FABRIQUE LESDITES LAMPES
Comment Carcel avait-il eu l'idée d'appliquer un mouvement d'horlogerie à mettre en action le piston d'une petite pompe foulante, pour élever constamment l'huile, du pied de la lampe , où se trouve le réservoir , jusqu'au bec où elle se consume? Il nous semble qu'il dut concevoir cette idée, en considérant les effets d'une lampe populaire, à bas prix, fort en usage dans le midi de la France, et qui était connue sous le nom de lampe à pompe , et, par abréviation, de pompe. Dans cette lampe, une petite pompe aspirante et foulante sert à élever dans un réservoir cylindrique, placé non loin du bec, l'huile contenue dans le pied. La lampe à pompe, encore très-répan-
due aujourd'hui dans le midi de la France, n'est pas d'origine récente ; elle était connue et fort en usage bien avant les travaux d'Argand. On peut dire qu'elle constitue le seul perfectionnement que la lampe à huile ait reçu depuis l'antiquité. Nous l'aurions décrite avant de parler de l'invention d'Argand, si nous n'avions jugé plus utile à la clarté de ce récit, de renvoyer à cette place sa description. La lampe à pompe de nos pays méridionaux va, en effet, nous servir à faire comprendre le mécanisme et les avantages de la lampe à mouvement d horlogerie : ce sera comme la transition naturelle, par voie de perfectionnement, à la lampe de Carcel. La figure 22 représente la lampe à pompe.
Fig, 22. — Lampe à pompe du midi de la Franco.
Construite en étain pour les parties extérieures, et en fer-blanc pour le mécanisme intérieur, elle ressemble à un chandelier qui porterait une chandelle d1 étain. Dans le pied de la lampe A, est le réservoir d'huile, ainsi que la petite pompe foulante qui sert à amener dans le réservoir une certaine quantité d'huile , quand la quantité est épuisée ou diminuée. La
L'ART DE L'ECLAIRAGE
partie supérieure, B, est un cylindre creux renfermant le réservoir cylindrique, que la pompe doit remplir d'huile par intervalles. Le bec, C, porte une mèche plate, car le bec d'Argand n'était pas encore connu quand cette lampe fut inventée. D'ailleurs, cette lampe populaire et économique tire tout son mérite de sa simplicité, et le verre, la cheminée mobile, etc., lui ôteraient son caractère d'ustensile commun (1). Le cylindre B est soudé au piston de la petite pompe foulante ; de sorte que, pour faire monter l'huile, pour la pomper , il suffit de presser avec le doigt la bobèche, D. Le cylindre B s'enfonce dans le vase AA\ et l'huile est refoulée dans le tuyau d'ascension, et de là dans le réservoir B. Un petit ressort à boudin, placé sous le piston, le relève chaque fois que ia pression du doigt vient de l'abaisser; quelques pressions répétées du doigt sur la bobèche D, ont donc pour effet de remplir le réservoir d'huile. Quand cette provision d'huile est consumée, ce que l'on reconnaît à ce que la mèche se charbonne, et que la lumière perd de son éclat, on renouvelle la pression, on pompe, et le réservoir se remplit de nouveau.
Une coupe verticale de la lampe à pompe [fig. 23) va faire parfaitement comprendre ce mécanisme ingénieux et simple.
Le corps de pompe, c, placé dans le pied de la lampe, A, est en fer-blanc. Il plonge dans l'huile et est soudé au fond du réservoir. Audessous du piston est un ressort à boudin, RR, qui relève le piston quand le doigt l'a abaissé, et qui complète ainsi le mouvement alternatif d'élévation et d'abaissement, nécessaire au jeu d'une pompe aspirante et foulante. Dans le piston de cette pompe en miniature, est une soupape qui s'ouvre de bas en haut, et qui se referme quand le piston est poussé, comme cela a lieu dans toutes les pompes foulantes. Le corps de pompe est
(1) On a construit, de nos jours, des lampes à pompe pourvues du bec à double courant d'air, mais elles n'ont pas trouvé faveur
[ soudé à un tuyau recourbé, ab, qui est luimême fixé au grand cylindre extérieur, ou à la chandelle cFétain B destinée à contenir la pe-
Fig. 23. — Coupe de la îampe à pompe,
tite provision d'huile. Ce tuyau ab s'ouvre à l'extrémité et dans l'intérieur du cylindre B. Quand l'huile s'élève dans le tuyau ab, elle se déverse dans le réservoir B et le remplit. L'excédant d'huile pompée redescend dans le pied de la lampe A, par l'espace libre qui existe entre la bobèche D et l'extrémité du cylindre B. Le bec qui supporte la mèche est mobile. Posé sur le cylindre B, il est garni d'un rebord, recouvrant le réservoir B ; ce qui empêche que l'huile refoulée ne soit projetée au dehors quand on pompe ce liquide.
Tel est le mécanisme fort ingénieux, on le voit,, de la lampe populaire des habitants du midi de la France. Nous ne pouvons nous empêcher d'admettre que c'est par la considération de ses effets que Carcel fut amené à créer l'admirable système dont on lui doit l'invention. Refouler l'huile par une petite pompe aspirante et foulante, mais d'une manière continue, au lieu de ne le faire que par
intervalles, comme dans la lampe de la France méridionale, tel était le problème à résoudre pour obtenir une alimentation d'huile continuelle, et pour supprimer l'ombre du réservoir, c'est- à-dire pour éclairer circulairement.
Le ressort et le mouvement d'une pendule appliqués à faire mouvoir les tiges du piston d'une petite pompe, ressort que l'on remontait au moyen d'une clef, et qui pouvait fonctionner toute une soirée sans s'arrêter, tel fut le système auquel Carcel eut recours pour construire la lampe mécanique, que nous avons maintenant à décrire.
Le mécanisme qui sert à refouler continuellement l'huile dans le tuyau d'ascension, est renfermé dans le pied de la lampe.
Ce mécanisme se compose de deux éléments: 1° le mouvement d'horlogerie, faisant mouvoir une tige qui actionne les petits pistons de la pompe foulante ; 2° le système de cette pompe foulante.
Le mouvement d'horlogerie n'exige aucune description particulière : c'est un mouvement de pendule ordinaire, que l'on installe dans le pied de la lampe, au-dessus du réservoir d'huile. Il est séparé de ce réservoir par une paroi de métal, qui ne laisse passer que la tige motrice. Sans entrer dans aucun détail sur cet appareil, de pure horlogerie, qui ne trouverait pas ici sa place, nous décrirons seulementle système de pompe qui est mis en action par ce mécanisme.
La figure 24 représente la petite pompe foulante de la lampe de Carcel. Elle se compose d'une boîte quadrangulaire, placée dans le réservoir d'huile, au milieu duquel se trouve un tuyau de pompe, avec son piston P. Au-dessus du corps de pompe, est un espace, B, communiquant avec le tuyau d'ascension, A, lequel aboutit au bec. La paroi commune au corps de pompe et à cet espace, est percée, à ses extrémités, de deux ouvertures, a et b, garnies de soupapes, qui s'ouvrent de bas en haut. 11 existe au-dessous du corps de pompe, deux autres cavités, C et D, sans aucune com-
munication l'une avec Fautre. La paroi supérieure de ces deux chambres est percée de deux ouvertures libres, e et/; enfin, la paroi inférieure de ces deux dernières chambres est percée de deux ouvertures, c et d, garnies
Fig. 24. — Mécanisme de la pompe foulante de la lampe
Carcel.
de soupapes qui s'ouvrent de bas en haut. C'est le mouvement d'horlogerie, dont nous supprimons les détails dans cette figure, qui fait agir la tige GF du piston P. Nous représentons seulement la tige GF, qui, venant du mouvement d'horlogerie, fait agir ce piston, en passant à travers une boîte à cuir. Cette tige est pourvue d'une manivelle coudée, ce qui imprime au piston un mouvement de vaet-vient continuel dans le sens horizontal.
Quand le piston se meut de gauche à droite, l'huile contenue dans la cavité, F, ne pouvant pénétrer dans la chambre D, puisque cette chambre est pleine d'huile, et que la soupape dest fermée parla pression même que le liquide éprouve, passe dans la chambre B, en soulevant la soupape à. En même temps le vide que tend à produire dans la cavité E le mouvement du piston, fait fermer la soupape a et ouvrir la soupape c, de sorte que les chambres E et C se remplissent d'huile. Quand le piston revient, c'est-à-dire se meut de droite à gauche, la soupape a se lève, et l'huile de la chambre E passe dans la chambre B. Ainsi, l'introduction de Fhuik dans la cavité B et dans le tuyau d'ascension, a lieu
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pendant les deux mouvements d'aller et de retour du piston, et par conséquent, l'ascension de l'huile a lieu sans intermittence.
Le remontoir du mouvement d'horlogerie est placé à la partie inférieure de la lampe.
Un brevet d'invention pour cette lampe mécanique, fut pris au nom de Carcel et Carreau, le 24 octobre 1800. Le pharmacien Carreau, dont le nom figure sur ce brevet, n'avait pris aucune part à cette découverte. Il avait seulement fourni des fonds, et il se retira plus tard de l'association. Son intervention dans l'entreprise ne fut pas cependant entièrement sans résultats. Carcel, tourmenté par de graves infirmités, se serait laissé détourner de ses travaux, et n'aurait pu atteindre peut-être le but qu'il s'était proposé, sans les incitations et les encouragements de son ami.
Carcel introduisit dans la lampe d'Argand un autre perfectionnement utile, et qui ne se trouve point consigné dans son brevet. C'est lui qui imagina de rendre le porte-verre mobile sur le bec, de manière à faire varier à volonté la situation du verre autour de la flamme, et à placer ce verre au point le plus convenable pour le courant d'air et la production de la lumière. Avant l'adoption de ce système, le hasard seul pouvait décider de l'éclat d'une lampe, l'immobilité du porte-verre obligeant de laisser la cheminée à une hauteur invariable, et qui était rarement le point le plus convenable pour la meilleure combustion.
Les lampes Carcel peuvent recevoir des formes très-élégantes, parce que le cylindre creux qui porte le bec et le verre, ne devant renfermer qu'un petit tuyau, on peut lui donner les dimensions que l'on désire. La figure 25 montre, à l'extérieur, la lampe mécanique de Carcel.
Ainsi la lampe mécanique était créée. Grâce à une longue série de patientes études, de tâtonnements et de recherches, le modeste horloger de la rue de Y Arbre-Sec avait accompli
pièce par pièce le chef-d'œuvre de patience et d'industrie qui transmettra son nom à la postérité. A l'exception du bec d'Argand, cet incomparable trait de génie, auquel rien n'a
Fig. 25. — Lampe Carcel.
pu ni ne pourra être ajouté, Carcel avait tout inventé , tout innové : l'idée d'appliquer le mouvement d'horlogerie à provoquer l'ascension de l'huile dans le tuyau des lampes ; les corps de pompe en miniature qui réalisent cet effet dans la pratique, la mobilité du verre de la lampe sur la cheminée, et jusqu'à l'huile, dont Carcel trouva, avec le pharmacien Carreau, son associé, un mode d'épuration alors inconnu et encore en usage aujourd'hui. Aussi que d'espérances remplissaient l'âme de l'inventeur, que de rêves de for-
tune, aux premiers temps de sa découverte ! Hélas ï toutes ces espérances devaient s'évanouir ; ces rêves de bonheur ne devaient pas tarder à faire place aux tristes déceptions de la réalité. Les lampes Carcel , — car le public avait bientôt fait justice du nom barbare de lycnomènes^ c'est-à-dire lumière fixe (du mot grec Xfyvoç, lumière, et psvoç, fixe), que Carcel leur avait donné, et baptisé la nouvelle invention du nom de son inventeur, — les lampes Carcel coûtaient fort cher. Or, les guerres de la République n'avaient enrichi personne, en France. Aussi les premières années de la durée du brevet Carcel et Carreau , s'écoulèrent-elles sans amener beaucoup d'acheteurs à la nouvelle invention. Le pharmacien Carreau, fatigué d'avancer de l'argent en pure perte, s'était retiré de l'association, et Carcel, resté seul et fort découragé, était au moment d'abandonner lui-même son œuvre. L'ouverture d'une Exposition de l'industrie aux Champs-Elysées, ordonnée par Napoléon Ier, pour continuer l'institution décrétée, peu d'années auparavant, par la République, vint heureusement réveiller les espérances de l'inventeur» Guillaume Carcel transporta à l'Exposition des Champs-Elysées toutes les lampes qui garnissaient ses ateliers.
Ce fut un véritable coup de théâtre, qui le sauva. Chaque jour une foule immense se pressait pour jouir du spectacle nouveau de douze lampes allumées qui répandaient un éclat dont rien auparavant n'avait pu fournir l'idée. Carcel, se tenant au milieu de cette illumination splendide, expliquait atout venant le mécanisme nouveau, et chacun saluait l'inventeur et son invention du témoignage d'une admiration sans réserve.
11 n'y a qu'un moment dans la vie d'un inventeur, mais ce moment est sublime; il paye à lui seul les souffrances, les amertumes, les angoisses de toute une vie. C'est ce moment de bonheur indicible que dut éprouver, pendant la seconde Exposition de
l'industrie nationale, l'inventeurde la lampe mécanique.
Cependant ces beaux jours n'eurent pas les lendemains que l'inventeur devait attendre. Sans doute les lampes Carcel acquirent dès ce moment une certaine vogue; mais la période du premier Empire était peu favorable à tout ce qui se rapportait aux progrès des sciences comme aux arts du luxe. La France n'était alors qu'un vaste camp militaire, dans lequel généraux, ministres, employés supérieurs, n'étaient jamais certains de rester à la même place, et ne pouvaient répondre de ne pas partir le lendemain pour quelque point éloigné de notre immense territoire. Dans de pareilles conditions, personne ne pouvait songer à l'achat d'un appareil coûteux d'éclairage. Carcel ne tira donc qu'un médiocre parti de sa découverte. Il mourut en 1812 , pauvre et accablé d'infirmités. La vie n'avait été pour lui qu'une longue et pénible lutte. Comme la plupart des auteurs des inventions utiles, auxquels nous devons les facilités de notre bien-être actuel, il laissa à d'autres le profit et le bénéfice de ses travaux.
Si Carcel eût vécu quelques années encore, c'est-à-dire jusqu'à la Restauration , il aurait été témoin du succès extraordinaire qui finit par couronner son invention. C'est en effet, à partir de 1815, que commença la grande vogue des lampes Carcel. Avec Louis XVIII, était revenue la noblesse française. Les émigrés rentrés en France, tous ces hommes amoureux du luxe et de l'ostentation, marquis ou comtes, ducs ou princes, savouraient à longs traits les jouissances que le pays leur rendait, et dont ils avaient été si longtemps sevrés. Tout ce qui tenait au luxe, tout ce qui coûtait cher, fut alors à la mode, et comme la lampe Carcel était le nec plus ultra pour l'éclairage des salons, toute la noblesse de France passa dans la boutique du modeste horloger de la rue de l'Arbre- Sec, humble boutique s'il en fut ja*
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mais, qui était restée sous la Restauration ce qu'elle était sous la République , et qui est encore aujourd'hui ce qu'elle était autrefois.
Le brevet d'invention de Garcel expira à la même époque, c'est-à-dire en 1816, et la lampe mécanique tomba dans le domaine public. C'est alors que la fièvre des fabricants s'en donna à cœur joie, pour perfectionner la lampe mécanique , c'est-à-dire pour créer quelque modification secondaire , plus ou moins efficace, qui, sauvegardée par un brevet de perfectionnement, leur permettait de vendre à leur profit exclusif le nouveau type. Ainsi naquirent les lampes de Carreau, de Gagneau, des frères Levasseur, de Rim- ' berg, de Dalli, de Gotten, etc. De toutes ces modifications, trois seulement ont survécu : la lampe de Gagneau, que fabriquent encore les fils de Gagneau, l'inventeur des suspensions pour les salles à manger, et la lampe de Gotten, véritable perfectionnement du mécanisme de la lampe Carcel ; nous parlerons plus loin de ces deux appareils. On peut leur adjoindre la lampe de Rimberg, qui rendit millionnaires les lampistes qui l'exploitaient, pendant que l'inventeur mourait sans fortune à Yiilers-Cottrets.
La lampe primitive de Carcel, la lampe originaire, invention vivace, est néanmoins toujours debout. La noblesse et la riche bourgeoisie lui sont restées fidèles. Dans tous les châteaux de France , la lampe Carcel éclaire encore le whist de la douairière ou le trictrac du marquis. Dans la bourgeoisie, la lampe Carcel est un meuble dé famille, qui se transmet de père en fils, et auquel se rattachent quelques souvenirs de noce , de baptême ou de réjouissance. Les enfants conservent et entretiennent avec respect le vieux carcel, souvenir précieux d'une mémoire chérie.
Nous avons dit que l'ancienne boutique de Guillaume Carcel, telle qu'elle existait sous le premier Empire et sous la Restauration, se trouve encore aujourd'hui dans la rue de l'Àrbre-Sec. Elle est dirigée par
le gendre de Carcel, M. Hippolyte Châtelain. On voit dans l'étalage un instrument qui présente un grand intérêt pour l'histoire des inventions de notre époque. C'est le premier modèle delà lampe mécanique que Carcel avait essayée. L'air chaud, qui se dégage du verre de la lampe, y sert à mettre en mouvement le mécanisme par lequel l'huile est élevée jusqu'au bec. Sur une autre lampe, se trouve une horloge, construite également par Carcel, et dont les aiguilles sont mises en action par le même mécanisme qui sert à élever le liquide combustible.
On ne peut voir sans ressentir un attendrissement secret , ces curieux témoignages historiques des premiers efforts de l'inventeur de la lampe mécanique. Il existe au Ministère de l'intérieur, un Comité de conservation des monuments historiques , qui a pour mission de veiller à la conservation des restes mutilés des monuments antiques. Un temps viendra où les nations se feront un pieux devoir de recueillir et d'honorer les débris précieux où revivra le souvenir des inventions utiles de la science et des arts. Et combien ces vestiges matériels de travaux qui ont concouru au progrès de l'humanité, seraient plus touchants à contempler que les monuments de l'antiquité romaine ou grecque, époque barbare et justement oubliée !