‹ Les Merveilles de la science ou description populaire des inventions modernes. [4], Éclairage, chauffage, ventilation, phares, puits artésiens, cloche à plongeur, moteur à gaz, aluminium, planète NeptuneChapitre 22 sur 143 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

WINSOR IMPORTE EN FRANCE L'ÉCLAIRAGE AU GAZ EXTRAIT DE LA HOUILLE. — OPPOSITION GÊNELtALE CONTRE CE NOUVEAU SYSTÈME D'ÉCLAIRAGE. — LUTTES ET PROGRÈS DE LA NOUVELLE INDUSTRIE.

La faveur qui commençait à accueillir en Angleterre, le gas-light inspira à Winsor la pensée de transporter en France cette industrie. Mais il devait rencontrer parmi nous les mêmes obstacles, et soutenir les mêmes luttes dont il avait triomphé dans son pays. Comme il y a un enseignement utile à retirer de ces faits, nous allons rappeler les circonstances principales de l'opposition , presque universelle , que rencontrèrent en France les débuts de l'éclairage au gaz. On va voir de quels obstacles fut hérissée, dans notre pays, la route de cette précieuse et utile invention.

Winsor vint à Paris en 1815. La rentrée de l'Empereur et les troubles des Cent-jours apportèrent un premier obstacle à ses projets. Ce ne fut que le 1er décembre 1815 qu'il put obtenir le brevet d'importation qu'il avait demandé. Lorsqu'il s'occupa ensuite de mettre sérieusement ses vues en pratique, il trouva à Paris une résistance générale, et qui aurait été de nature à déconcerter un homme moins habitué que lui à combattre les préjugés publics. Beau-

coup de savants et d'industriels de Paris entreprirent contre les idées de l'importateur du gaz, une croisade, que nous voudrions pouvoir dissimuler ici. Ce qui rend moins excusables encore ces discussions, qui durèrent plusieurs années, c'est le peu de valeur des arguments qu'on invoquait. On prétendait que les houilles du continent seraient tout à fait impropres à la production du gaz, assertion dont la pratique ne tarda pas à démontrer l'erreur. On ajoutait que l'introduction du gaz porterait à l'agriculture française un dommage considérable, en ruinant l'industrie des plantes oléagineuses. Tous les principes de l'économie publique faisaient justice de cette dernière appréhension. Clément Désormes, manufacturier pourtant fort instruit, alla jusqu'à avancer que le gaz de l'éclairage ne pourrait jamais être adopté en France, en raison des dangers auxquels il expose. Les gens de lettres eux-mêmes se mettaient de la partie, et Charles Nodier se fît remarquer, parmi ces derniers, par la vivacité de ses attaques.

Pour combattre les préventions que jetait dans le public la résistance des savants, Winsor pensa qu'il était* nécessaire de parler d'abord à l'esprit. Voulant ramener à lui l'opinion et rectifier des faits dénaturés, il publia en 1816, une traduction du Traité de V éclairage au gaz que l'Anglais Accum venait de faire paraître, augmenté, comme il est dit sur le fontispice, par F. -A. Winsor, auteur du système d'éclairage par le gaz en Angleterre, fondateur de la Compagnie royale de Londres , et breveté par Sa Majesté pour l'emploi de ce système en France* Cependant cet ouvrage ne réussit qu'à demi à dissiper des erreurs trop fortement accréditées.

N'ayant pu convaincre en s'adressant à l'esprit, Winsor se décida à parler aux yeux. Il fit, à ses frais, un petit établissement, et donna un spécimen du nouvel éclairage dans un salon du passage des Panoramas. Cette

exhibition eut le résultat qu'il attendait. Il reçut une offre d'association' de MM. Darpentigny et Perrier, propriétaires d'une fonderie. On lui proposait de fabriquer ses appareils à Ghaillot et d'y établir une usine à gaz. Mais la faillite de cette maison, survenue peu de temps après, empêcha de donner suite à ce projet.

Une seconde compagnie pour la création de l'éclairage au gaz à Paris, se présenta; seulement les actionnaires demandaient, avant de rien conclure, que le passage des Panoramas fût éclairé tout entier. Cet essai décisif fut exécuté par Winsor, et terminé en janvier 1817. Le public put dès lors se convaincre de la supériorité de ce nouveau système d'éclairage, et l'opinion se prononça en sa faveur d'une manière non douteuse.

Les marchands du Palais-Royal suivirent l'exemple de ceux du passage des Panoramas, et Winsor reçut une demande de plus de quatre mille becs. Il y eut , en même temps, une grande émulation pour obtenir des actions dans l'entreprise. Le capital de la compagnie fut constitué au chiffre de 1,200,000 francs. Le grand référendaire de la Chambre des pairs, était à la tête des actionnaires, et il exigea, en cette qualité, que l'on commençât par éclairer le palais du Luxembourg.

Malheureusement, Winsor, dont l'esprit remuant et actif était éminemment propre à lancer^ comme on dit aujourd'hui, une entreprise industrielle, était loin de posséder les qualités qui sont nécessaires pour admiuistrer une exploitation importante. Au bout de deux ans, îa compagnie s'affaissait sous le poids des difficultés, et elle dut se mettre en liquidation, après avoir établi seulement l'éclairage du palais du Luxembourg et celui du pourtour de l'Odéon.

Les adversaires du gaz réussirent à paralyser ce premier essai. On prétendit que les appareils du chimiste anglais inquiétaient les habitants du quartier du Luxembourg, I

et les mettaient dans des transes continuelles par la possibilité d'une explosion. Sur les réclamations de quelques voisins, la police fit supprimer cet éclairage, ainsi que les appareils de la Compagnie de Winsor.

L'année suivante, c'est-à-dire en 1817, un ingénieur français demanda l'autorisation de construire, rue des Fossés-du-Temple, n° 43, une usine comprenant vingt cornues seulement, et destinée à éclairer les petits théâtres du boulevard. Un projet du même genre fut conçu pour le passage Delorme, près des Tuileries. Mais l'autorisation nécessaire fut refusée à chacun de ces établissements.

Un petit café situé sur la place de l'Hôtelde-Ville et le propriétaire des bains de la rue de Chartres, furent plus heureux, car ils obtinrent l'autorisation de s'éclairer au gaz au moyen d'un appareil établi dans les caves de la maison. La petite taverne de l'Hôtelde- Ville portait pour enseigne, en lettres colossales, Café du gaz hydrogène, et le gaz hydrogène éclairait, en effet, avec magnificence, ce chétif établissement, hanté par des laquais. Les valets, il est permis de le dire, étaient, à plus d'un titre, mieux éclairés, plus clairvoyants que leurs maîtres, qui allaient, dans les salons de l'Hôtel-de-Vilie, persiffler les partisans de l'invention nouvelle.

Cependant ces tentatives isolées avaient commencé d'exciter l'attention du public, et faisaient concevoir quelques espérances. Les industriels surtout paraissaient disposés à accueillir avec faveur un système d'éclairage qui avait au moins l'avantage d'être économique. C'est en vue de satisfaire à ces premières réclamations, qu'une usine à gaz, d'une certaine importance, fut construite, au commencement de l'année 1818, dans le quartier du Luxembourg. On l'installa dans une ancienne église, qui dépendait autrefois du séminaire Saint-Louis, et qui était située derrière la fontaine de Médicis du jardin du Luxembourg, c'est-à-dire près de la me d'En-

fer. Le projet de cet établissement avait été conçu, deux années auparavant, par Wînsor, pour servir à l'éclairage de la Chambre des pairs, du théâtre de l'Odéon et d'une partie du faubourg Saint- Germain ; repris en 1817, il fut définitivement exécuté en 18*8. En même temps on mit en activité des appareils déjà construits dans l'intérieur de l'hôpital Saint-Louis, pour l'éclairage de cet établissement. Ces appareils avaient été exécutés d'après les plans et les indications d'une commission nommée par le préfet de la Seine, M. de Chabrol, et composée de savants et de praticiens expérimentés.

En présence des notables progrès que l'éclairage par le gaz faisait dans l'opinion et dans l'estime du public, les industries diverses qui voyaient dans son adoption la cause de leur ruine, s!empressèrent de réunir leurs efforts pour l'accabler. La voie scientifique parut la plus favorable pour combattre un adversaire issu des travaux des savants. C'est dans cette vue qu'en 1819, Clément Désormes, publia, sous le titre d' Appréciation \ du procédé d'éclairage par le gaz hydrogène du charbon de terre, un mémoire, fort étudié, dans lequel il s'efforçait de mettre en évidence j les inconvénients du gaz hydrogène bicarboné comme agent d'éclairage.

Nous donnerons quelques extraits de ce mémoire de Clément Désormcs, afin de montrer comment les savants eux-mêmes peuvent, de très-bonne foi d'ailleurs, plaider la cause de l'obscurantisme.

« Priver, dit Clément uésormes, l'humanité de la découverte la moins importante en la repoussant injustement, serait une action bien coupable sans doute; mais adopter tout ce qui se présente avec l'attrait de la nouveauté, recommander, exécuter tous les procédés nouveaux, sans une étude approfondie de leur utilité, ce ne serait pas discerner le bon du mauvais, ce serait courir le risque de mal faire et de diminuer la richesse au lieu de l'augmenter. Personne n'a peut-être porté plus loin que moi les espérances que l'humanité peut encore avoir, et personne n'a une plus haute idée des succès que l'avenir réserve aux hommes de génie ; mais, je sais

aussi quels risques immenses leur offre la nature des choses, et je ne crois à l'utilité qu'après démonstration. Quels moyens avons-nous d'acquérir cette certitude? L'expérience, les discussions qu'elle amène et les conséquences qu'on en peut tirer. »

Après ce préambule, Clément Désormes commence à étudier le gaz sous le rapport économique. Il conclut de l'examen du prix de sa fabrication à Paris et dans les diverses villes de l'Angleterre, que le gaz est beaucoup plus dispendieux que l'huile. Comparant ensuite l'éclairage à l'huile avec les nombreuses opérations nécessaires pour obtenir le gaz hydrogène et le purifier, il trouve bien plus d'avantages dans le système qui consiste à brûler tout simplement les corps gras dans les lampes, que dans celui qui consiste à décomposer les mêmes corps gras dans des cornues chauffées au rouge, pour en retirer du gaz hydrogène bicarboné. Clément Désormes établit, à ce propos, une comparaison très-élégante entre ces deux genres de distillation, qui conduisent, en définitive, au même résultat chimique : bien entendu qu'il met tous les avantages du côté de l'éclairage à l'huile.

« L'huile, nous dit-il, n'est-elle pas de l'hydrogène carboné liquide, plus chargé de charbon qu'aucun autre à l'état de gaz, et par cela même n'est-il pas celui qui, à égalité, donne la plus vive lumière ?

« Est-ce que l'état liquide de l'huile n'est pas infiniment plus commode dans l'usage que la forme gazeuse ?

« Est-ce que la mobilité du gaz, celte faculté qu'il a de suivre les conduits qu'on lui offre pour arrivera toutes les destinations qu'on lui indique,- n'est pas plus que compensée par la dépense des conduits et par l'extrême commodité d'emporter l'huile partout où l'on a besoin de lumière ?

« La distillation est sans doute une belle opération de chimie, mais en économie, le beau n'est que l'utile ; et d'ailleurs, l'huile ne se distille-t-elle pas, quand elle brûle autour d'une mèche ardente ? En effet, figurons-nous bien ce qui se passe dans cette opération si simple, et pourtant bien belle, mais que nous n'admirons pas parce qu'elle a toujours été sous nos yeux. Un réservoir de lampe n'est-il pas ; l'équivalent du gazomètre ? Quand il contient un : litre d'huile ne remplace-t-il pas un volume de

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4,240 litres de gaz hydrogène du charbon de terre ? Cela résulte de notre calcul sur le rapport du pouvoir lumineux des gaz à celui de l'huile.

« Les conduits qui transportent le gaz sont d'une longueur immense. Dans nos lampes, c'est un petit tuyau de fer-blanc de quelques centimètres de longueur, qui sans doute paraîtra vingt mille fois moins dispendieux.

• « Le fourneau de l'appareil distillateur, c'est la mèche, elle est encore à la fois la cornue incandescente d'où s'échappe le gaz lumineux dont nous recherchons l'éclat.

« Quant au charbon qui brûle sous les cornues dans les appareils à produire le gaz, quant aux machines si varié es, et trop compliquées, pour le lavage du gaz, je ne peux pas en trouver les analogues dans l'ancien procédé, mais je ne suppose pas que personne veuilie en faire un argument contre ce procédé.

« Ainsi, en résumant cette comparaison, nous voyons ■que si nous trouvons dans l'éclairage à l'huile des analogues avec l'éclairage au gaz, tout est à l'avantage du premier système. Le gazomètre, le fourneau et les conduits sont, dans ce système, mille et mille fois moins grands, moins dispendieux que dans le nouveau système.

« On a fait valoir à l'avantage de l'éclairage au gaz jusqu'aux moindres détails : il évite, dit-on, les taches d'huile et de suif. Oui, sans doute, c'est un inconvénient de l'ancien procédé de pouvoir faire des taches par maladresse ; mais la maladresse aussi, dans le nouveau procédé, n'aura-t-elle pas occasion de causer des accidents? Est-il, par exemple, impossible que le gaz s'échappe dans un corridor, dans un cabinet peu spacieux, et qu'il s'y accumule assez pour, faire explosion et causer de grands malheurs, quand on y arrivera avec une bougie à la main? Cette chance vaut bien celle des taches d'huile et de suif. »

Clément Désormes résume dans les lignes suivantes, l'ensemble de ses réflexions :

« Si nous nous informons du prix de cet éclairage, nous le trouverons beaucoup plus cher que notre éclairage à l'huile, et avantageux seulement en Angleterre à cause du prix élevé de l'huile dans ce pays. En France, le procédé nouveau offrirait une très-grande perte.

« Si nous portons nos vues plus loin que le présent, nous rejetons le nouveau procédé, parce que nous voyons avec plus de plaisir cultiver nos champs incultes pour en obtenir de l'huile, qu'exploiter notre charbon de terre, dont nous devons être avares.

« Envisageons-nous les deux procédés comme chimiste, toute la supériorité, toute la simplicité, et par conséquent tout le génie est dans l'éclairage à . l'huile.

«La nouveauté pourrait- elle nous tenter? Mais les lampes à double courant d'air sont nouvelles ; c'est de nos jours qu'Argand a fait cette belle découverte, et nous pouvons en glorifier notre époque même ; d'ailleurs des perfectionnements dans le mécanisme et dans la forme y sont encore ajoutés tous les jours.

« Ainsi la conclusion à laquelle nous arrivons de toute manière, c'est que l'éclairage au gaz, tel qu'il est pratiqué maintenant en France et en Angleterre, est excessivement loin d'être plus économique ou plus ingénieux que celui de l'huile tel que nous le possédons (4). »

Clément Désormes termine son mémoire par une idée assez piquante, et qui fit fortune un moment. Il suppose que les hommes aient, de tout temps, connu l'éclairage au gaz, et que tout à coup, on annonce que l'on vient de découvrir le moyen de condenser le gaz en un liquide huileux et en une matière solide propre à nous éclairer. Avec quelle reconnaissance n'eût-on pas accueilli cette amélioration apportée aux procédés de l'éclairage! Avec un tel système, plus d'usines à construire, plus de réservoirs immenses à élever, plus de dangers à craindre! La substance éclairante peut se transporter d'un lieu à un autre, sans appareil particulier. Sous sa forme liquide, elle brûle dans les lampes avec le plus grand éclat; sous la forme solide, on la façonne en chandelles et en bougies. Dans ces deux cas, le volume de la matière est prodigieusement diminué ; on se passe de tubes conducteurs ; on n'a plus besoin d'appareils hermétiquement clos, de conduits creusés à grands frais sous le sol, etc. Enfin les lumières n'ont plus dans l'appartement de position fixe et déterminée :

« Supposons, nous dit Clément Désormes, que l'éclairage au gaz ait été le premier connu, qu'il soit partout en usage, et qu'un homme de génie nous présente une lampe d'Argand ou une simple bougie allumée. Que notre admiration serait grande devant une si étonnante simplification ! et s'il ajou-

(1) Appréciation du procédé d'éclairage par le gaz hydrogène du charbon de terre. Brochure de 4t pages, , Paris, ilS 19.

tait que la lampe si éclatante de lumière est plus économique que l'ancien éclairage au gaz, celui-ci ne serait-il pas abandonné à l'instant ? Ainsi dépouillé de la faveur de la nouveauté, ce procédé n'excite absolument aucun intérêt. »

Ce dernier argument, qui fit alors beaucoup d'impression, et que Ton a reproduit quelquefois depuis cette époque, n'avait cependant rien que de spécieux. A cet homme de

génie,présentant la bougie etla Jampeàl'huile comme un perfectionnement de l'éclairage au gaz, il suffisait de répondre que le pouvoir éclairant du gaz retiré de l'huile est près de trois fois supérieur au pouvoir éclairant de ce dernier combustible brûlé dans les lampes ; et que, comme dans l'industrie, l'économie constitue toujours le progrès, son génie intervertissait les dates. Il avait tout juste le mérite de celui qui proposerait de remplacer les chemins de fer par les diligences.

Les critiques de Clément Désormes portèrent leurs fruits. L'usine de l'hôpital Saint- Louis avait été établie pour éclairer en même temps la maison de Saint-Lazare, les Incurables et l'hôpital Dubois; les tuyaux de conduite étaient même disposés, à cet effet, sous la voie publique. Ce projet fut réduit, et l'on se borna à l'éclairage de l'hôpital Saint- Louis.

Le succès de cet éclairage à l'hôpital Saint-Louis fut néanmoins complet, et dissipa toutes les craintes que Ton avait élevées sur sa prétendue insalubrité. Dans un rapport administratif, intéressant à consulter encore aujourd'hui, on trouve consignés les bons effets du nouvel éclairage, et les détails des dépenses d'installation des appareils dans l'hôpital Saint-Louis.

Cependant le suffrage de quelques centaines de pauvres malades ne suffisait pas pour concourir au succès d'une invention utile. Le secours que les malades de l'hôpital Saint-Louis n'avaient pu apporter à la propagation du gaz, lui vint par une source toute

différente, par les danseuses de l'Opéra.

Le désir d'ajouter à l'éclat et aux magnificences de ce théâtre, inspira à la cour de Louis XVIII la pensée d'y introniser le gaz. En 1819, le ministre de la maison du roi (car l'Opéra était alors dans la dépendance de la liste civile), décida l'introduction de ce nouveau système d'éclairage dans la salle de l'Académie royale de musique. On envoya à Londres une commission , chargée de recueillir tous les renseignements nécessaires pour construire une vaste usine qui fut établie bientôt après à l'extrémité du faubourg Montmartre, rue de la Tour-d'Auvergne. D'Arcet et Cagniard de la Tour avaient répondu, avec autant de talent que de zèle, aux intentions du roi.

A la première nouvelle de l'introduction prochaine du gaz à l'Opéra, le public se montra assez inquiet. Les uns, ne comprenant rien au nouveau système d'éclairage, déclaraient qu'il était impossible de l'installer au milieu d'un théâtre; d'autres prédisaient d'épouvantables explosions et l'incendie de tout le quartier. On avait annoncé que le lustre serait un vrai soleil, illuminé par le gaz ; et chacun de se récrier contre l'imprudence et les inconvénients d'une telle innovation. La grande opposition venait des dames habituées de l'Opéra ; car on avait très-habilement répandu ce préjugé, que la lumière du gaz pâlissait le teint, accusait les moindres rides du visage et rougissait les yeux. Les dames du monde menaçaient donc de déserter t'Opéra ; et de son côté, le corps de ballet méditait d'être malade ou de s'engager à l'étranger. Le directeur, M. Lubbert, le maître du chant et de la danse, les inspecteurs des beaux-arts et l'administration supérieure, tout le monde était aux abois.

Un homme intelligent fit taire fort à propos ces scrupules. Il proposa d'adapter à tous les becs de gaz de la salle, les globes de cristal dépoli, récemment inventés. La lumière, tamisée par ces globes, sans rien

L'ART DE L'ÉCLAIRAGE

perdre de son éclat, devait être assez adoucie, pour ne rien accuser avec crudité.

L'Opéra fit relâche pendant huit jours pour réparations extraordinaires, et une répétition générale eut lieu, dans laquelle on fit Fessai du nouvel éclairage. On jouait les Filets de Vulcain, ballet à grand spectacle. La répétition fut splendide.

Le soir de la représentation venu, tout marcha à la satisfaction générale. Le gaz hydrogène fit merveille. La lumière ne parut pas trop vive ; ni la beauté ni la parure ne perdaient rien à cette illumination nouvelle. Pas une dame, en effet, ne se servit du store établi dans chaque loge, ou ne s'abrita derrière son éventail. Quant, aux danseuses, comme la scène était mieux éclairée que jamais, elles trouvèrent que tout était pour le mieux.

Cependant, à mesure que l'éclairage au gaz gagnait du terrain, ses adversaires redoublaient d'efforts et d'audace pour le combattre. L'introduction de cet éclairage dans la salle de FOpéra et dans quelques autres théâtres, devint le signal de plusieurs tentatives coupables, destinées à jeter des inquiétudes dans la population sur les dangers attachés à son emploi. Les boutiques, les passages et les établissements publics, se trouvèrent plus d'une fois soudainement plongés dans l'obscurité, par suite de l'extinction subite du gaz, occasionnée par la malveillance. Quelques accidents, qui étaient inévitables à cette époque, furent démesurément grossis, et les craintes qu'ils éveillaient étaient exploitées avec une habileté perfide.

Une explosion de gaz eut lieu le 26 août 1821, au Palais- Royal, chez le restaurateur Prévost, Aucun individu ne se trouvait dans la salle au momentde l'explosion, ce qui n'empêcha pas d'affirmer que trente personnes avaient été blessées par suite de cet accident.

A la même époque, une grande cuve de bois qui servait de réservoir d'eau au gazomètre de l'usine du Luxembourg, étant venue à se rompre,- par suite du poids trop considérable

du liquide, les eaux se répandirent dans tout le quartier, inondèrent la rue de Tournon, et s'écoulèrent dans la rivière, par l'égout de la rue de Seine, exhalant sur leur trajet une odeur méphitique. Tout Paris retentit des plaintes qui s'élevèrent à propos de cet accident. On publia que ces eaux infectes, déversées dans la Seine, y avaient fait périr une grande partie du poisson, et que, dans la rue de Tournon, un homme était mort asphyxié par les émanations du liquide répandu sur la voie publique. L'autorité se vit même contrainte de faire démentir ce dernier bruit.

Eu même temps les journaux politiques, entre autres le Drapeau blanc, la Gazette de France et la Quotidienne, qui manifestaient, dans cette question, une hostilité toute particulière, ne perdaient pas une occasion de rapporter, en les amplifiant, les événements fâcheux qui s'étaient produits à Londres par suite de l'emploi du gaz dans l'éclairage public. Enfin, les habitants du faubourg Poissonnière adressaient une pétition au ministre de Tintérieur, pour protester contre l'autorisation accordée le 13 octobre 1821, à la Compagnie Pauwels, d'élever une usine à gaz dans l'ancien hôtel du comte François de Neufchâteau. Les dimensions, considérables pour cette époque, du gazomètre de cette usine, remplissaient d'effroi des habitants de ce quartier, qui conjuraient le ministre d'écarter de leur voisinage te ce foyer incen- « diaire, situé au centre de sept pensions de « jeunes demoiselles, de deux maisons de « santé, d'un établissement de charité conte tenant trois cents jeunes filles, et d'une « vaste caserne. »

Les alarmes du faubourg Poissonnière obtinrent d'ailleurs une juste satisfaction : le ministre Corbière annula l'acte de société accordé par le préfet de police Anglès, à la Compagnie Pauwels.

Mais de toutes les attaques qui furent dirigées, à cette époque, contre le gaz de l'éclairage, aucune ne produisit autant d'im-

pression sur l'esprit du public, qu'une brochure, ou plutôt un pamphlet, qui fut publié au mois d'août 1823. Les noms des auteurs de l'ouvrage suffisaient,, d'ailleurs, à exciter l'attention ; car il portait la signature de Charles Nodier et d'Àmédëe Pichot, docteur en médecine. Nous croyons qu'il ne sera pas inutile de citer quelques passages de la curieuse préface qui sert d'introduction à l'opuscule de l'ingénieux romancier et du docteur arlésien. Bien que consacrées à la défense d'un paradoxe, ces pages peuvent encore être lues avec profit, parce qu'elles présentent le reflet des opinions du moment, sur la question de l'éclairage au gaz , et parce qu'elles font bien comprendre tous les obstacles que rencontrent, en général, les débuts des inventions les plus utiles.

Dans la préface de son Essai critique sur le gaz hydrogène, Charles Nodier se met en scène avec son ami, le docteur Amédée Pichot. Il arrive d'un voyage, il vient de parcourir les ruines magnifiques d'Orange, de Nîmes, d'Arles et de Saint-Remi; mais à son retour, il est tourmenté de sensations importunes, il ne reconnaît plus Paris. Une révolution subite a sans doute changé, dans la capitale, l'ordre et les lois de la nature, car il se trouve obsédé de mille impressions fâcheuses, dont il cherche vainement la cause. Cette cause, le docteur provençal la signale sans peine à son ami attristé : c'est l'existence, à Paris, du gaz de l'éclairage.

La victime affligée de toutes ces impressions pénibles, énumère alors les divers symptômes du mal inconnu qui l'assiège; et le docteur, rappelant la mélopée de Crispin, dans le Légataire universel : C'est votre léthargie^ répond chaque fois : C'est le gaz ! C'est le gaz hydrogène ! Mais laissons la parole au pauvre malade.

« Ce que j'éprouve, cherdocteur, se compose d'une longue suite de légers malaises et de petites inquiétudes que je n'ai pu parvenir jusqu'ici à rattacher à une cause connue. Vous allez vous eu

faire une idée par les faits. Le lendemain de moi! arrivée, je gagnai lentement, par le faubourg Montmartre et le boulevard du Panorama, ce petit cabinet littéraire auquel la fidélité de l'habitude me ramène tous les matins, où je parcours les journaux sans les lire, et que je quitte, après un quart d'heure d'occupation désœuvrée, aussi bien instruit que si je les avais lus. Quel est mon étonnement de trouver les rues labourées de sillons profonds et fétide?, dont quelques parties sont à peine recouvertes de pavés inégaux, et au travers desquels l'esprit préoccupé de périls en périls, n'a pas même le loisir de poursuivre une rime ou de s'arrêter sur un hémistiche I

« Ledocteub, àdemi-voix. — C'est le gaz hydrogène.

« L'ami. — Gomme ce fâcheux désagrément se renouvelle partout, je prends la secrète résolution de borner mes promenades aux boulevards. Vous savez combien j'ai toujours aimé cette riante ceinture d'arbres qui nous tient lien, jusqu'à un certain point, des squares de Londres, et qui prête à la sombre monotonie de nos rues l'attrait séduisant de la verdure. Concevez mon chagrin : l'automne n'étaitpas commencé, etlaplupart de nos grandsormes étaient déjà dépouillés de leurs ombrages t Que disje ? ils ne s'en couronneront plus, et on croirait qu'une contagion mortelle a desséché leurs racines et flétri leurs rameaux.

« Le docteur. — C'est le gaz hydrogène.

« L'ami. — L'heure du dîner arrive ; elle est même un peu passée, et bien m'en a pris, quand j'arrive chez mon restaurateur ordinaire, au Palais-Royal, Pendant que je jette les yeux sur la carte, une explosion épouvantable brise les lustres, les quinquets, les glaces, les boiseries, et jonche des débris des solives, des poutres et du plafond la salle, heureusement déjà vide, où j'allais choisir une place.

« Le docteur. — C'est le gaz hydrogène!

« L'ami. — Après un dîner lestement improvisé chez Pestel, je prends le chemin de mon théâtre favori, par le passage Feydeau, où la Providence me préserve d'un nouveau danger. Je me dérobe, presque miraculeusement, à la chute d'un corps de maçonnerie destiné à contenir je ne sais quel appareil.

« Le docteur. — C'est le gaz hydrogène.

« L'ami. — Je ne fais qu'une courte station au café pour prendre un verre d'eau sucrée, que je porte à ma bouche avec une heureuse lenteur, et dont Févaporalion d'un gaz délétère trahit par hasard les propriétés homicides. Cette eau, produit d'une source voisine, connue par sa salubrité, avait été corrompue par le brisement accidentel d'un conduit gui voiture, je ne sais pour quel usage, un air méphitique et empoisonné.

« Le docteur. — C'est le gaz hydrogène.

« L'ami. — Enfin, je viens reprendre ma place d'habitude à l'entrée de l'orchestre des Variétés, et oublier facilement sans doute, les ennuyeuses tribula-

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Fig 67. — Impressions des Parisiens devant les premiers travaux pour la pose des conduites de gaz dans les rues

tions et, comme vous dites en Angleterre, les tristes désappointements de ce jour d'épreuves. Auteurspleins d'esprit et de gaieté, actrices charmantes, acteurs parfaits, tout parait propre dans ce théâtre à conjurer les soucis de l'esprit et à délasser les fatigues de ia pensée : pourquoi faut-il qu'une chaleur lourde, intense, malsaine, qui n'est pas produite parla constitution atmosphérique de la saison, y rende l'air moins .élastique et moins respirable qu'à l'ordinaire ?

« Le docteur. — C'est le gaz hydrogène.

« L'ami. — Bientôt une irritation douloureuse me saisit à la gorge, et je suis obligé d'interrompre, en toussant, ia roulade d'une jolie chanteuse, qui me répond sympathiquement par un accès de toux. Une odeur d'abord importune, et puis insupportable, se développe peu à peu ; et je me demande avec étonnement quel est l'agent funeste de ce phénomène pestilentiel, qui a transporté au milieu de Paris les exhalaisons des solfatares, le poison volatil des mofettes et les vapeurs malfaisantes qui dépeuplent tous les ans le bord des marais.

« Le docteur. — C'est le gaz hydrogène.

« L'ami. — Jusque-là, une impression pénible, dont je ne me rendais pas compte, m'avait empêché de t. i*.

lever les yeux. Je cherchais à les fixer sur ces loges où resplendissent une foule de femmes, belles à Fenvi d'attraits et de parure, et que j'avais vues tant de fois éclipser toutes les clartés. Mes regards, jetés à l'étourdie sur un lustre inventé pour la prunelle des salamandres, se rabaissèrent éblouis sous mes paupières brûlées. Quant aux femmes, je ne les avais pas vues, et ce ne fut qu'avec de longues précautions que j'osai me hasardera les chercher encore dans la lumière météorique dont elles étaient inondées, comme Sémélé dévorée parla foudre de Jupiter. Ici, je vous le jure, commence le plus triste de mes regrets : imaginez-vous tous ces jolis visages, éclairés d'une manière égale, monochrome et plate, comme de froides découpures de papier blanc, sans saillies, sans profils et sans couleurs, sur un plan maussade qui ne fait pas même valoir par quelques ombres le relief élégant de leurs formes et la gracieuse souplesse de leurs attitudes. Quel infernal artifice a donc employé le démon pour enlaidir les femmes?

« Le docteur. — C'est .le 'gaz hydrogène.

« L'ami. — Tout à coup, comme si l'appareil lumineux avait compris ma pensée, il s'abaisse et pâlit ; puis il verse des teintes livides et sulfurées qui frappent de reflets hideux les figures les plus ravissanlcs

et transforment toutes ces grâces en sorcières et en lamies ; puis il s'éteint, et laisse l'assemblée épouvantée dans une obscurité profonde. Une main sur ma montre et l'autre sur ma bourse, je m'évade au milieu des cris de menace, au milieu des cris de terreur, en admirant l'instinct ingénieux de la police, qui a confié toutes les chances de la sécurité publique au caprice de je ne sais quelle lumière simultanée*

« Le docteur. — C'est le gaz hydrogène.

« L'ami. — Enfin, je rentre assez tristement chez moi, en évitant avec soin les fosses putrides que l'on creuse partout sous mes pas, mais à demi consolé de l'ennui d'un jour pénible par la ferme résolution de partir de Paris le lendemain, si je puis parvenir à vendre, dans la journée, mon petit champ de colza de Franche-Comté et ma petite maisonnette du faubourg Poissonnière. Quelle fatalité a voulu que toutes mes propriétés, dont la valeur était déjà presque indivisible, subissent, en si peu de jours, cinquante pour cent de rabais (1) ? »

Pour faire justice des innombrables méfaits du gaz de l'éclairage, le docteur et son ami se décident à prendre la plume : « Proxi- <c mus ardet Ucaîegon ! Ecrivez, dit l'un d'eux, « ou, si vous l'aimez mieux, écrivons ! » Après quelques moments consacrés à combattre certains scrupules, le docteur, cédant enfin aux bonnes raisons de son ami : a Vous le « voulez, s*écrie-t-il, je vais écrire ! — Et moi, « reprend l'ami, je vais tailler ma plume! — « Fiat lux! disent en chœur ces deux partisans « des lumières. » Et sur cette exclamation si bien placée, ils mettent la lumière sous le boisseau, ils essayent d'éteindre le gaz ; en d'autres termes, ils commencent d'écrire leur Essai critique sur le gaz hydrogène^ long et lourd factum de cent soixante pages.

Charmant auteur de Trilby, aimable et brillant esprit qui avez répandu sur tant de sujets les trésors d'une imagination séduisante, et qui avez tenu suspendue à vos poétiques récits toute une génération littéraire; yous que les études de votre j eunesse auraient dû réchau fier de quelque douce sympathie pour les progrès paisibles de la science et des arts ; par quelle

(1) Essai critique sur le gaz hydrogène et les divers modes d'éclairage artificiel, par Charles Nodier et Amédée Pichot, in-8. Paris, Préface*

étrange aberration, par quel oubli funeste, fûtes-vous conduit à vous enrôler sous la triste bannière de leurs ennemis, et à mettre à leur service votre plume ingénieuse et aimée? Pouviez-vous laisser offusquer votre raison, par le préjugé et les préventions routinières, au point de croire transformées en autant de sorcières, les jolies femmes installées dans les galeries des théâtres, sous le favorable éclat de la lumière du gaz ? Ces sorcières, ami Nodier, étaient assurément de celles qui n'effrayent personne. Consolezvous , d'ailleurs , nous n'aurons point la cruauté de vous reprocher vos erreurs avec trop d'amertume. Pour un esprit distingué et soigneux de lui-même, c'est une peine suffisante que d'avoir produit dans une cause, des arguments tels que celui que vous invoquiez en disant que le défaut du gaz, c'était d'éclairer trop* Et combien vous dûtes sentir l'étendue de votre faute, lorsque, après la publication de votre Essai critique sur le gaz hydrogène, un petit journal annonça que vous alliez adresser au conseil d'Etat une pétition contre la trop vive clarté du soleil.

Ainsi l'on s'égare, ainsi Ton tombe en des contre-sens barbares, quand on veut sortir du domaine naturel de ses connaissances. Et combien Voltaire, ce grand homme qui eut tant d'esprit, montra de bon sens, le jour où il dit à un profane, malencontreusement tourmenté d'une démangeaison littéraire : « Faites des perruques^ mon am\ faites des perruques!))

Quelle que soit l'influence que le talent et la renommée exercent, en France, sur les sentiments publics, il est de ces forces devant lesquelles toute puissance est contrainte de s'abaisser. L'éclairage au gaz était une de ces foires. Ni les calculs des savants, ni; les écrits des littérateurs, ni les manœuvres des industriels, ne réussirent à paralyser son essor, A toutes les tentatives de ses détracteurs, il répondait à la manière du soleil de Lefranc de Pompignan :

L'ART DE L'ÉCLAIRAGE

Le gaz, poursuivant sa carrière, Versait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.

Aussi, dès que son emploi dans les principaux établissements publics eut mis hors de doute ses avantages , dès que l'expérience acquise pour la fabrication et le mode de distribution du gaz, l'installation et l'entretien des appareils, eurent assuré au nouveau système la régularité et la perfection indispensables à un service public, l'autorité municipale de Paris prit-elle la résolution d'employer le gaz pour l'éclairage des rues.

C'est le 1er janvier 1819, que l'on vit réalisée à Paris la première application du gaz à l'éclairage de la capitale.

Par un beau soir d'hiver, quatre lanternes à gaz se montrèrent tout à coup, au milieu des réverbères à l'huile de la place du Carrousel.: Le lendemain, une douzaine de lanternes semblables prirent rang sur la file des réverbères deja rue de Rivoli. Cette lumière, d'une blancheur éclatante, faisait rougir la clarté des réverbères placés dans son voisinage. La comparaison était aussi facile que convaincante, et la foule applaudissait. Elle ne trouvait pas, comme Charles Nodier et Amédée Pichot, que le gaz eût le défaut de trop éclairer.

Les premiers candélabres construits d'après le modèle qui devait devenir général, parurent dans la rue de la Paix et sur la place Vendôme, au mois d'avril 1819. Le 7 août, on éclaira la rue Castiglione ; le 1er septembre, le carrefour, la rue et la place de l'Odéon. Le 1" novembre, le duc d'Orléans fit établir le nouveau mode d'éclairage dans les galeries du Palais- Royal.

Pendant les années suivantes, l'administration municipale continua cette œuvre utile, avec une persévérance remarquable, et Paris vit en quelques années, la plupart de ses rues, de ses promenades, de ses places et de ses quais, s'embellir de ces élégants appareils d'illumination, qui vinrent lui donner un

aspect original et nouveau. Dans son ardeur pour la diffusion de ce mode d'éclairage, M, de Rambuteau alla jusqu'à en doter un établissement où chandelle , huile et bougie, soleil même, doivent paraître, hélas! assez indifférents : l'Institution des Aveugles.

Toutefois les usines établies ne prospéraient pas. La Compagnie Winsor avait dû se mettre en liquidation, et la Compagnie Pauweh était aux prises avec de grandes difficultés. Louis XVIII, qui voulait attacher son nom au souvenir de quelque création sérieuse, voyait avec peine qu'une industrie déjà florissante en Angleterre fût languissante parmi nous. Il ne fut donc pas difficile d'obtenir de la liste civile les fonds nécessaires pour continuer l'éclairage du Luxembourg et d'autres quartiers, éclairage que les compagnies existantes ne pouvaient exécuter. Le roi devint ainsi, par le fait, entrepreneur d'éelairage. Lorsque cette circonstance fut connue à la cour, on s'empressa de souscrire des actions, et de là est venu le nom de Compagnie royale que porta la nouvelle société. Cependant, lorsque le but qu'il s'était proposé se trouva atteint, Louis XVIII comprit qu'il en avait assez fait, et il ordonna la vente de l'usine à gaz. Elle fut .adjugée pour la moitié de la somme qu'elle avait coûté.

La compagnie qui se forma dans ces circonstances, et qui prit le nom de Compagnie française pour l'éclairage au gaz, établit son siège près de la barrière des Martyrs. Elle ne prospéra pas néanmoins ; elle dut se mettre en liquidation, et le résidu de son capital lut réuni à celui d'une nouvelle compagnie qui s'était fondée, la Compagnie Manby-Wilson.

Cette dernière compagnie, fondée en 1824, en même temps que la Compagnie française, commençait à faire de beaux bénéfices. La fusion de la Société française^ avec la Compagnie Manby-Wilson, doubla les forces de cette dernière, et à partir de ce moment ses affaires prirent un développement énorme. Directeurs et actionnaires firent, à cette

époque, des fortunes princières. L'industrie du gaz, devenue enfin très-lucrative, enrichissait tous ceux qui s'y trouvaient engagés.

Bientôt six nouvelles compagnies furent fondées pour l'éclairage de Paris. C'étaient la Compagnie parisienne, dont l'usine était placée à la barrière d'Italie ; la Compagnie anglaise (barrière de Courcelles) ; la Compagnie française (à Vaugirard) ; la Compagnie de V Ouest (à Passy) ; la Compagnie anglaise (avenue de Trudaine) ; la Compagnie Lacarrière (rue de la Tour). Ces usines se partageaient, on le voit, les différents quartiers de la ville.

Cependant la concurrence entre ces compagnies occasionnait quelques difficultés, surtout sur les limites du parcours des conduites souterraines. La fusion entre toutes les compagnies de gaz de la ville de Paris, fut décidée, et eut lieu le 25 décembre 1855. La Compagnie parisienne absorba toutes les autres, et laissa son nom à la société définitive,

La Compagnie parisienne, qui est en possession aujourd'hui du monopole de l'éclairage de la capitale, fabrique le gaz dans six usines, réparties dans les quartiers suivants : La Villette (porte d'Aubervilliers), les Ternes (boulevard de Courcelles), Passy (quai de Passy), Vaugirard (rue Mademoiselle), Ivry (route de Choisy), Saint- Mandé (cours de Vincennes), Belleville (rue Rebeval). Elle fait payer le gaz aux particuliers 30 centimes le mètre cube et 15 centimes seulement à la ville de Paris. Chacun est d'accord sur l'extrême cherté du gaz à Paris. Le prix de revient de cette matière n'étant que de 4 à 5 centimes le mètre cube, on ne surprendra personne en disant que le monopole dont est en possession la Compagnie parisienne, est un vrai Pactole pour cette compagnie. Les habitants de la capitale réclament en vain depuis longtemps, contre cet état de choses, vraiment onéreux pour le commerce et les particuliers Le gaz n'est vendu à Londres que 20 centimes le mètre cube.

Nous n'avons pas besoin de dire qu'à partir de Tannée 1855, l'éclairage au gaz fît de rapides progrès en France. La plupart des villes de quelque importance l'adoptèrent successivement.

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