CHAPITRE XXXII
EMPLOI DU PÉTROLE COMME COMBUSTIBLE. — ESSAIS FAITS EN AMÉRIQUE POUR L'EMPLOI DU PÉTROLE COMME .COM- BUSTIBLE. — EXPÉRIENCE FAITE SUR LA SEINE EN AVEC LE YACHT LE PUEBLA POUR LE CHAUFFAGE DES CHAUDIÈRES DES MACHINES A VAPEUR AU MOYEN DU PÉ- TROLE. — FORME ET DISPOSITION DE LA CHAUDIÈRE. — AVANTAGES DU PÉTROLE COMME AGENT DE CHAUFFAGE SUR LES NAVIRES A VAPEUR. — EMPLOI DU PÉTROLE COMME COMBUSTIBLE DANS LES LOCOMOTIVES.
Un horizon tout nouveau s'est ouvert récemment à l'huile minérale de pétrole, que nous venons d'étudier au point de vue de l'éclairage. On a reconnu que ce liquide pourra un jour remplacer la houille comme combustible dans les chaudières à vapeur. Jusqu'ici l'Angleterre, la Belgique, et les autres nations manufacturières, ont dû la plus grande part de leur prospérité à la possession des mines de houille ; les contrées que la nature a dotées de réservoirs d'huile minérale trouveront également un jour la richesse dans les profondeurs de leur sol.
C'est par l'examen de cette nouvelle application du pétrole, que nous terminerons l'histoire de ce corps intéressant.
Chacun comprend à priori les avantages qu'amènerait la substitution du pétrole à la houille, comme moyen de chauflage industriel ; niais on n'apprécie pas bien, d'avance, par quelles dispositions pratiques on peut se flatter de brûler, sans danger, de l'huile de pétrole dans un foyer, sous une chaudière à vapeur. Nous donnerons donc la description del'appareilqui a été expérimenté dans ce but à Paris, en 1 868, et qui pourrait s'adapter facilement à des bateaux à vapeur et à des navires de tout tonnage.
Au mois de juin 1868, sur le \acht le
Puebla, dont la famille impériale se servait pour ses promenades sur la Seine, on fit Fessai du chauffage de la chaudière au moyen de l'huile de pétrole. L'amiral Rigault de Genouilly, ministre de la marine, le général Lebœuf, quelques officiers d'ordonnance de l'Empereur et de l'Impératrice; M. Dupuy de Lôme, directeur du matériel du ministère de la marine; M. Sainte-Claire Deville, professeur de chimie à la Sorbonne, que l'Empereur a chargé de s'occuper de cette question au point de vue chimique, et le commandant, M. Lefèvre, se trouvaient à bord du Puebla, accompagnant l'Empereur et l'Impératrice. L'expérience fut aussi longue et aussi décisive qu'on pouvait le désirer. Pendant quatre heures le Puebla descendit et remonta la Seine, du pont Royal à Boulogne, et les résultats constatés , tant pour la vitesse de la marche que pour l'absence de la fumée et la régularité de la combustion, ne laissèrent rien à désirer.
L'huile de pétrole dont on fait usage comme combustible, n'est point de ces huiles légères dont la grande volatilité exposerait à des dangers énormes ; c'est de l'huile lourde, d'une densité de 1,04, et qui ne peut s'enflammer spontanément, mais seulement quand elle est chauffée à une température assez élevée. Cette huile est contenue dans un réservoir , d'où elle descend, par son propre poids, dans un tuyau, muni d'abord d'un seul robinet, placé audessus de la grille du foyer. Arrivé en ce point, le tuyau se divise en treize petits tubes, munis chacun d'un robinet, et qui déversent un filet d'huile le long de chaque barreau d'une grille de fer, disposée verticalement dans le foyer. Le grand robinet sert à modérer ou à arrêter le débit de l'huile ; les treize petits robinets règlent l'écoulement des fileta du liquide combustible.
L'huile coule donc le long des barreaux d'une grille verticale posée au milieu du foyer, et elle y brûle régulièrement. L'inté-
rieur du foyer est composé de briques formant une voûte. Au milieu est une espèce d'autel en briques, destiné à augmenter la surface de chauffe. Cette surface de chauffe est, sur le Puebla , de 13 mètres carrés.
Pour mettre le foyer en train, alors qu'il n'existe encore aucun tirage, et pour amener le volume d'air nécessaire à la combustion, on fait marcher, à bras d'homme, un ventilateur, qui insuffle l'air nécessaire au commencement de la combustion. Pour produire en même temps un appel d'air, à l'intérieur de la cheminée, on dirige dans cette cheminée, le jet de vapeur qui sort des cylindres de la machine à vapeur, ainsi qu'on le fait dans les locomotives. Quand la combustion est établie, le tirage se fait naturellement, et le ventilateur devient inutile.
Toutefois, quand le bateau s'arrête, afin de maintenir le tirage du foyer, et d'empêcher que les flammes ne retournent en arrière, on fait arriver à l'intérieur de la cheminée, une sorte de tuyau soufflant , analogue à celui des locomotives. C'est un jet de vapeur, emprunté cette fois, non aux cylindres à vapeur, qui ne sauraient en fournir puisque la machine est arrêtée, mais à la chaudière elle-même, au moyen d'un petit tuyau partant de son dôme.
Saut ces deux artifices, le chauffage avec le pétrole se fait tout aussi simplement et aussi régulièrement que le chauffage à la houille. Ce système a, en outre, le grand avantage de ne produire aucune fumée, ce qui n'est jamais indifférent, pas plus pour la machine d'un bateau à vapeur, que pour une machine fixe d'usine.
L'expérience du 8 juin 1868 mit en évidence l'identité de force de la machine du Puebla, que la chaudière soit chauffée avec de l'huile minérale ou avec de la houille. On s'était assuré que la chaudière du Puebla faisait développer à la machine une force de 63 chevaux, mesurée sur le piston, avec 24Q tours du volant par minute, sous une près-
L'ART DE L'ÉCLAIRAGE
sion de 5 atmosphères et demie. Avec le pétrole, la machine du Puebla développa une force de 65 chevaux, en tournant 240 fois par minute.
Cet essai n'était d'ailleurs que la suite et l'application de beaucoup de tentatives antérieures. On avait réuni dans une synthèse pratique intelligente, les diverses études faites jusqu'à ce jour, en divers pays, pour l'em ploi de l'huile minérale comme combustible. Il y a sept ou huit ans que des essais de ce genre se poursuivent en Amérique, en Angleterre et en France. Aux États-Unis, ils ont porté non-seulement sur des bateaux à vapeur, mais sur des locomotives et des chau-
■ dières de machines fixes d'usines.
; Ce serait une très-longue tâche d'énumérer tous les essais que Ton a faits en Amé-
^ rique et en Angleterre, pour appliquer les huilés minérales au chauffage des machines à vapeur. Les premières tentatives faites en
, Angleterre, eurent lieu à l'arsenal de Woolwich, et dans une usine particulière de Lon-
; dres. Le procédé, par trop élémentaire, dont
■ on fit usage, n'était pas sans danger : le pétrole brûlait simplement à la surface d'un vase poreux, d'où le feu pouvait se communiquer au réservoir.
Les travaux faits en Amérique pour l'emploi du pétrole comme agent de chauffage des chaudières à vapeur, ont été plus nombreux et plus concluants. Aux États-Unis, plusieurs machines fixes ont déjà remplacé la houille parle pétrole. En 1866, des pompes à incendie, dont la machine à vapeur était actionnée par une chaudière chauffée au pétrole, firent leurs preuves à Boston, d'une manière si brillante, que les autorités municipales autorisèrent aussitôt l'installation de plusieurs appareils semblables.
Nous ne surprendrons personne en disant que sur les lieux mêmes où on retire le pétrole, c'est-à-dire dans les districts du nord de l'Amérique, presque toutes les usines ont remplacé la houille par l'huile minérale,
recueillie sur place et à bas prix. Sur une locomotive de chemin de fer de Warren à Franklin, chemin qui traverse une partie de la contrée pétrolifère de Venango , on remplace le charbon par le pétrole. L'huile minérale , chauffée dans des tubes , vient brûler à l'extrémité du bec terminant ce tube. La flamme sert ainsi tout à la fois à distiller le pétrole et à chauffer la chaudière. Mais on comprend tous les dangers d'une pareille disposition.
Pendant l'automne de 1867, des appareils beaucoup mieux entendus furent adaptés à bord d'un navire de guerre, le Palos, dans le port de Boston. M. Foucou dans un article delà Bévue des Deux Mondes (1), a donné en ces termes la description de l'appareil du Palos ;
« L'appareil de distillation du pétrole avait été placé à une distance du foyer assez considérable pour qu'on n'eût à redouter aucune explosion. Dans ce foyer s'opérait l'inflammation des gaz. L'eau liquide ou vaporisée avait été bannie avec raison. Une puissante pompe à air insufflait d'une manière continue le gaz combustible d'une part, l'air comburant de l'autre. Tout le système était de l'invention du colonel Foote. D'après les consommations de houille et de pétrole comparées pendant un certain nombre de voyages accomplis autour de la rade de Boston, la commission officielle constata une économie trèsnotable en faveur du pétrole. Depuis les expériences du Palos, le port de Boston a vu les essais d'un bateau à vapeur du commerce, le Island City, chauffé au pétrole par des moyens peu différents. Dans ces essais, l'on a également atteint des chiffres de vaporisation extrêmement élevés. »
En France, c'est seulement à l'occasion de l'Exposition universelle de 1867, que Ton s'est occupé du chauffage au moyen du pétrole. M. Sainte-Claire Deville fut, à cette époque, chargé par l'Empereur d'établir les appareils nécessaires pour l'étude de cette question, et l'on voyait dans le laboratoire de chimie de l'Exposition du Champ-de- Mars, et plus tard à l'Ecole normale ; un appareil pour cette application industrielle.
(1) i« juin 1868.
La chaudière pouvait être chauffée tour à tour avec du charbon ou avec du pétrole. Une petite pompe aspirait l'huile dans le réservoir où elle se trouvait contenue, et la refoulait dans un tuyau, qui l'amenait dans sept petits tubes, armés de robinets, par lesquels elle s'écoulait goutte à goutte dans le foyer. Un ventilateur établissait le courant d'air, lorsqu'il fallait commencer à chauffer le foyer.
Cet appareil, on le voit, n'est autre que celui qui fut installé à bord du Puebla^ et qui a été soumis, au mois de juin 1868, à une expérience décisive.
Quant aux avantages qui résulteraient de l'emploi général du pétrole comme agent de chauffage, il est facile de les apprécier. Ce combustible nouveau brûle sans fumée,, et ne laisse, pas de cendres. Le chauffage d'une grande chaudière de navire ou d'une machine fixe, s'exécute dès lors aussi simplement, avec autant de propreté, que le chauffage d'un ballon de verre ou de métal sur une lampe à esprit-de-vin, dans un laboratoire de chimie. Le travail si pénible du chauffeur est ainsi supprimé. Le combustible s'introduit de lui-même, sans qu'il soit nécessaire d'ouvrir la porte du foyer, et sans que l'on ait à s'inquiéter des cendres,
Le pétrole produit en brûlant deux fois plus de chaleur que la houille, à poids égal, et il occupe moitié moins de place dans les magasins où on le conserve, et dans la cale des navires. Ces deux considérations assurent j d'avance l'adoption du nouveau combustible à bord des bâtiments à vapeur. Quand le pétrole remplacera la houille, on accomplira des voyages d'une durée double de ceux qu'on exécute aujourd'hui avec le même poids en chargement de charbon. Dans l'hypothèse d'une guerre, la substitution du pétrole au charbon aurait des avantages particuliers. Le nouveau combustible brûle sans fumée, avons-nous dit; par conséquent un navire de guerre ne serait pas signalé, comme il
l'est aujourd'hui, à d'énormes distances, par son panache de fumée noire.
Nous ajouterons qu'une expérience faite au mois de septembre 1868, au chemin de fer du Nord, avec une locomotive, dans le foyer de laquelle Je pétrole remplaçait le charbon, a prouvé que ce liquide peut, dans ce cas, remplacer parfaitement la houille. Cette expérience intéressante se fit sous les yeux de l'Empereur. Bien plus, l'Empereur lui-même s'était placé près du chauffeur, pendant la marche ; et l'on ne fut pas peu surpris de voir, à l'arrivée du train, le souverain descendre du tender, comme un simple mortel qui exercerait les fonctions de chauffeur de machines.