque, on comptait un grand nombre de villes réputées imprenables de vive force ; le blocus seul pouvait les réduire* Mais le blocus n'était pas toujours possible. Quelque nombreuse que fut l'armée assiégeante, elle ne pouvait pas fermer tous les accès d'une ville, lorsqu'elle s'appuyait à la mer ou à un grand fleuve.

Les châteaux bâtis sur le roc étaient encore plus difficiles à prendre que les villes, en raison de l'impossibilité de miner à de pareils

(i) Bibliothèque de V École des chartes, t. XII, p. 3G3*

endroits, ou d'y faire avancer les machines roulantes. En outre la pente augmentait l'effet et la portée des projectiles du château. Le blocus avait donc plus facilement raison des châteaux que des villes.

Les premières bouches à feu ne produisirent qu'une très-faible impression. Ces petits veuglaires, ces bombardes informes, dont la portée n'égalait pas celle des grandes arbalètes, furent à peine remarqués, et n'apportèrent aucun changement dans le système d'attaque ou de défense des places. Comme nous l'avons déjà fait remarquer, ces premières armes à feu agissaient plutôt par l'effroi qu'elles faisaient naître, que par l'action effective de leurs projectiles. Personne ne pouvait s'imaginer, à cette époque, que ces nouveaux engins fussent appelés à l'emporter un jour sur les anciennes armes. Les connaisseurs et les vieux gens de guerre déclaraient qu'une fois la nouveauté passée, hommesr et chevaux s'habitueraient au bruit innocent des bombardes, et qu'elles finiraient par n'être plus d'aucun secours.

Cependant les perfectionnements se multipliaient dans la construction des bouches à feu, et l'artillerie commençait à se répandre. Déjà en 1376 , les Anglais amenaient au siège de Saint-Malo, quatre cents canons à main. Ce ne fut là, toutefois, qu'un moment d'engouement: la terreur que répandit la détonation imprévue des armes à feu, avait procuré quelques succès; mais la portée des petits canons à main n'avait pas atteint celle des arbalètes à tour: il fallut près d'un siècle, pour que leur portée égalât celle des arbalètes à tour.

Vers 1480, l'emploi des armes à feu prit une extension considérable. Presque toutes les villes avaient déjà leurs serments^ ou compagnies volontaires de coulevriniers ; et suivant Philippe de Commines , Charles-le- Téméraire se faisait suivre de dix mille coulevrines dans sa campagne contre les Suisses.

A cette époque aussi, la marine, qui jusquelà ne s'était servie que des trébuchets à contrepoids ou à ressort, adopta les bombardes.

Apparurent ensuite les grandes bombardes qui lançaient d'énormes boulets de pierre. A la vérité, les murailles des villes n'avaient encore rien à craindre de ces projectiles, mais les boulets, passant par-dessus les remparts, allaient, jusque dans les parties les plus reculées de la cité, enfoncer les toits des maisons et tuer les habitants. On cite bien parfois quelques murs ou quelques tourelles de mince épaisseur, qui sont entamés ou renversés par le boulet de pierre des bombardes, mais les historiens s'en émerveillent, ce qui prouve que le fait était exceptionnel.

Les assiégeants ajoutaient si peu de confiance à l'efficacité de leurs boulets de pierre contre les remparts des villes et des châteaux, que toujours ils dirigeaient plus haut leur tir. Lorsqu'un des projectiles venait frapper la muraille, suivant l'humeur sarcastique de l'époque, les gens de la ville se moquaient de la maladresse des artilleurs. Les Anglais essuyaient avec un linge, les traces laissées sur les murs de la ville par les boulets des bombardes de Duguesclin. Pendant le siège qu'ils eurent à soutenir contre les Hussites, les défenseurs de Carlstein, ayant fait prisonnier un bourgeois de Prague, l'attachèrent à la tour que les boulets venaient frapper, et mirent dans sa main un bâton muni d'une queue de renard: le bourgeois paraissait ainsi chargé d'écarter les boulets avec un chasse-mouches. Le pauvre homm e resta pendant un jour entier dans cette situation périlleuse, mais il eut le bonheur de n'être jamais atteint.

Si les bombardes étaient insuffisantes pour faire brèche aux murailles, elles parvenaient, du moins quelquefois, à briser les portes, le point le plus faible et le plus important des villes. Aussi jugea-t-ori prudent de construira au-devant des portes, des boulevards (des

L'ARTILLERIE

mots allemands bitrg, bourg, et ward^ garde), espèce de palissade de gros pieux plantés verticalement, derrière lesquels on élevait des lits, superposés, de terre et de fascines. Plus tard, quand les remparts de maçonnerie furent menacés à leur tour par les boulets, on les environna de ces mêmes boulevards, disposés en une enceinte continue. Cette construction avait été reconnue nécessaire et efficace pour garantir les remparts des effets du boulet.

Les changements qui furent apportés à cette époque, au système de fortification des villes, étaient donc de peu d'importance. Des ouvrages avancés devant les portes et autres points faibles de la place, — la transformation des archières ou meurtrières, en trous ronds, pour recevoir des coulevrines, — les toits des maisons recouverts de terre ou d'autres matériaux, pour amortir le choc des pierres lancées par les bombardes ; — enfin rétablissement de quelques massifs de maçonnerie dominant les maisons ou lestours, pour y encastrer les bombardes de la place, — à cela se bornèrent les changements dans la défense des villes.

L'attaque fut modifiée davantage. Les grandes bombardes ayant été reconnues supérieures à l'ancien trébuchet, ou machine à f'ronde,toute armée qui se préparait à assiéger une ville, traînait avec elle autant qu'elle le pouvait de bombardes. Et ce n'était pas alors chose facile que le transport de telles masses. Les routes étaient presque toujours insuffisantes, il fallait en tracer de nouvelles. La bombarde, divisée en deux trançons, était placée sur deux chariots, construits exprès, et l'on attelait à chaque chariot, cinquante paires de bœufs, pour les traîner. D'autres chariots apportaient les pierres et les munitions. Lorsque, à grand renfort de bras et d'animaux de trait, ces énormes engins étaient enfin arrivés devant la place, on les approchait autant que possible des murs.

Christine de Pisan dit qu'on plaçait les bom-

bardes à une portée d'arc, et en 1382, Philippe d'Arteveld les établissait à cent pas des murs d'Oudenarde. Mais le rapprochement de la ville rendait cette approche très-dangereuse. Il fallait,sous la grêle des projectiles envoyés par les défenseurs de la place, amener les chariots, lever les différentes pièces d a canon avec des grues, les visser ensemble, enfin les poser sur l'affût. Tout cela ne se faisait pas sans beaucoup d'embarras, ni de grandes pertes d'hommes. Aussi fut-on conduit à protéger les^canonniers de l'armée assiégeante, avec des tonneaux pleins de terre : c'est ce que nous appelons aujourd'hui des gabions. En raison de l'extrême proximité et de la hauteur des murs d'où partaient les traits plongeants de la place, on faisait des gabions énormes (de la hauteur d'un homme) et on en superposait deux rangées. On laissait dans ces gabions un vide, pour l'embrasure de la bombarde, et ce vide était couvert par un grand manteau de bois, qui pouvait basculer sur un axe au moment du tir pour livrer passage au boulet de l'assiégeant.

La figure 207 (page 341), dessinée d'après une des planches de l'ouvrage de Christine de Pisan, montre la disposition de ces mari* teaux, et l'installation de deux bombardes de siège. A droite et à gauche du dessin, deux bombardes reposent sur le sol, la culasse appuyée à un bloc encastré dans la terre, soutenu lui-même par des pieux solides et profondément plantés. La bouche de la bombarde est soulevée par un autre bloc, qu'on peut avancer ou reculer, à la manière d'un coin, pour faire varier l'inclinaison de la pièce et l'angle de tir. La bombarde de droite est prête à partir ; un homme à demi caché dans un fossé, a découvert la bouche à feu, en tirant sur la corde fixée à la partie supérieure du manteau ; un autre artilleur tient la mèche allumée. On remarque à droite un de ces pavois, dont nous parlions tout à l'heure (page 339), c'est-à-dire une sorte de bouclier en bois, destiné à préserver des traits

de l'ennemi, les soldats employés aux travaux du siège. Le pavois est ici porté par deux hommes.

De cette époque aussi datent les fossés et les tranchées d'approche, suffisamment éloignés de la place pour être à l'abri du canon. Des soldats , protégés par leur casque et leur armure, se cachaient, dans des fossés semblables à celui qui est représenté dans le milieu de la figure 207. Ils devaient surveiller les assiégeants et repousser leurs sorties. Plus que dans les temps antérieurs, on avait à redouter les sorties, car l'armée

Fig. 208. — Bastille élevée par les Anglais près de Dieppe.

assiégeante était, pour ainsi dire, divisée en deux parties, séparées par un long espace : celle qui travaillait aux bastions, et celle qui se tenait hors de la portée des projectiles. Or, les gens de la place pouvaient,: dans leur sortie, détruire, en un instant, ces ouvrages importants, qui avaient coûté tant de peine, et enclouer les bombardes. Aussi l'assiégeant se fortifiait- il à son tour. Il cons-

truisait, dans le voisinage des ouvrages a van- ■ cés, des fortins, qui reçurent le nom de bastilles.

Les bastilles étaient des ouvrages complètement fermés et entourés d'un fossé.

Avec la terre retirée du fossé on formait un terre-plein, que retenait une palissade de pieux.

La figure 208, empruntée aux Monuments de la monarchie française, par Montfaucon, représente une partie d'une bastille que les Anglais élevèrent près de Dieppe. L'étendard anglais flotte près de la barrière ; les Français donnent l'assaut à ces fortins. Des échelles franchissant le fossé, vont s'appuyer sur le sommet de lapalissade. On remarque au milieu un système particulier pour l'escalade : un chariot porté sur deux roues, au timon duquel des hommes faisaient contre-poids, pouvait s'avancer jusqu'à un bord du fossé, et lancer à l'autre bord une échelle, par laquelle montaient les soldats.

Souvent, au lieu de construire des bastilles^ l'assiégeant se protégeait simplement par une sorte de boulevard de peu de longueur, formé de deux portions rectilignes réunies sous un grand angle. On nommait ràvelins les ouvrages de cette espèce,

A côté des grosses bombardes qui battaient la place, l'assiégeant disposait toujours quantité de pièces de petit calibre, destinées à démonter l'artillerie qui garnissait les remparts de la ville assiégée. Elles protégeaient, en quelque sorte, les grosses -hombardes qui faisaient l'effort principal.

Lorsqu'on n'avait pas de bombardes , ces bouches à feu jouaient le même rôle de protection à l'égard des trébuchets, qui remplaçaient les bombardes. Seulement, comme la portée des canons était plus grande que celle des trébuchets, on disposait, en géj néral, les canons derrière les trébuchets, comme le représente la .figure 206 (page 337). Dans cette figure, les trébuchets sont y à leur tour, placés derrière les chats-chas-

L'ARTILLERIE ANCIENNE ET MODERNE

teils , ce qui montre bien que leur rôle n'était pas de battre les murailles, mais d'envoyer leurs pierres jusque dans la ville.

Dans la période de transition entre l'époque qui nous a occupé jusqu'ici et la période qui va suivre, les petites pièces de canon, ou même des pièces déjà d'une moyenne grosseur, lançaient des projectiles métalliques. A ce moment, on songea à s'attaquer, par les boulets de pierre, à la muraille même. Les boulets de pierre des bombardes étaient souvent alors cerclés de fer, ou farcis de plomb. On les lançait contre la muraille, à deux hauteurs d'homme ; après l'avoir ainsi ébranlée, on dirigeait contre le même but, et dans l'intervalle des premiers coups, les projectiles métalliques, qui creusaient la partie ébranlée. C'est ainsi qu'en 1476, au siège de Morat, par Charles-le- Téméraire, l'artillerie réussit à faire crouler un grand pan de mur, après une canonnade de quelques jours.

Deux méthodes de tir en brèche étaient déjà employées : la première et la plus rationnelle, consistait à lancer tous les boulets de pierre sur une même ligne horizontale. On entaillait ainsi la muraille à une hauteur donnée, en général peu considérable, et l'on pouvait arriver, au bout d'un certain temps, à la faire tomber. Mais pour que ce système pût être mis en pratique, il aurait fallu que le tir des bombardes possédât une justesse qui était alors inconnue, et que les projectiles de pierre eussent une force bien grande pour creuser ainsi, par leur simple choc, un fossé dans la maçonnerie. La deuxième méthode, la seule praticable à cette époque, consistait à faire battre tous les boulets de pierre dans un grand cercle tracé en imagination sur le mur; cette partie, continuellement ébranlée, finissait quelquefois par céder au choc répété des projectiles.

Les pierres lancées par les grandes bombardes ne pouvaient qu'ébranler les murailles des villes et des châteaux forts. Nous al-

Ions voir les boulets métalliques découper ces remparts, tant et si bien, qu'il n'en restera plus de traces.

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