‹ Les Merveilles de la science ou description populaire des inventions modernes. [4], Éclairage, chauffage, ventilation, phares, puits artésiens, cloche à plongeur, moteur à gaz, aluminium, planète NeptuneChapitre 16 sur 143 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

PREPARATION DES ACIDES GRAS PAR LA DISTILLATION. — HISTOIRE DE CETTE DÉCOUVERTE. — PROCÉDÉ. PRATIQUE DE LA PRÉPARATION DES ACIDES GRAS PAR LA DISTILLA- TION. — PROCÉDÉ PAR L'ACIDE SULFURIQUE SOLIDE. — PROCÉDÉ PAR L'EAU SEULE.

Nous avons maintenant à étudier un mode nouveau de préparation des bougies, plein d'intérêt à divers titres, et qui, différant essentiellement du procédé par la saponification calcaire, est venu apporter à l'industrie stéarique des ressources et un complément de la plus haute importance. Nous voulons

parler delà fabrication des bougies au moyen de la distillation.

La saponification des matières grasses par la chaux, donne d'excellents produits, quand on opère avec des matières pures ou peu altérées, avec le suif par exemple. Mais, indépendamment du suif, dont le prix est élevé, il existe un grand nombre de matières grasses, d'origine animale ou végétale, qui peuvent fournir des acides gras concrets, propres à l'éclairage. Telles sont les graisses altérées, — les huiles de poisson, — les graisses retirées des os, ou celles qui proviennent des eaux grasses des cuisines et des restaurants ; — les matières grasses que l'on retire du désuintage des draps, — les résidus et dépôts des huiles d'olive de France^ d'Italie et d'Espagne, — les graisses dites de boyaux provenant des raclures d'intestins, — les dépôts des huiles de foie de morue et de baleine. Telle est enfin et surtout, cette substance demi-solide, que l'Afrique fournit en si grande abondance, et qui porte le nom

A' huile de palme. Tous ces produits, qui sont à bas prix dans le commerce, si on les soumettait au procédé ordinaire de saponification par la chaux, ne donneraient que de fort mauvais résultats. L'huile de palme même ne saurait par aucun moyen être avantageusement traitée par la saponification calcaire. La découverte d'un procédé spécial pour le traitement de ces diverses matières grasses, et pour leur conversion en acides gras, était donc d'une haute importance pour l'industrie stéarique. C'est ce résultat que permet d'atteindre l'emploi du procédé désigné sous le nom de distillation. Traités par cette méthode, les produits les plus altérés, les graisses les plus rances, les résidus noirs et impurs des fabriques, enfin l'huile de palme, fournissent des acides concrets, qui ne diffèrent en rien de ceux que donne le suif soumis à la saponification calcaire.

Les brevets pris en France pour la préparation des acides gras par la distillation, étant tombés depuis Tannée 1856, dans le domaine public, tous nos fabricants sont en libre possession de ce procédé, et partout on le met en pratique. Il sera donc nécessaire de l'exposer ici avec quelques détails. Comme la question de priorité dans l'invention de cette méthode a fait naître beaucoup de discussions, et soulevé des contestations de toute nature, nous essaierons, en même temps, de fixer, avec toute impartialité, les titres qui nous semblent revenir à chacun dans sa découverte et dans son application pratique.

Pour plus de clarté, nous commencerons par établir en quoi consiste la méthode de préparation des acides gras par la distillation, ou plutôt par l'action réunie de l'acide sulfurique et de la distillation.

Si Ton traite les corps gras par 6 à 15 pour 100 de leur poids, d'acide sulfurique concentré, et que l'on élève, à l'aide de la vapeur, la température du mélange, on produit, par l'action chimique de l'acide sulfurique, le même effet auquel les alcalis don-

nent naissance en réagissant sur les graisses,, c'est-à-dire qu'on saponifie ces graisses. L'acide sulfurique peut provoquer à lui seulr et sans le concours d'une base, le dédoublement d'un corps gras en glycérine et en acides gras. Seulement, tandis que, dans la saponification par les alcalis, la glycérine reste libre et inaltérée, ici elle est détruite. Mais cette dernière circonstance ne peut être d'aucune influence sur le résultat de la fabrication, caria glycérine, dans les manufactures d'acides gras, est un produit sans importance, du moins jusqu'à ce jour ; on ne se donne pas la peine de la recueillir, on la rejette avec les eaux qui proviennent de la saponification, où elle se trouve à l'état de dissolution. Ainsi, l'emploi de l'acide sulfurique permet de saponifier les matières grasses sans recourir à aucune base alcaline, comme la soude, la potasse ou la chaux.

Cette curieuse aetion de l'acide sulfurique sur les corps gras, a été étudiée de nos jours par l'un de nos meilleurs chimistes, M. Frémy, qui, daus un mémoire remarquable, publié en 1 836, démontra que l'action des acides puissants sur les matières grasses, et en particulier celle de l'acide sulfurique, présente la plus grande analogie avec celle des alcalis.

La connaissance du fait général de la saponification des corps gras par l'acide sulfurique, est pourtant beaucoup plus ancienne qu'on ne le croit; elle remonte à l'année 1777. Achard, de l'Académie de Berlin, Cornette et Molluet de Souhey, ont étudié et décrit sous le nom de savons acides le produit qui résulte de l'action de l'acide sulfurique sur les graisses, produit qui est formé d'acides gras, mais dont la véritable nature était nécessairement ignorée à la fin du dernier siècle.

On trouve dans le Dictionnaire de chimie de Macquer, à l'article Savons acides, l'analyse des travaux d'Achard, de Berlin, sur la saponification par l'acide sulfurique. La cita-

lion qui va suivre, montrera suffisamment | que le fait de la décomposition des corps gras | par l'acide sulfurique, avait été signalé par j les anciens chimistes. j

« Le procédé qui a réussi à M. Achard, pour faire ! des savons acides en combinant l'acide vitriolique avec les huiles, tant concrètes que fluides, tirées des végétaux par expression ou par ébullition,a consisté à mettre deux onces d'acide vitriolique concentré , et blanc dans un mortier de verre, à y ajouter peu à peu, et en triturant toujours, trois onces de l'huile dont il voulait faire un savon, et qu'il avait fait chauffer presque jusqu'à l'ébullition. M. Achard a obtenu par ce procédé, dés masses noires, qui, refroidies, avaient la consistance de la térébenthine.

« Suivant la remarque dé l'auteur, ces composés sont déjà de véritables savons ; mais, pour les réduire en une combinaison plus parfaite et plus neutre, il faut les dissoudre dans environ six onces d'eau distillée bouillante. Cette eau se charge de l'acide surabondant qui pourrait être (et qui est probablement toujours) dans le savon, et les parties savonneuses se rapprochent par le refroidissement, et se réunissent en une masse brune de la consistance de la cire, qui quelquefois occupe le fond du vase, et quelquefois nage à la surface du fluide, suivant la pesanteur de l'huile qu'on a employée. Si le savon contenait encore trop d'acide, cè que l'on * peut facilement distinguer au goût,- il faudrait le dissoudre encore une fois dans l'eau distillée bouillante, et réitérer cette opération, jusqu'à ce qu'il | ait entièrement perdu le goût acide ; de cette ma- j nière on obtient un savon dont les parties composantes sont dans un étal réciproque de saturation parfaite.

« M. Achard remarque encore, que l'acide vitriolique concentré agit très-fortement sur les huiles, et avertit qu'il faut avoir attention de ne pas y ajouter l'huile trop subitement et en trop grande quantité, parce que dans ce cas l'acide devient trop fort, décompose l'huile, et la change en une substance charbonneuse; on s'aperçoit de cette décomposition à l'odeur d'acide sulfareux volatil qui s'en dégage. . !

a Lorsque ces savons sont faits avec exactitude, ! ajoute M. Achard, ils se durcissent en vieillissant ; mais s'ils contiennent de l'acide surabondant, ils s'amollissent à l'air, parce qu'ils prennent l'humidité.

« Ce chimiste a composé des savons acides vitrioliques par ce procédé, avec diverses huiles, telles que celles d'amandes douces, d'olives, de beurre de cacao, la cire, le blanc de baleine, l'huile dJœuf par expression....

« L'auteur avertit que la trop grande chaleur occasionne la décomposition de l'huile par l'acide

T. IV

vitriolique, et la convertit en un corps demi charbonneux et demi-résineux ; ce qu'on reconnaît toujours, comme dans les mélanges du même acide avec les mêmes huiles non volatiles, à l'odeur d'acide sulfureux volatil, qui ne manque pas de se faire sentir quand l'acide agit sur l'huile jusqu'à la décomposer : c'est là la raison de toutes les précautions de refroidissement qu'il faut prendre lorsqu'on fait ces combinaisons, et qu'il faut porter jusqu'à ne point faire bouillir l'eau qu'on ajoute au savon après qu'il est fait, pour lui enlever ce qu'il contient d'acide surabondant....

« On ne peut douter, comme le dit fort bien l'auteur, que toutes ces combinaisons d'acide vitriolique et de différentes espèces d'huiles, ne soient de vrais composés savonneux, des savons acides bien caractérisés, quand la combinaison a été bien faite; car il s'est assuré par l'expérience qu'il n'y a aucun de ces composés qui ne soit entièrement dissoîuble, soit par l'eau, soit par l'esprit de vin, et décomposable par les alcalis fixes ou volatils, parles terres calcaires, par plusieurs matières métalliques. Toutes substances qui s'emparent de l'acide vitriolique de ces savons, forment avec lui les nouveaux composés qui doivent résulter de leur union réciproque, et dégagent l'huile, de même que les acides séparent celle des savons alcalins (i). »

Plus tard, en 1821, quand la véritable nature des corps gras eut été dévoilée par les travaux de M. Chevreul, M. Caventou signala ie premier, l'analogie que présente l'action de l'acide sulfurique sur les graisses, avec celle que les alcalis exercent sur le même groupe de corps.

Voici comment s'exprimait à cet égard M. Caventou, dans une Lettre adressée à M. Boullay, rédacteur du Journal de Pharmacie, relativement à la priorité de la découverte de ly acidification des corps gras par l'acide sulfurique concentré :

«,.,. Je désirais ardemment, dit M. Caventou, étudier quels phénomènes pouvaient se passer dans cette opération et produire un tel résultat, car, d'après les nombreux travaux de M. Chevreul sur la saponification des corps gras par les alcalis, il m'était impossible de me satisfaire par une explication convenable à l'égard de la saponification par l'acide sulfurique; ce n'est cependant qu'en février 1821 que je pus faire les premières expériences propres à m'éclairer sur cet objet.

(1) Macquer, Dictionnaire de chimie, t. II, in-i , p. 358-

« Je fis d'abord un savon acide, d'après la méthode indiquée depuis près de trente-huit ans par M. Camini, mais j'employai l'huilJe d'amandes douces au lieu d'huile d'olives ; je parvins à faire un savon qui, sans se dissoudre précisément dans Veau, ainsi que l'indique l'auteur italien, s'y délayait assez parfaitement pour former une espèce d'émulsion; c'est alors que, désirant connaître la modification qu'avait pu éprouver le corps gras dans cette circonstance, je traitai à froid la liqueur acide savonneuse par le sous-carbonate de chaux en excès afin de saturer tout l'acide sulfurique; j'évaporai le tout avec précaution jusqu'à siccîté, et je soumis le résidu à l'action de l'alcool bouillant; j'obtins une liqueur alcoolique sensiblement acide, et qui, par Tévaporation, laissa un corps gras, dans lequel il me fut impossible de découvrir aucune trace d'acide sulfurique.

« Je répétai l'expérience d'une autre manière. Après avoir saturé à froid, par le sous-carbonate de chaux, la liqueur acide savonneuse, je filtrai et reçus sur le filtre l'excès de sous-carbonate de chaux, la plus grande partie du sulfate formé de la même base, ainsi que le corps gras éliminé : je mis à part la liqueur aqueuse filtrée, pour l'examiner. Ultérieurement, je portai toute mon attention sur le corps gras que j'isolai par l'alcool absolu. Après avoir évaporé la solution alcoolique, j'obtins encore un corps yras acide, dans lequel je ne pus distinguer aucune trace d'acide sulfurique, et en tout semblable au précédent.

« D'après ces expériences, je conclus donc, contre toute attente et à moa grand étonnement, que l'acide sulfurique concentré agissait sur l'huile d'amandes douces, et probablement sur tous les corps gras, d'une manière analogue à celle des alcalis ; et il me parut irès-curieux d'avoir obtenu un même résultat par des moyens aussi opposés (1). »

Les travaux postérieurs de MM. Chevreul et Frémy sur le même sujet, ont donné une sanction définitive et scientifique aux faits antérieurement observés par les chimistes que nous venons de nommer.

Les acides gras, qui sont formés à la suite du traitement des matières grasses par l'acide sulfurique concentré, sont noirs et comme charbonneux. Aussi serait-il très-difficile de purifier ces produits par une opération chimique. Mais si on les place dans un alambic, et qu'on les soumette à la distillation, en ayant le soin de faciliter leur volatilisation

(1) Journal de pharmacie, t. X, 552-554.

par un courant de vapeur d'eau, qui traverse incessamment cette masse, les acides gras se volatilisent parfaitement, grâce au courant continu de vapeur d'eau, qui renouvelle sans cesse pour eux l'espace où Us peuvent se répandre. On obtient donc dans le récipient où les produits de la distillation viennent se condenser et se concréter, des acides gras, oléique , stéarique, etc., qui sont sans couleur et sans odeur sensibles. Ce mélange d'acides gras est soumis ensuite à la pression, comme à l'ordinaire, pour séparer les produits liquides de l'acide gras concret; et ce dernier peut servir, comme celui qui provient de la saponification calcaire, à confectionner des bougies.

Tel est le procédé pour la préparation des acides gras, que l'on désigne sous le nom de procédé par distillation, ou de préparation par voie sèche. Essayons maintenant de rechercher à qui l'on doit rapporter la découverte de cette méthode.

C'est un fait assez remarquable que le procédé de préparation des acides gras au moyen de la distillation, soit mentionné, du moins en partie, dans le brevet qui fut pris en Angleterre, en 1825, par MM. Chevreul et Gay-Lussac, pour la préparation des bougies stéariques. Nous disons que ce moyen n'est mentionné qu'en partie dans ce brevet. En effet, Gay-Lussac y signale la possibilité d'obtenir les acides gras par distillation, mais il ne dit rien du traitement préalable par l'acide sulfurique. Or, cette opération est la base et le point de départ de ce procédé, car la simple distillation ne pourrait fournir aucun résultat utile, sans l'action préalable de l'acide sulfurique, qui met à nu les acidesgras.

Le mérite d'avoir décrit, le premier, une méthode de saponification par l'acide sulfurique, appartient à un industriel anglais^ M. George Gwinne, qui exposa avec détails, dans un brevet pris en mai 1840, un procédé consistant à traiter les matières grasses par

L'ART DE L'ÉCLAIRAGE

Facide sulfurique, et à distiller ensuite dans le vide le produit de cette opération, au moyen d'un appareil semblable à celui dont on se sert dans les raffineries de sucre pour évaporer les dissolutions sucrées.

Mais la nécessité de faire et de maintenir un vide exact dans un vase de dimensions considérables, apportait un tel obstacle à l'exécution de ce procédé, que Ton ne put . réussir à le mettre en pratique.

Un autre industriel , anglais, M. George Çlarke, avait, de son côté, essayé de tirer parti, pour les manufactures, du fait scientifique signalé parM.Frémy; mais il n'avait pas eu recours à la distillation. La difficulté de retirer l'acide stéarique pur des corps gras traités par l'acide sulfurique concentré, devait faire échouer la tentative de M. Clarke.

Cette importante question, qui avait été abordée sans succès en Angleterre, devint ensuite l'objet des études de l'industrie française.

En 1841, M. Dubrunfaut prit un brevet pour la distillation des corps gras. Il opérait, comme Gay-Lussac, en provoquant la volatilisation des acides gras par un courant de vapeur, qui traversait les matières distillées. Mais, pas plus que Gay-Lussac, M. Dubrunfaut n'avait songé à faire intervenir l'action préalable de l'acide sulfurique, car la purification des huiles était surtout l'objet qu'il avait en vue. La question n'était donc pas plus avancée qu'auparavant.

La méthode qui nous occupe ne pouvait exister qu'à la condition de faire marcher concurremment la saponification par l'acide sulfurique et la distillation par l'intermédiaire de la vapeur. Or, la combinaison de ces deux moyens a été pour la première fois réalisée en Angleterre par M. Wilson.

Une patente prise en 1842, par MM. William Coley, Jones et George Wilson, spécifie, en effet, l'emploi combiné de l'acide sulfurique et de la distillation.

La préparation des acides gras au moyen

de cette méthode nouvelle, fut établie en 'Angleterre, vers 1844, par M. Wilson, dans les ateliers de la Société Price. A partir de cette époque, elle fut employée industriellement chez M. Wilson. Ce procédé était appelé à jouer un rôle de la plus haute importance en Angleterre, puisque l'huile de palme, qui ne peut être traitée par la saponification calcaire, est le produit presque exclusivement exploité dans ce pays.

La fabrication des bougies au moyen de la distillation, a été établie en France, pour la première fois, par deux manufacturiers de Neuilly, MM. Masse et Tribouillet, cessionnaires du brevet Dubrunfaut. Leur exploitation commença vers 1846. Mais ces industriels, qui eurent à combattre tous les obstacles que rencontre une fabrication établie sur des données toutes nouvelles, furent obligés de s'arrêter en présence de difficultés financières. MM. Moinier et Jaillon, qui se chargèrent de la suite de leur établissement, continuèrent avec succès la fabrication des bougies au moyen de la distillation.

A partir de l'année 1856, époque à laquelle expiraient les brevets d'invention, la préparation des acides gras au moyen de l'acide sulfurique et de la distillation, s'est répandue d'une manière générale dans les fabriques de Paris. Voici comment on opère aujourd'hui, en suivant le procédé pratique dû à M. Knabb.

On commence par traiter le corps gras par l'acide sulfurique , en ne laissant L'action s'exercer qu'un temps fqrt court. L'acide sulfurique provoque la décomposition du corps gras en glycérine et en acides sulfo-gras, décomposantes par l'eau bouillante, qui met en liberté les acides gras.

La figure 55 représente l'appareil qui sert dans l'industrie, poùr cette opération. A, est un réservoir en bois doublé de plomb, et contenant l'acide sulfurique. Cet acide est maintenu à la température de 90 degrés, par un courant de vapeur d'eau amené d'une-

Fig.

Appareil pour la saponification des corps gras par l'acide sulfurique

chaudière à vapeur par un tube qui se replie en serpentin. B, est un cuvier en bois doublé de plomb, contenant le corps gras à saponifier. Comme le réservoir d'acide sulfurique, le cuvier à graisse est parcouru grâce à un tube et à un serpentin, par un courant de vapeur d'eau, qui maintient le corps gras à la température de 90 degrés. La cuve F, dans laquelle doit se faire le traitement par l'acide sulfurique , est placée au-dessous du réservoir, B, des matières grasses. Un ouvrier introduit dans la petite caisse, D, placée au-dessus de la cuve à décomposition, F, 50 kilogrammes de matières grasses (huile de palme, graisses vertes, résidus gras, etc.), en ouvrant le robinet adapté à cette cuve. Puis il recueille dans un vase de plomb, C, qui peut basculer sur luimême au moyen d'une tige qui le supporte

et autour de laquelle il peut osciller, D, 15 kilogrammes d'acide sulfurique (30 p. 100) en ouvrant le robinet du tonneau à acide, B. Il mélange rapidement le corps gras et l'acide dans la caisse C et agite ce mélange, au moyen d'un râteau. Une réaction très- vive s'établit, et la masse se colore en noir. Au bout d'une minute environ de contact, l'ouvrier fait basculer la caisse C, et jette le mélange acide dans la cuve F, qui est remplie d'eau tenue en ébullition par un courant de vapeur. Les acides sulfo-gras qui viennent d'être formés par l'action de l'acide sulfurique, sont décomposés par l'eau bouillante, en acide sulfurique, en acides gras et en glycérine.

Quand la cuve est laissée en *repos, deux couches liquides se séparent, en raison de la différence deleur pesanteur spécifique, Lacouche inférieure, H', est formée d'eau, chargée

L'ART DE L'ÉCLAIRAGE

Fig. 56. — Appareil pour la distillation des acides grat

d'acide sulfurique et de glycérine ; la couche supérieure, H, constitue les acides gras(stéarique, margarique, oléique). On sépare la couche inférieure à l'aide d'un robinet E, placé dans la cuve à la hauteur convenable, et on la dirige dans une autre cuve, où on lave à l'eau chaude, les acides gras ainsi isolés.

Comme ces acides gras sont noirs et chargés d'impuretés, provenant de Faction de l'acide sulfurique sur les matières étrangères contenues dans les graisses, il faut, comme nous l'avons dit, les distiller pour les obtenir purs.

La distillation des acides gras exige certaines précautions. Si on chauffait ces produits à feu nu, ils ne distilleraient qu'en se décomposant en partie. Mais si on les distille en faisant passer sur la masse chauffée un courant de vapeur d'eau, ils passent, sans s'altérer, avec la vapeur d'eau qui parcourt l'alambic.

On a trouvé avantage à surchauffer îa vapeur, avant de l'introduire dans l'appareil distillatoire, c'est-à-dire à lui communiquer une température de 250 degrés environ, au lieu de la température de 100 degrés, propre à la vapeur d'eau bouillante formée à la pres-

sion ordinaire. A cet effet, on fait passer le tuyau de vapeur dans un fourneau où il se replie plusieurs fois sur lui-même, de manière à communiquer à la vapeur qu'il renferme, à peu près la température de 250 degrés.

La figure 56 représente l'appareil distilla-" toire employé dans les fabriques d'acide stéarique.

B, est une chaudière de cuivre contenant les acides gras qu'il s'agit de distiller. Elle est fermée par un couvercle boulonné , et pourvue d'un trou d'homme, C, à la partie supérieure du couvercle. Les acides gras maintenus à l'état liquide par Ja chaleur, dans le réservoir, A, s'introduisent dans cette chaudière, par le tube D, quand on ouvre le robinets. Le corps gras est chauffé, danscette chaudière, par un foyer F, et par l'intermédiaire d'un banc dé sable, c'est-à-dire d'une couche de sable, déposée dans une calotte de fonte, qui enveloppe la chaudière à l'extérieur. Un thermomètre T placé à l'intérieur delà chaudière, et dont la tige dépasse à l'extérieur de cette chaudière, permet d'apprécier la température de la masse ainsi chauffée. Quand cette température est arrivée à 250 de-

grés, on fait arriver le courant de vapeur, en ouvrant le robinet R, et en veillant à ce que la température de cette vapeur soit toujours de 250 à 300 degrés. La vapeur formée dans une chaudière chauffée par le foyer, H, se surchauffe en traversant les carneaux M, N. Un thermomètre, placé sur le trajet du tube de vapeur, près du robinet R, indique, à chaque instant, cette température.

Dans ces conditions les acides gras sont entraînés en vapeurs, avec le courant de vapeur d'eau surchauffée. Ils passent, avec cette vapeur d'eau, dans le tube E, de là dans le récipient G. Ce vase est une sorte de premier condenseur, analogue à celui qui sert à recevoir le goudron et les matières empyreumatiques, dans les usines à gaz. En ouvrant un robinet, L, dont ce vase est pourvu, on peut recueillir et séparer les premières portions distillées, qui se composent d'acide sulfurique, d'acroléine, et de produits étrangers

aux acides gras.

Les vapeurs d'acides gras, mélangées d'eau, traversent ensuite le double serpentin, K, qui est refroidi par un courant d'eau continu, et elles s'y condensent. Les liquides condensés arrivent à l'extrémité du serpentin par le tube U, et sont recueillis dans un récipient. Les acides gras, plus légers, s'écoulent par le robinet V, placé au niveau supérieur de ce récipient, et l'eau parle robinet X, placé plus bas.

La distillation dure de douze à quinze heures, avec un alambic chargé de 1,000 kilogrammes environ de matière à distiller.

Il reste dans la cucurbite, un résidu brun fluide, qu'il faut extraire, pour pouvoir procéder à une opération nouvelle. Comme on ne pourrait démonter la chaudière, on fait usage d'un appareil particulier, appelé vidange à soupape. C'est une sorte de pompe aspirante, Y, pourvue d'une soupape s'ouvrant par le poids du liquide, lequel s'introduit dans la pompe quand on la fait manoeuvrer. Gomme on le voit sur la figure, ce tube de vidange est placé à la partie inférieure de la chaudière.

Par le refroidissement, le résidu extrait de la chaudière, se concrète, et forme une masse noire, semblable à de l'asphalte. Le résidu, laissé par la distillation, est de 6 à 7 pour 100 du poids de la matière distillée.

Telle est la méthode d'extraction des corps gras par la saponification sulfurique et la distillation. Si l'on demande quelle quantité d'acide gras fournit ce procédé, nous répondrons qu'il donne environ 75 pour 100 d'acides gras, en opérant sur l'huile de palme. Ces 75 pour 100 d'acides gras, soumis à la pression, pour en séparer l'acide oléique, laissent, en définitive, 50 pour 100 d'acide stéarique. Ainsi, par ces traitements et après la séparation de l'acide oléique , l'huile de palme fournit la moitié de son poids d'acide stéarique propre à la confection des bougies.

Appliqué au suif, ce mode de traitement fournit un rendement en acide stéarique supérieur à celui que donne la saponification par la chaux. On peut, en effet, obtenir par la méthode de la distillation, jusqu'à 60 pour 100 d'acide stéarique avec le suif, tandis que la saponification par la chaux ne donne que 45 pour 100 du même produit.

L'opération de la distillation est pourtant difficile et coûteuse ; elle exige des soins attentifs. Il était donc important d'essayer de supprimer cette dernière partie de l'opération, et, tout en conservant la saponification par l'acide sulfurique , de pouvoir purifier les acides gras sans avoir recours à la distillation. M. de Milly a cherché pendant bien des années à résoudre ce problème fondamental, et le succès a fini par couronner ses efforts. Aujourd'hui , M. de Milly prépare par la saponification sulfurique, des acides gras, qui n'ont pas besoin d'être distillés, et qui, par les simples opérations du lavage et de la pression, sont assez blancs, assez purs, pour servir directement à la confection de la bougie.

Comment M. de Milly est-il arrivé à ce dernier résultat? En employant, pour effectuer

L'AJRT DE L'ÉCLAIRAGE.

la saponification, de l'acide sulfurique concentré, mais en ne laissant l'action s'exercer que deux ou trois minutes, et l'arrêtant tout aussitôt, en jetant la matière dans l'eau bouillante.

Cette méthode nouvelle de traitement des suifs par la saponification sulfurique sans distillation, a été décrite dans un rapport présenté le 12 juillet 1867, à la Société d? encouragement pour Findustrie, par M. Balard, professeur de chimie à la Faculté des sciences de Paris. Voici comment s'exprime M. Balard :

« Dans son usine, que nous avons visitée en compagnie de plusieurs savants étrangers, désireux de profiter, pour leur pays, de cette communication que M. de Milly nous a faite sans réticences d'aucun genre, du suif chauffé à 120° s'écoule et se mêle avec 6 pour 100 de son poids d'acide sulfurique concentré. Le mélange devient intime au moyen d'une agitation dans une baratte en fonte. L'action se produit, mais au bout de deux ou trois minutes on l'arrête entièrement en faisant couler le mélange dans un grand cuvier plein d'eau bouillante où se.délaye la glycérine, inaltérée ou régénérée, et où se séparent, à la surface de l'eau, des acides gras extrêmement colorés. Mais, contrairement à ce qui étaitarrivé dans les tentatives qui ont eu lieu il y a quatorze ans, ces ncides sont colorés par une matière complètement soluble dans l'acide liquide. On conçoit donc qu'en pressant cette matière à froid, puis à chaud, on parvienne à en extraire des acides gras d'une blancheur parfaite et propres à être immédiatement coulés en bougies. L'opération entière ne dure pas plus d'une heure. Cependant il est préférable, quand la pression a donné un acide gras déjà solide mais encore impur, de le refondre de nouveau et de le couler en pains plus épais qui, à la pression dernière, donnent des plaques plus épaisses aussi d'acides gras épurés, identiques avec ceux que fournit la saponification par la chaux, et propres dès lors à la fabrication des bougies de luxe; 100 parties de suif donnent ainsi. 52 pour 100 d'acides gras, fusibles à 54°.

« On conçoit que, par ce mode d'opération, une certaine quantité d'acide gras solide doit se concentrer dans sa partie liquide et . colorée, et rester empâtée par ce magma oléagineux comme le sucre cristallisable dans la mélasse. M. de Milly soumet cet acide à la distillation et en retire, outre l'acide oléique distillé, 9 à 10 pour 100 d'acides gras solides. U subit ainsi, sans doute, les inconvénients attachés à cette opération, mais il les concentre sur un cinquième au plus des produits solides qu'aurait four- '

nis par la distillation la matière première sur laquelle il a agi.

« On voit que, grâce à cette méthode, qui réunit à la fois les avantages de la saponification calcaire et de la distillation, on obtient les quatre cinquièmes au moins du rendement maximum en acide propre à la fabrication des bougies de luxe, et l'autre cinquième avec les défauts de l'acide obtenu par la distillation, et qui le rendent propre seulement à la fabrication des bougies économiques.

« Votre comité des arts chimiques a été heureux de constater que cette nouvelle et importante amélioration dans la production de l'acide stéarique était encore due à l'industriel émineni, que l'on peut regarder comme le principal créateur de cette fabrication. »

Nous ne terminerons pas ce sujet sans dire quelques mots d'un mode de préparation des acides gras, qui a été mis en usage en Angleterre et en France, vers 1865, mais auquel le nouveau procédé de M. de Milly, que nous venons de décrire , a enlevé beaucoup de son utilité. Nous voulons parler de la préparation des acides gras par la seule action de l'eau, portée à une très-haute température..

Nous venons de voir que les corps gras neutres (stéarine, oléine, margarine), qui sont constitués chimiquement par l'union des acides stéarique, oléique et margarique avec la glycérine, peuvent être décomposés en glycérine et en acides gras de bien des manières, c'est-à-dire par la saponification au moyen d'un alcali, et par l'acide sulfurique. Ce dédoublement des corps gras neutres que l'on provoque par l'action des acides puissants, peut aussi s'effectuer parl'action de l'eau seule.

Un chimiste américain, M. Tilgman, a trouvé, en effet, le moyen de provoquer, par la seule action de l'eau, la saponification des corps gras. M. Tilgman prit un brevet, en Amérique, pour l'application d'un procédé qui consiste à émulsionner, c'est-à-dire à mélanger intimement, par une agitation convenable, la matière grasse avec l'eau, et à introduire ce mélange dans les tubes de fer, que l'on expose à une température de 330 à 340 degrés. Mais l'emploi de cette méthode, qui exposait à la

rupture des tubes et à l'incendie, présentait trop de dangers pour qu'elle fût adoptée dans Tindustrie.

Un chimiste belge, M. Melsens, a reconnu ensuite que l'addition d'une petite quantité d'acide à la matière grasse émulsionnée par l'eau, favorise singulièrement la saponification de la graisse par le calorique. M. Melsens fait usage d'une eau contenant des traces d'un acide puissant, comme l'acide sulfurique, ou des quantités un peu plus fortes d'un acide faible, tel que l'acide borique. Il renferme ce mélange

dans un autoclave, c'est-à-dire dans un vase métallique aux parois épaisses, extrêmement résistant et hermétiquement clos. Cet autoclave étant exposé à l'action du calorique, la vapeur formée à l'intérieur, acquiert la pression et la température suffisantes pour déterminer la saponification du corps gras. On sépare ensuite, selon le procédé ordinaire, l'acide liquide de l'acide concret.

Mais cette méthode expose aux mêmes dangers que la précédente, et l'on trouverait difficilement un industriel osant faire fonctionner un autoclave qui renfermerait de la vapeur portée à la pression de 12 à dS atmosphères.

Le résultat des tentatives nouvelles qui avaient pour but la préparation des acides gras au moyen de l'eau et d'une température élevée, a conduit le directeur de la Société Prîce, M. Wilson, à une nouvelle modification de cette méthode de distillation des corps gras. M. Wilson supprime Feau, et distille directement l'huile de palme, à une température, toujours fixe, de 400 degrés. Ce mode fort simple de traitement des corps gras paraît fournir de trèsbons résultats ; mais il ne faut pas oublier qu'il s'agit de l'Angleterre, c'est-à-dire d'un pays où le public se montre peu difficile sur la qualité des bougies. Tout corps gras qui brûle sans odeur, qui est peu coloré , et qui peut recevoir une mèche se mouchant toute seule, est, en Angleterre, répûté de bon usage.

Ces procédés, qui sont peut-être suffisanîs pour traiter l'huile de palme, et qui ne constituent guère qu'un moyen de blanchir ce produit et de le solidifier, donnent des produits qu'il serait difficile de faire accepter en France.

Cette méthode constitue une brillante application des théories modernes de la chimie organique. Mais les pressions énormes auxquelles il faut avoir recours pour saponifier les graisses par l'eau seule, inspirent, avec raison, de sérieuses craintes aux fabricants. Il est difficile de croire d'ailleurs, que ce procédé continue d'être suivi en présence de l'importante modification apportée en 1867 par M. de Milly, à la fabrication des acides gras, et qui permet de produire du premier coup, par la seule action de l'acide sulfurique, et sans distillation, de l'acide stéarique pur.

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