CHAPITRE IX
LA MINE. — SON ORIGINE ET SES PREMIÈRES APPLICATIONS DANS LES SIÈGES. — LE PREMIER TIR A RICOCHET.
Vers l'an 1503 apparut un nouveau moyen d'attaque et de destruction des places fortes, qui occasionna une grande surprise : c'était la mine, à peu près telle que nous la connaissons.
Le général espagnol Gonzalve de Cordoue assiégeait Naples, pour reprendre cette ville aux Français. Ceux-ci s'étaient retranchés dans deux forts qui défendaient le golfe de Napies : le château Neuf et le château de l'OEuf. Pendant que l'artillerie du général espagnol battait le premier de ces châteaux, un simple soldat, nommé Pierre de Navarre, qu'on laissa libre d'exécuter son dessein, creusa un passage souterrain, qu'il conduisit jusque sous la muraille du château Neuf. Arrivé à ce point, il y fit transporter une grande quantité de poudre; puis il enflamma la poudre, à l'aide d'une mèche. Le> mur s'ouvrit ; aussitôt les Espagnols entrèrent par la brèche, et le château fut pris.
Le château de l'OEuf tomba, de la même manière, au pouvoir de Gonzalve de Cordoue.
A partir de ce moment, Pierre de Navarre jouit d'une renommée immense. Il fut fait prisonnier à la bataille de Ravenne. L'Emperem ayant refusé de payer sa rançon, François Ier le fit remettre en liberté, et Pierre resta au service de la France. Il eut occasion de se rendre utile à nos armées, mais il ne fut pas aussi heureux dans la réussite de ses nouvelles mines.
Un écrivain de ce temps, Vannoccio Biringuccio, prétend que l'invention de la mine était antérieure à Pierre de Navarre. Il l'attribue à l'ingénieur italien Francesco di Giorgio, qui avait recommandé de recouvrir de poudre et d'autres matières, les poutres des galeries des mines, afin de les préserver de la pourriture. Mais l'idée de l'explosion souterraine des poudres, c'est-à-dire de la véritable mine, appartient, à n'en pas douter, au soldat Pierre de Navarre. L'étonnement profond que causa ce moyen nouveau de destruction à tous les hommes de guerre de ce temps, en est la preuve suffisante.
Quand la destruction des châteaux de Naples par la mine, fut connue en Europe, toutes les armées assiégeantes essayèrent de ce moyen nouveau ; mais le défaut général de
connaissances géométriques faisait que la galerie n'arrivait pas toujours au point voulu,, et que rarement l'effet de l'explosion répondait à l'attente. En outre, une erreur commune voulait que le fourneau de la mine, au lieu d'être resserré dans le plus petit espace possible, fût placé dans une large chambre; la mine perdait ainsi une grande partie de sa force.
On apprit plus tard, au lieu de réunir toute la poudre sur un seul point, à faire plusieurs fourneaux, communiquant tous à la même mèche. Quand le fourneau principal faisait explosion, il communiquait le feùaux autres. Cette disposition était très-rationnelle. En effet, lorsqu'on examine l'effet de l'explosion d'une mine, on voit qu'elle a creusé une sorte d'entonnoir, dont la base est à la surface du sol, et le sommet, à l'ancien emplacement du fourneau. On conçoit donc qu'une plus grande quantité de poudre réunie au même point ne produira pas beaucoup plus d'effet, tandis qu'en répartissant la même quantité de poudre entre plusieurs points, l'action sera plus considérable.
La mèche était faite d'un mélange de poudre et d'autres ingrédients, tour à tour préconisés ou tenus secrets, que l'on enfermait dans un cylindre de toile. Sa forme lui fit donner le nom de saucisse.
Parfois aussi on établissait la mine à ciel ouvert. Quelque mineur hardi traversait, de nuit, le fossé, s'attachait à l'angle d'un bas-' tion, et y demeurait plusieurs jours, sans être aperçu. 11 creusait un trou dans la maçonnerie, pendant que, du chemin couvert, on lui faisait passer, à l'aide de cordes, les instruments, la poudre et les vivres. Quand le fourneau était chargé de poudre, il replâtrait l'ouverture, laissant seulement dépasser la mèche* Enfin il mettait le feu à la mèche et repassait le fossé. Cette mine agissait a coup sûr: uneportion de la maçonnerie et dû terre-plein croulaient dans le fossé; et l'assiégeant venait s'établir sur la brèche ainsi pratiquée pour
L'ARTILLERIE
combattre de là les casemates elles ouvrages cachés.
Un fait curieux se produisit à Arona, en 1523. Là mine fit sauter en l'air un pan de mur, lequel retomba à sa place, sans s'écrouler, comme un homme qui ferait un entrechat pour se retrouver sur ses pieds. Les Français assiégeaient la ville d' Arona, et ils avaient livré sans succès plusieurs assauts.
« Après avoir miné, dit un auteur contemporain, un grand pan de mur, faisant mettre le feu dedans les mines, la muraille estant enlevée en l'air, au lieu de se renverser dedans les fossés, retomba dedans les fondements, et demeura debout. »
En 1558 on était déjà tellement sûr de la réussite des mines, que le duc de Guise étant parvenu à en faire pratiquer quelques-unes au siège de Thion ville, cette place, réputée Tune des plus fortes de l'Europe, capitula, sans vouloir attendre l'effet de la mine qui la menaçait.
Ce même duc de Guise perfectionna d'une manière notable Fart de l'attaque des places. Il poussa les tranchées plus loin et plus sûrement qu'aucun capitaine ne l'avait fait avant lui. Ilinventa même, dit-on, la défense des tranchées par les retraits oh l'on poste des soldats. Il avançait ses tranchées j usqu'au bord du fossé, et là seulement il commençait à pratiquer la brèche. On conçoit combien devaient être fortifiées des batteries placées si près de la place.
Quelques changements apparurent encore dans l'attaque des places fortes avant la fin de cette période.
L'assiégeant, pour dérober la vue de ses travaux, imagina d'établir, de nuit, un rideau de branchages suspendus à des cordes, supportées elles-mêmes par des perches* L'assiégé ne savait plus où diriger ses coups : les boulets qui traversaient la verdure, ne laissaient aucunjour, et ilétait obligé de tirer à l'aveugle. C'est ce qui fit donner son nom au rideau de verdure : on l'appela blindage,
du mot anglais blindr qui signifie aveugle. Ces modestes blindages de verdure étaient loin, on le voit, des blindages de fer qui, de nos jours, cuirassent les vaisseaux de guerre.
Vers le commencement du xvne siècle, on essaya le tir à ricochet pour démanteler les pièces flanquantes cachées derrière les épaules des bastions. Ce tir ayant aussi pour effet de détruire les embrasures des courtines, on se borna d'abord à augmenter leur épaisseur. Plus tard, quand le tir à ricochet , mieux dirigé et plus fréquemment employé, fut devenu redoutable, les ingénieurs s'attachèrent à ne pas laisser de lignes ricochables dans le tracé des fortifications. C'est alors que prirent naissance les rédans, qui sont des angles saillants placés au milieu des courtines.
En même temps que le tu direct ou à ricochet sur les fortifications, les assiégeants employaient le tir courbe , au moyen de mortiers qui lançaient dans la place des boulets de pierre ou des matières incendiaires. Mais ce tir n'avait alors qu'une importance trèssecondaire, et méritait d'être placé sur la même ligne que les vieux engins du Moyen Age dont on continuait encore l'usage. Il ne devait acquérir de valeur que dans la période suivante, qui fut signalée par l'invention des boulets creux explosifs, c'est-à-dire des bombes.