CHAPITRE XXIV
LES CANONS SE CHARGEANT PAR LA CULASSE. — - SYSTÈMES MONTIGNY, CAVALLI, WAHRENDORFF. — SYSTÈME DE FERMETDRE PRUSSIEN. — SYSTÈMES CL A Y, ALGER. — LES CANONS ARMSTRONG» — BIG-WILL. — LE FORCEMENT DU PROJECTILE. — SYSTÈME WHITWORTH, BLAKELY, KRUPP. — CANON DE LA MARINE FRANÇAISE.
Le premier canon moderne se chargeant par la culasse, fut construit en 1853, par M. Montigny père, armurier à Bruxelles.
Le canon rayé n'était pas, à proprement parler, une invention, car nous avons vu que les veuglaires du xv° siècle portaient une chambre mobile, et se chargeaient aussi par la culasse. C'était donc plutôt un essai audacieux, que le succès justifia dans une certaine mesure.
En 1836, M. Montigny soumit ses canons à l'examen du gouvernement russe.
Dans une expérience faite à Pétersbourg, le canon Montigny tira jusqu'à 1,800 coups, sans présenter de dégradations notables. Le général Scimarakoff, voulant connaître si la pièce pouvait tirer un grand nombre de fois, sans que l'encrassement empêchât le tir, M. Montigny tira 262 coups avec son canon dans la même séance, sans qu'il fût nécessaire de l'écouvillonner une seule fois.
Malgré l'intérêt de ce nouveau système de canons, quelques pièces seulement furent commandées à l'inventeur, par le gouvernement de Russie. Enfin, les commissions militaires russes suscitèrent de tels embarras à M. Montigny, que celui-ci aban-
(1) Hoiïey, Traité d 'artillerie et cuirasse^ tT II, p. 540.
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donna ses travaux, et repartit pour Bruxelles.
. Le mécanisme de fermeture de la culasse était assez compliqué. Plus tard, M. Montigny fils remplaça ce système par une simple fermeture à vis (1).
En 1848, MM. Cavalli, en Piémont, et Wahrendorfï, en Suède, inventaient, chacun en même temps, un système de canons se chargeant par la culasse.
Le canon du major Cavalli se réduisait à un tube ouvert aux deux bouts, pouvant être intercepté à sa partie postérieure par une sorte de verrou présentant la forme d'un coin (fîg. 327). Cette forme de coin permet
de toujours forcer l'obturateur et de rendre la fermeture complète. Si, par l'effet d'un usage prolongé, le coin s'aplatit, ou que Fouverture qui lui est destinée s'agrandisse, on arrivera, en le poussant un peu plus loin, à lui faire occuper tout l'espace qu'il doit remplir. La décharge aurait eu pour effet de chasser le coin, si ses deux faces étaient trop obliques l'une sur l'autre. Cavalli avait calculé cette inclinaison de telle sorte qu'elle fût en rapport avec le coefficient de frottement du fer trempé avec la fonte de fer, métaux dont étaient faits le coin et le canon ; la décharge n'arrivait donc pas à déloger"
Fig. 327. — Fermeture du canon Cavalli.
l'obturateur , mais seulement à l'ébranler; et il était alors plus facile de le retirer pour mettre une nouvelle charge.
En pratique cependant, il arrivait souvent que, malgré tous les efforts opérés sur les deux poignées P, P', dont est muni le coin {fig. 327), il était impossible de le faire mouvoir. On agissait alors sur lui à l'aide d'un levier dont la pointe entrait dans l'encastrement ménagé à la partie postérieure, pendant qu'on prenait un point d'appui sur le pourtour de l'ouverture de la prolongation de l'âme.
L'une des poignées P', est courte et fixée au gros bout du coin : l'autre P, au contraire, est de grande dimension. Quand il s'agit de charger la pièce, un servant tire sur la petite poignée et amène l'ouverture de la grande en rapport avec l'âme du canon ; une chaînette retient le coin pour qu'il n'avance pas au delà
(1) Mangeot3 Des armes de guerre rayées, in-8. Bruxelles, tSCO, p, 167. ....
de la limite voulue ; puis un autre servant introduit le boulet et la gargousse par la partie postérieure de l'âme, et l'ouverture de la grande poignée leur livre passage.
Si les gaz de la poudre avaient agi directement sur le coin, celui-ci eût été bientôt mis hors d'usage, et la fermeture n'eût pas été complète; aussi Cavalli plaçait-il un culot a entre le coin et la charge. Ce culot présentait à sa face postérieure un encastrement semblable à celui du coin pour qu'on pût le mettre en place ou, le retirer à l'aide d'un levier. Un étranglement de culot correspondant à une diminution du calibre de l'âme, empêchait qu'il ne pût être poussé plus loin que sa place.
Ce canon lançait un obus d'un poids trop grand peut-être relativement à sa résistance ; mais la portée et la justesse du tir étaient considérables.
En 1847, des expériences comparatives fu-
rent faites en Sardaigne, avec le canon Cavalli et un canon à âme lisse. Les deux bouches à feu se servirent de projectiles de formes différentes, mais du même poids de 6 kilogrammes. Le canon à âme lisse, chargé de 6 kilogrammes de poudre, et pointé à 5 degrés d'élévation, lançait, du premier jet, son boulet à 380 mètres; les ricochets successifs le portaient à 2,700 mètres. L'obus du ernion Cavalli, lancé avec la même charge et sur la même inclinaison, faisait son premier ricochet à 1,700 mètres, le second à 3,900, et s'arrêtait à 4,000 mètres. Des tirs exécutés sous d'autres angles, et avec des charges différentes, laissèrent toujours l'avantage à la pièce rayée.
Nous ne nous étendrons pas sur la hausse et le mode de pointage ni sur les autres particularités très-ingénieusement imaginées par M. Cavalli ; cette étude sur un canon depuis longtemps abandonné et qui ne servit jamais à la guerre, serait superflue.
Ses deux défauts capitaux furent le peu de résistance de la pièce, et la difficulté énorme qu'il y avait parfois à retirer le coin de son logement.
Cependant les qualités du canon Cavalli ne furent pas perdues, puisque, comme nous l'avons dit, il servit à mettre en faveur le canon rayé.
Un système de fermeture, imaginé en Prusse par le baron Wahrendorff, attira quelque attention à cette époque. Ce système consiste en un culot mobile, muni à sa partie postérieure d'une tige filetée, laquelle s'engage dans une cheville horizontale que porte la culasse. Par l'ouverture circulaire du culot, passe un verrou cylindrique destiné à supporter tout l'effort de la décharge. Ce système était défectueux à tous les points de vue, et surtout il manquait de solidité, aussi fut-il bientôt oublié.
Le principal mérite du canon du baron Wahrendorff fut d'avoir montré l'utilité de la rayure.
Son canon portait six rayures larges et peu
profondes, d'un pas de 10m,36; le projectile relativement ne paraît que moitié de celui de Cavalli. Dans les expériences de tir il ne manquait jamais une cible de quatre pieds carrés, placée à huit cents pas, avec une charge de poudre égale au trentième du poids du boulet.
Les essais de canon Wahrendorff ayant été faits en grande partie en Prusse, ils donnèrent naissance dans ce pays à un système de chargement par la culasse àpeu près analogue.
On avait reconnu que, quelque bien ajustées que fussent les pièces métalliques de la culasse, toujours, au bout de quelques décharges, les gazde la poudre les disjoignaient, pratiquaient des jours, et la fermeture devenait insuffisante. Pour parer à ce défaut on plaça à l'avant du culot du système prussien, une plaque de papier mâché, un peu concave, en forme de godet, afin que ses bords pressés contre les jointures par l'explosion de la poudre, fissent office de soupape.
Plus tard la Prusse adopta le système de fermeture représenté par les figures 328 et 329.
Fig. 328. — Fermeture du canon prussien (laissant voip
le canon ouvert)
Deux coins, d'angles égaux, sont reliés par -
Fig. 329. — Fermeture du canon prussien (laissant voir le. canon fermé).
une vis, et appliqués l'un contre l'autre, de manière que l'ensemble forme toujours un
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parallélipipède. L'écartement des deux faces parallèles croît ou diminue selon le mouvement imprimé à la vis, mouvement qui fait glisserl'une sur l'autre les deux faces obliques. Chacun de ces coins présente une ouverture circulairé d'un diamètre un peu plus grand que l'âme. Quand il s'agit de charger la pièce, on tourne la vis de façon à diminuer l'épaisseur de l'obturateur, puis on amène les ouvertures des coins dans le prolongement de l'âme. La charge mise en place, on repousse l'obturateur, et on écarte les deux coins pour les forcer dans leur logement.
Avec ce système il est nécessaire de renouveler à chaque coup le disque de papier mâché, et de le mettre avec attention dans la position voulue, pour que les mouvements de translation de l'obturateur ne le déplacent pas.
Le système dit prussien n'est appliqué qu'à quelques pièces de la marine, lesquelles même ne sont pas réglementaires. On a proposé en Prusse, différents autres systèmes de fermeture pour les canons se chargeant par la culasse. Nous passons sous silence ces détails, qui deviendraient fastidieux. On voit au musée d'artillerie de Paris, au bas du grand escalier conduisant aux galeries du premier étage, une plate-forme contenante modèles de fermeture de canon, offerts par M. Krupp à V empereur Napoléon II L
On a remarqué, en Angleterre, le système du lieutenant-colonel Clay, de la compagnie des fers et aciers de la Mersey à Liverpool. Cet appareil consiste en un disque circulaire vissé dans la culasse, grossie à sa partie inférieure pour le recevoir. Il est percé d'une^ ouverture correspondant à l'âme de la pièce, dans la position du chargement. En vissant le disque, à l'aide de sa manivelle, on détruit le parallélisme, et par ce simple mouvement on passe à la position de tir. Ce système est de tous le plus simple et le plus rapide, mais il a Fineonvénient de ne permettre que la soupape
T. III
en papier mâché, et de ne point aider à son placement convenable. Il nous paraît trèsapplicable aux pièces de petit calibre. La vis n'est pas assez soutenue pour résister aux fortes charges, et dans les grands canons son pas serait rapidement endommagé.
En 1861, M. Alger, de Boston, prit un brevet pour un nouveau système de fermeture des canons. Une sphère, portée par un axe, est contenue dans une cavité de même forme, où s'abouchent : d'une part l'âme de la pièce, et d'autre part un canal cylindrique pratiqué dans l'intérieur d'une large vis, et suivant la prolongation de l'âme. La sphère est percée d'un canal pouvant faire communiquer l'âme avec l'intérieur de la vis. Le levier porté par l'extrémité de l'axe de la sphère donne à celle-ci les mouvements de rotation, qui interceptent ou rétablissent le passage. La vis a pour utilité de presser la sphère dans son logement pour mieux boucher le fond de
11 A ame.
La construction de ces différentes pièces est délicate, leur prix de revient élevé; en outre, le fond de l'âme, formant un angle rentrant, produit une disposition éminemment favorable à l'action désorganisatrice des gaz de la poudre, et ne permet que bien difficilement l'usage d'une soupape quelconque.
La plupart des canons dont nous avons parlé jusqu'ici dans ce chapitre, n'avaient rien de remarquable que leur mode de chargement par la culasse. 11 en est tout autrement des canons de sir William Armstrong.
Les premiers canons de sir William Armstrongsechargeaientparlaculasse; maisc'éiait là peut-être la particularité la moins importante de son système. Ce qui distingue la nouvelle artillerie que le gouvernement anglais fit établir sur les instances et sous la direction suprême de sir William Armstrong, c'est que tout avait été innové ou modifié : le mode de chargement, la rayure, la forme des projectiles, et surtout le mode de fabrication de*
canons. Nous devons entrer dans quelques détails sur cet important système d'artillerie.
Sir Armstrong commença ses essais sans l'appui de personne, en faisant construire à ses frais les bouches à feu de son invention. Il passa plusieurs années en expériences et en remaniements de toutes sortes. Il avait imaginé d'appliquer à la construction des bouches à feu la méthode à enroulement, dite à rubans, depuis longtemps usitée pour les armes portatives de luxe. Cette méthode est fondée sur ce principe, qu'en tournant en spirale une longue barre de fer, on construit un tube dans lequel les fibres du métal présentent la meilleure disposition pour résister à la pression s'exerçant intérieurement. Armstrong prenait des barres du fer le plus pur, puis, les ayant chauffées au rouge dans un four de 40 mètres de longueur, il les enroulait sur un mandrin, et en formait des cercles, semblables à celui que représente la
Fig. 330. — Cercles de fer pour la fabrication des canons
à rubans.
figure 330. Avec une série d'enveloppes de ce genre, il forgeait un canon.
« Des barres de fer de iO mètres de long, dit M. Turgan, sont d'abord soudées Tune à l'autre de manière à former une seule tringle de 35 mètres ; cette barre est chauffée au rouge dans un four qui a plus de 40 mètres de long, et saisie par un treuil qui , l'enroule rapidement sur un mandrin , de telle sorte que les spires soient juxtaposées; après avoir réchauffé celte spirale, on la martelle sous un fort pilon^ qui soude entre eux tous les filets, et, par un travail sur mandrin, donne à l'ensemble l'apparence d'un manchon uniforme. Avec plusieurs de ces manchons soudés bout à bout, on fait des tubes que l'on emmanche successivement les uns dans les autres et à chaud, de manière que la portion qui sera le tonnerre réunisse l'ensemble de tous les tubes, au nombre de cinq ou six, plus ou moins épais.
« Les défenseurs de ce système prétendent que par l'application de ce procédé il est plus facile de connaître la bonne condition du canon dans toutes ses parties, et que les cylindres ainsi obtenus sont toujours préférables à ceux qui sont forés dans un métal de forge : les adversaires d'Armstrong disent que les cercles se relâchent, augmentant ainsi le calibre de l'âme, et que, d'autre part, le canon se brise facilement, s'il est frappé par les projectiles de l'ennemi. Pour remédier à la dilatation de l'âme, on a introduit à l'intérieur des canons Armstrong des tubes d'acier qui, d'après les expériences récentes, en auraient assuré la solidité. Quoi qu'il en soit, nous nous rangeons à l'avis de M. Treuille de Beaulieu, qui trouve cette fabrication difficile et compliquée. Le canon Armstrong cependant a une grande qualité, il n'éclate pas sans avertir; la dilatation et Vécartement de ses parties sont visibles avant la rupture complète, ce qui est certainement un avantage (i), »
Il serait inutile de passer en revue les incessantes modifications que sir Armstrong apporta, soit dans la construction de ses pièces, soit dans la forme de la rayure et celle du projectile; nous nous contenterons de décrire les points les plus importants de son svstème.
En 1859, sir Armstrong put soumettre son système aune commission d'artillerie ; ce fut le commencement de sa réputation. Le rapport lui était tellement favorable, qu'il parut empreint de beaucoup d'exagération. D'après ce document, les canons de sir Armstrong ne pesaient que le tiers des calibres ordinaires correspondants. Une pièce pesant 100 kilogrammes, avait lancé, avec cinq livres de poudre, un projectile pesant 16 kilogrammes, à la distance de 9,144 mètres. A 3,000 yards (2,742 mètres), cette pièce atteignait le but sept fois plus souvent qu'un canon ordinaire à âme lisse; après un tir de 1,300 coups, l'âme ne présentait pas la moindre dégradation (2).
Ces résultats sont extraordinaires; évidemment un grand progrès venait d'être accompli. L'Angleterre s'enorgueillit de ces résultats. En 1860, des expériences furent faites défi) Grandes Usines. Ruelle, p. 78.
(2) Adts, Canons rayèst systèmes Cavalli et Armstrong. Paris, brochure in-8, 1861, p. 41-42.
Fig. 331. — Coupe du premier canon Armstrong.
vant une nouvelle commission ; ses conclusions furent unanimes en faveur du nouveau système. Nous laisserons ici parler sir Armstrong :
« Pour donner une idée de la précision et de la portée de mes canons, je dirai qu'à la distance de 600 yards (548 mètres), on peut toucher presque à chaque coup un but qui n'est pas plus grand que la bouche d'un canon ; qu'à 3,000 yards (2,742 mètres), une cible de neuf pieds carrés, laquelle, à cette distance/ ne présente pour ainsi dire qu'un point blanc à T horizon, a été atteinte, par un temps calme, jusqu'à cinq fois sur dix coups. Un navire, présentant aux coups une prise beaucoup plus grande, peut être atteint à des distances plus considérables, et les projectiles peuvent tHre lancés dans une ville ou forteresse, à une portée de plus de cinq milles (4,570 mètres).»
La figure 331 donne une coupé du modèle primitif du canon Armstrong.
L'âme est faite d'un tube d'acier d'une seule pièce; des manchons, à rubans superposés, la renforcent. Cette pièce se charge par la culasse. Le mécanisme de la fermeture de la culasse est le suivant. A la partie tout à fait postérieure, est une yis creuse, dont le cylindre intérieur est un peu plus grand que l'âme du canon, pour faciliter rintroduction du projectile et de la gar- . gousse. La vis vient appuyer contre une pièce particulière qui la sépare de l'âme, c'est X obturateur porte-lumière ; on remarque, en effet, sur la figure 331 , une lumière coudée, aby aboutissant à la longue gargousse que contient l'âme du canon.
Le porte-lumière est introduit verticalement par une mortaise spéciale ; son avant
est muni d'un rebord en cuivre que la pression de la vis force dans l'âme, pour fermer tout passage aux gaz. Il faut retirer entièrement le porte-lumière pour introduire la charge, et le replacer au moment du tir.
M. Xavier Raymond explique ainsi les inconvénients ou les difficultés de ce système :
o II restait à résoudre, dit M. Raymond, la partie la plus difficile du problème, c* est-à-dire la construction d'un appareil qui, après avoir permis d'introduire; le projectile dans la chambre, permît ensuite de fermer la culasse assez hermétiquement pour que les gaz produits par la conflagration de la poudre ne détruisissent pas la pièce au bout d'un nombre de coups très-restreint, (rétait Técueil où étaient venus échouer jusqu'ici tous les inventeurs de canons à chargement par la culasse. Quand on se rappelle que les accidents arrivés aux lumières par suite de l'action corrosive des gaz, étaient une des causes les plus fréquentes de détérioration dans les anciennes pièces, on doit comprendre facilement combien cette cause a plus de marge pour s'exercer dans une bouche à feu dont l'arrière doit être d'abord tout ouvert pour l'introduction de la charge, et ensuite assez bien fermé pour résister à une pression qui s'élève, dans les gros calibres, jusqu'à des milliers d'atmosphères. 11 va de soi qu'en emprisonnant, ne fût-ce que pour un centième de seconde, de pareilles puissances dans un tube de métal, il faut éviter autant que possible d'y laisser aucun interstice, si petit qu'il soit, par où ces puissances puissent chercher à s'échapper. Elles se précipitent en effet avec fureur dans le moindre espace qui reste libre ; le plus léger défaut d'adhérence rigoureuse entre les parties qui composent l'appareilde culasse est pénétré, envahi, fouillé, rongé, par elles, avec une force qui a bientôt mis tout le système hors de service. La difficulté n'a jamais été de faire un canon à chargement par la culasse qui pût tirer quelques coups, mais de produire, comme disent les gens du métier, une obturation assez complète pour que la pièce fût capable de résister
Fig. 335. — Big-WiU, canon Armstrong (calibre de 600).
à un tir quelque peu soulenu. Là est la difficulté qui avait arrêté jusqu'ici tous les inventeurs.
« Yoici comment sir AVilliam Armstrong s'y esta son tour pris pour la résoudre. Il a commencé par prolonger la culasse de sa pièce, et dans cette prolongation, il a creusé intérieurement un vide destiné à un double usage : d'abord à introduire la charge, à recevoir ensuite une vis qui ferme la pièce. Néanmoins, quelque habilement faite que fût cette vis, comme il fallait qu'elle eût un certain jeu, et qu'elle ne fût pas trop dure à manœuvrer, elle ne pouvait pas suffire à protéger la bouche avec efficacité contre le danger des affouillements, contre les causes de ruine que produit l'explosion des gaz. 11 n'a pas pu par conséquent l'employer comme moyen de fermeture unique. 11 a imaginé d'introduire entre elle et la charge de poudre, un nouvel organe que les Anglais appellent indifféremment stopper ,obturator, vent-piece. L'office essentiel et délicat de cet organe est de produire l'obturation en s'insérant entre la charge de poudre et la vis, qui ne sert plus qu'à le maintenir lui même en place ; mais, trouvant alors qu'il était impossible de le faire parvenir à son poste par le passage de la vis, parce que c'eût <?té long, difficile et peu sûr, et aussi parce que cet obturateur devait, pour donner quelque garantie d'efficacité, être d'un plus grand diamètre que celui de la vis elle-même, sir William Armstrong a praîiqué dans la paroi de son canon, en arrière de la chambre, où se dépose la charge, une ouverture qui sert à la mise en place de cet organe ; son obturateur est, comme on voit, le véritable souffre-douleur de tout le système. Entre la poudre et la vis, il est comme on dit familièrement, entre l'enclume et le marteau, et en même temps, pour remplir convena-
blement son office, il faut qu'il soit construit avec une exactitude toute mathématique, et qu'il la conserve toujours, ayant à se défendre contre l'envahissement des gaz sur tout le développement des lignes que présentent la circonférence de l'âme de la pièce, et le dessin de la tranche ouverte dans la paroi pour lui donner passage à lui-même (1). »
Nous représentons [fig. 333) le canon Armstrong du calibre de 20, monté pour l'artillerie de campagne, et [fig. 332), le canonmonstre,, devenu populaire chez nos voisins, et connu sous le nom de Big-Will {Gros- Guillot). Big-Will est du calibre de 600.
Il faut noter ici qu'en Angleterre , on désigne les pièces par le chiffre représentant le poids de leur projectile, qu'il soit sphérique ou allongé. Ici le chiffre 20 indique que l'obus lancé par le canon de campagne Armstrong pèse vingt livres anglaises ; le chiffre 600, que l'obus lancé par le canon Big-Will pèse 600 livres. En France, au contraire, on a conservé pour les nouveaux canons rayés lançant des obus la désignation ancienne : la pièce de 4 est celle dont le calibre correspond à X ancien boulet sphérique pesant quatre livres.
(i) Les Marines de ta France et de l'Angleterre. In-18t Paris, 18G3, pages 298-300.
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t'ig. 333. — Canon de campagne Armstrong (calibre de 20),
Leprojectile Àrmstrong est recouvert d'une enveloppe de plomb, entrant dans des rainures creusées à la surface du métal. Il éprouve le forcement le plus complet qu'on puisse imaginer. Voici la manière dont le forcement se produit. Ce projectile est un obus ordinaire; sa partie postérieure, élargie, s'arrêter à l'intérieur de l'âme, à l'endroit où commence la rayure ; la partie antérieure est logée dans un espace juste suffisant pôur la recevoir. Quand l'obus lancé par la poudre est contraint d'avancer , dès le premier pas, sa partie postérieure s'écrase dans la rayure du diamètre du corps de l'obus. Cette rayure peu profonde est remplie par le plomb, de sorte qu'aucun vent n'est laissé. Mais pendant que la poudre brûle encore, et que de nouvelles quantités de gaz se produisent, l'obus arrive à un étranglement que porte la culasse; à ce point Je diamètre de l'âme diminue, toute la surface de plomb est écrasée ; et cet acte mécanique exige un déploiement de force considérable.
Le projectile tourne en suivant les rainures, qui deviennent de plus en plus profondes, jusque près de la bouche. Là encore est un nouvel étranglement, qui retient le
projectile jusqu'à ce que les gaz aient acquis tout leur ressort par une combustion complète; puis l'obus passe de nouveau à la filière, et il est enfin lancé au dehors, avec la vitesse résultant de toutes ces tensions accumulées.
On a essayé par des moyens mécaniques ordinaires, de faire traverser au projectile lame de la pièce à laquelle il est destiné ; on a trouvé que l'effort mécanique qu'il faut déployer pour vaincre cette résistance , est égal à la pression que produirait un poids de quarante tonnes !
Il faut donc des pièces d'une résistance extraordinaire pour qu'elles n'éclatent pas pendant qu'un pareil forcement s'accomplit en un espace de temps à peine mesurable.
Cette méthode n'est pas exempte de défauts. Souvent, au lieu de donner au projectile une vitesse initiale plus grande, le forcement la diminue. Le ressort total des gaz étant diminué de la force employée à faire traverser les étranglements, n'est pas aussi grand que l'impulsion qu'on eût communiquée au projectile en laissant un certain vent pour la déperdition des gaz. Il faut encore considérer la dégradation rapide de l'âme, les rup-
tures assez fréquentes des pièces, et le danger de faire éclater l'obus dans l'âme , par suite du dégagement de chaleur produit par la pression et le frottement. En y réfléchissant, on ne trouve pas une grande différence entre les conditions d'un obus franchissant les étranglements du canon Armstrong, et du même obus qui aurait à traverser une cuirasse métallique ; et Ton s'étonne que la moitié des pièces ainsi construites n'éclate pas au moment du tir.
Une disposition particulière de la rayure peut encore concourir au forcement : sa largeur, au lieu de rester la même depuis le tonnerre jusqu'à la bouche, diminue assez rapidement à un point quelconque du parcours. La partie de métal mou enveloppant le projectile, qui s'était adaptée à la partie large est obligée de se couper sur la ligne oblique de raccord, et de refouler les couches avoisinantes de même métal. Une méthode équivalente consiste à diminuer la profondeur de la rayure. Parfois aussi ces deux modes de rayure sont combinés.
Les rayures de celte espèce sont appelées en Angleterre schunt; en France, elles sont dites fuyantes ou doubles.
Big-Will (Gros-Guillot) , que représente, porté sur son affût spécial, la figure 332 (page 452), pèse 23 tonnes, est long de 4m,5, et a 34 centimètres de calibre. Les rayures, au nombre de dix, ne font qu'un pas sur 2 mètres. Il se charge, non par la culasse, comme les premiers canons de sir Armstrong, mais par la bouche. Son projectile ordinaire pèse 272 kilogrammes, et a 0m,76 de longueur. Il faut 27 kilogrammes de poudre pour le charger ; mais il peut supporter une îharge allant jusqu'à 43 kilogrammes.
Dans les expériences de tir, qui furent faites à Shœburyness, en 1862, contre les blindages des navires, Big-Will perça un çrand nombre de cibles que les canons Je 300 n'avaient pas pu entamer. Malheureusement les charges excessives aux-
quelles on le soumit, finirent par le faire éclater.
Le capitaine Fishbourne fit le compte que chaque coup tiré par Gros-Guillot, coûtait environ l ,500 francs !
Les défauts capitaux du système Armstrong sont la cherté de la matière première et de la main-d'œuvre, et la mollesse du métal employé. Au bout d'un petit nombre de coups, l'âme s'agrandit, se déforme, puis des fissures intérieures apparaissent, qui, gagnant les couches successives, finissent par rompre la pièce à l'extérieur.
Le porte-lumière est un organe très-coûteux, qui ne dure pas, en moyenne, plus d'une trentaine de coups.
Malgré les résultats auxquels Armstrong était parvenu, son canon n'était donc pas admissible en pratique.
Aussi, dans ces derniers temps, la cherté des pièces de la culasse et la mollesse du métal composant la bouche à feu , avaient amené Armstrong à ne plus construire que des canons se chargeant par la bouche. Il renonçait, de cette manière, au système si laborieusement étudié par lui, du chargement par la culasse.
L'abandon forcé fait par sir William Armstrong du système de chargement par la culasse, mais surtout les succès du canon Whitworth, qui, avec des dimensions bien moindres, avait percé des cuirasses de fer que les canons Armstrong n'avaient pu briser, ébranlèrent la confiance que l'Angleterre avait mise dans les talents de cet ingénieur. Jusque-là le pays et le gouvernement l'avaient comblé d'honneurs. On lui avait confié la direction de la fabrication de tout le matériel de l'artillerie. Il avait eu des sommes énormes à la disposition de son esprit inventif, et il les avait dépensées largement. Mais de nouveaux talents avaient surgi, et le dépassaient : c'était Whitworth, dont les canons perçaient les cibles cuirassées que les obus d'Armstrong n'arrivaient plus
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à entamer ; c'était Blakely, qui publiait ses belles théories sur la résistance des pièces. Chaque fois que sir Armstrong était ainsi dépassé, sa réputation allait s'amoindrissant, et la faveur publique se détachait de lui.
La comparaison de son système avec celui de l'artillerie française vint lui porter le dernier coup.
Il eut alors à subir une sorte de jugement devant une commission d'enquête instituée par le parlement. On lui reprocha les sommes énormes qu'il avait dépensées; on l'accusa de n'avoir pas fait mieux, à lui seul, que tout le monde. Bref, il fut condamné scientifiquement. Les fonderies du royaume reçurent ordre de ne plus construire de canon
d'après ses indications. Un comité offieiel, réuni à Woolwich, dans le but de choisir, parmi tous les systèmes nouveaux, le meilleur canon à adopter pour la marine dé combat, repoussa le système Armstrong, et lui préféra un canon se chargeant par la bouche, et qui, par sa rayure, se rapprochait beaucoup du canon de l'artillerie de la marine française.
Le chargement des canons par la culasse a donc été à peu près abandonné en Angleterre. On a encore essayé deux modes nouveaux de fermeture de la culasse, mais il n'a pas été donné suite à leur emploi. Les procédés de fermeture dont il s'agit sont dus à M. Whitworth et à M. Blakely. Le premier
Fig. 334. — Canon Whitworth, se chargeant par la culasse.
consiste en un chapeau qui tourne horizontalement, à charnière, sur un anneau, et qui ferme l'âme en se vissant à la culasse. C'est une simple fermeture à vis.
Nous représentons ici [fig. 334) le canon Whitworth , avec sa fermeture à vis et à charnière. Ce système , hâtons-nous de le dire, n'a pas résisté à des expérimentations sérieuses. 11 ne produitqu'une occlusion trèsimparfaite ; une partie des gaz de la poudre s'échappent par les interstices des pas de vis. De sorte qu'aujourd'huiM. Whitworth ne construit plus que des canons se chargeant par la bouche.
Le capitaine Blakely a imaginé une vis en forme de coin, pouvant glisser d'avant en arrière, sur une sorte de rail. La forme de la vis permet de la mettre presque en place par simple approche, et de l'engager complètement dans son écrou en un ou deux tours de manivelle.
Cette disposition est inférieure à presque toutes celles que nous avons décrites jusqu'ici, et n'a jamais pris grande extension.
En résumé, on en est généralement revenu, en Angleterre, au chargement, des canons par la bouche. La plupart des canons anglais qui figuraient à l'Exposition universelle de 1867, se chargeaient par la bouche.