M. WIARD MODIFIE LE SYSTÈME DAHLGREEN
Pour terminer cette revue des principaux systèmes de canons se chargeant par la bouche, nous avons encore à donner la caractéristique de quelques pièces de grand calibre qui sont en usage surtout en Amérique. Nous n'aurons pas, d'ailleurs, à nous étendre sur la disposition, les dimensions et les poids des différentes parties de ce matériel, parce que ces pièces sont encore àTétude, et qu'on est loin d'avoir adopté un modèle définitif.
Le capitaine anglais, Blakely, dont nous avons déjà relaté la théorie concernant la résistance des différentes couches d'un canon, a montré qu'il convenait encore, pour atteindre à la plus grande solidité possible, de donner à la couche intérieure une élasticité plus grande qu'aux autres couches, et à l'extérieur l'élasticité la plus faible. Comme il serait très-difficile, en pratique, de composer un canon d'un nombre considérable d'enveloppes, le capitaine Blakely réduit à deux le nombre des couches. La couche intérieure est faite d'acier, dit inférieur, trèsélastique et très-résistant. La couche extérieure est composée d'une série d'anneaux d'acier fin, travaillés au martinet hydraulique sur un mandrin d'acier.
La figure 325 représente le canon Blakely qui figura à l'Exposition universelle de Londres de 1862, et qui ne fut pas sans influence sur les travaux de sir William Armstrong, venus peu de temps après.
Voici ce que dit M. Holley au sujet de ce canon qui a fait époque dans l'histoire de l'artillerie moderne, mais dont les disposi-
tions particulières ne sont pas toutes bien connues :
« Les plus gros canons fabriqués jusqu'ici d'après les indications du capitaine Blakely sont des canons rayés de 12 pouces 3/4, appelés canons de 900, faits par MM. George Forrester et G* à la fonderie de Yauxhall, Liverpool, et envoyés à Charleston. Ces canons ont des barils en fer coulé, cerclés en fer coulé, mis en place avec une légère tension. 11 y a un cercle extérieur d'acier sur la chambre à poudre. Une chambre à air de bronze avec âme de 6 pouces \j% est placée dans la culasse, comme on le voit sur
la figure.
pieds, pouces.
Longueur totale du canon 16 2
Longueur totale de l'âme jusqu'à la
chambre de bronze 12 7 1/2
Longueur totale jusqu'au fond de ia
chambre 15 4
Diamètre maximum dufer coulé., » 44
Diamètre de la bouche en fer coulé. » 24
Diamètre sur le cercle d'acier. » £>0
Diamètre de l'âme » 12 1/4
Diamètre delà chambre à air » 6 1/4
Poids , W ton.
« Ces canons étaient destinés à tirer des obus ; la charge est de 50 livres avec un obus de 700 livres. Le premier de ces canons a éclaté à Charleston avec 40 livres de poudre et un obus de 700 livres ; mais le capitaine Blakely attribue cet accident à ce qu'on avait rempli de poudre la chambre à air^ en laissant ainsi un espace d'air entre la charge et le projectile, au lieu de le laisser derrière la charge, d'après son projet.
«La rayure du canon de 9 pouces est montrée en grandeur naturelle figure 36. L'explosion de la poudre force dans les rainures le disque de cuivre qui est placé sur l'arrière du projectile.
« L'acier qu'on emploie habituellement est celui de MM. Naylor, AVickers et Cie de Sheffield. On se sert aussi des aciers Krupp, Bessemer et Firth. Les anneaux étroits sont roulés sans soudure avec les lingots circulaires imaginés par MM. Naylor, "Wickers et Cie. Cela se pratique dans une machine semblable à la machine ordinaire à rouler les tirants de railway *• Ce procédé est démontré d'une manière très-simple par la figure 37. On serre un lingot circulaire entre une paire de rouleaux courts jusqu'à ce que sa section soit diminuée et son diamètre allongé. Le métal est aussi rendu plus dense et le grain du métal se serre de plus en plus dans la direction de la circonférence.
« Les tubes ou enveloppes d'acier sont coulés en creux et martelés sur des mandrins d'acier sous le martinet à vapeur. Par ce moyen, on les allonge de 130 pour cent. On a d'abord éprouvé beaucoup de difficulté à empêcher les mandrins de flageoler.
Fig. 325. — Canon Blakely de l'Exposition Universelle de Londres (1862).
mais la fabrique a été si perfectionnée, qu'on peut étirer les tubes et les condenser comme un lingot solide avec un grand avantage sur le fer empilé ou cueilli sans soudure. Les tubes d'acier sont quelquefois étendus sur la culasse du tube interne ; le mandrin est retiré quand le bout solide de l'enveloppe est martelé. Dans quelques cas, les enveloppes ne sont pas martelées, mais simplement brunies, forées et tournées comme elles sont sorties du moule. MM. Naylor, Wickers et Cie sont peut-être plus habiles que n'importe quels fabricants d'acier, à l'exception de la Cle Bochum en Prusse, dans l'art de couler de grosses masses de toutes formes, comme tubes, cloches, roues, etc., avec la perfection et l'uniformité requises. On considère néanmoins l'augmentation de force qui résulte du martelage comme compensant toujours les dépenses qu'elle entraîne dans la fabrique des canons.
« Toutes les parties en acier sont brunies. Ce procédé rend la cristallisation plus fine et augmente la densité, ce qui procure une ténacité absolue inférieure, mais une plus grande ductilité.
«Les résultats du canon Blakely ne sont pas très-généralement connus pour plusieurs raisons. D'abord, la plus grande partie de ces canons sont employés dans le service confédéré, de sorte que le détail des faits ne sera rendu public qu'à la fin de la guerre. En second lieu, les gouvernements du continent qui ont acheté de ces canons gardent le plus grand secret au sujet de leur artillerie. En troisième lieu, bien qu'il y ait été excité à plusieurs reprises, le
gouvernement anglais n'a fait aucune expérience avec la dernière artillerie de Blakely *. Le fait que sir William Armstrong était ingénieur pour l'artillerie rayée et que le brevet du capitaine Blakely renfermait implicitement le premier canon de sir William Armstrong et sa fabrication peut avoir eu une certaine influence pour qu'il en ait été ainsi **. On affirme que le premier canon envoyé aux confédérés a tiré plus de 3,000 coups (1) ».
C'est dans le même système qu'ont été construites, en Amérique, les grandes bouches à feu qui servirent si utilement à repousser la flotte espagnole qui bloquait le port de Callao. Ces canons, dont on voit un modèle représenté par la figure 326, lançaient un boulet cylindrique de 250 kilogrammes, avec une charge de poudre égale au dixième de ce poids, c'est-à-dire de 2S kilogrammes. On voit sur ce dessin la corde et la poulie qui sont nécessaires pour amener le projectile à la hauteur de la bouche, au moment de charger.
Le canon Parrot a été construit, en Amérique, sur les mêmes principes que les précé-
(1) Traité d'artillerie et cuirasses^ 3 vol. avec plauches, in*8. Paris, 1866, traduit par Fauquet, t. I, p. 24 et suiv.
L'ARTILLERIE ANCIENNE ET MODERNE
Fig. 326. — Canon Blakely, dit de Callao, avec son affût et la flèche à pouiie pour amener le projectile au
niveau de la bouche du canon, au moment de charger.
dents. ïl ne diffère guère du canon Blakely que par la moindre qualité et le plus bas prix du métal, enfin par la moins grande longueur du renfort à la culasse.
Depuis l'année 1860, époque à laquelle il a établi sa fonderie de canons à West-Point, près de New- York, le capitaine Parrot a fabriqué un nombre considérable de ces pièces, qui ont fait un assez bon service.
M. Dahlgreenet le major Rodman, ingénieurs américains, construisent leurs canons non en .acier, mais en fonte bien épurée. Ce sont peut-être les plus grosses pièces qu'on ait fondues jusqu'à nos jours; quelques-unes, sortant des forges de Fort-Pitt, atteignent les dimensions de la vieille Bulle Griete, la grande bombarde de Gand (5 mètres de long) et elles ont une épaisseur et un poids beaucoup plus considérables.
Aucune portion de métal n'est superflue dans ces énormes bouches à feu. Pour chaque partie du canon l'épaisseur a été calculée d'après l'effort qu'elle aurait à supporter. Le contour de ces pièces est régulier et sans aucun ornement. Elles ne portent même ni anses, ni bouton de la culasse.
Les principes de la résistance des couches ont été appliqués par MM. Dahlgreen et Rodman , d'une manière neuve et très-originale. On a remarqué que, lorsque le fer coulé se solidifie rapidement, il se contracte beaucoup plus que par un refroidissement lent. Si, comme on l'a toujours fait, on laissait le canon se refroidir naturellement, au sortir du moule, les couches extérieures se refroidiraient avant l'âme, et acquerraient une contraction plus grande. Les parties les plus contractées ou les plus denses seraient aussi
les plus élastiques ; d'où il résulterait que la couche extérieure aurait beaucoup plus d'élasticité que l'âme ; ce qui est l'opposé de la bonne condition de résistance des bouches à feu.
Le major Rodman a renversé les conditions du refroidissement; il refroidit l'âme en la faisant traverser d'abord par un courant d'air frais, puis par un courant d'eau constamment et abondamment renouvelée.
Pendant ce temps il réchauffe la couche extérieure de la pièce, en faisant brûler lentement un combustible de peu de valeur, qui l'enveloppe en entier. L'âme, se refroidissant la première, prend tout de suite les dimensions qu'elle doit conserver; puis la masse de la pièce se contracte, et presse sur l'âme avec une tension qui est ainsi utilement dirigée.
Les résultats pratiques ont été d'accord avec la théorie. Si l'on n'est pas toujours parvenu, par ce procédé, à construire des canons d'une résistance égale, cela tient aux perturbations diverses qui doivent nécessairement se produire pendant le refroidissement (1).
Pour régulariser cette opération, M. Normann Wiard a proposé découler le canon suivant une forme qui nous paraît bizarre au premier chef. Le renfort qui entoure l'âme de la pièce, est composé d'une série de côtes à double courbure. Au moment de la coulée, pour refroidir le cylindre intérieur on fait passer le courant d'eau entre ces côtes et dans l'âme de la pièce. Le renfort, qui est plus épais, se refroidit séparément et plus lentement ; il se contracte en se rétrécissant, de manière à soutenir l'âme du canon avec la tension initiale voulue.
Cette méthode a fourni des pièces à très-bas prix et d'une grande résistance, et des commandes importantes ont été faites à l'inventeur. Cependant ces essais ne paraissent pas avoir eu de suite. M. Holley, après avoir défi) Holley, Traité d'artillerie et cuirasses, U II, p. 524.
crit le canon Wiard, ajoute dans une note : « Depuis que cet article a été écrit, le premier canon de M. Wiard ayant été coulé sur des noyaux qu'il était difficile ou impossible de retirer, il n'a pas été foré ou éprouvé. Son second canon a éclaté à l'épreuve (i). »