CHAPITRE XI
PHARES SITUÉS HORS D'EUROPE. — PHARE DU MAROC. — PHARES DE PONDICHÉRY, DE LA GUYANE, DE LA NOUVELLE- CALÉDOKIE, DU JAPON, ETC.
Nous parlerons maintenant de quelques phares situés hors de l'Europe, dans des régions diverses et plus ou moins éloignées.
Sur la côte du Maroc, à Feutrée du détroit de Gibraltar, existe un cap où sont venus se briser de nombreux navires: c'est le cap Spartel. Cette côte dangereuse constituait une source de revenus assez importante pour les Marocains, qui s'appropriaient les épaves rejetées par la mer, et qui, d'ailleurs, n'ayant point de marine, ne redoutaient point pour eux-mêmes les écueils du rivage africain. On ne pouvait donc compter sur les indigènes pour élever un phare dans ces parages.
En 1852, M. Jagerschmidt, gérant de notre consulat à Tanger, proposa ' d'élever
un phare sur ce point de la côte d'Afrique. 11 paraissait difficile de demander un travail de cette nature au gouvernement marocain, qui pouvait ne s'y reconnaître aucun intérêt, et même aurait pu se montrer disposé à mal accueillir une mesure dont l'effet devait être de priver ses sujets du bénéfice, fort immoral assurément, mais assez considérable, qu'ils retiraient des épaves roulées sur leurs plages. L'intervention des puissances européennes les plus intéressées dans la question, était nécessaire pour surmonter les résistances prévues, subvenir aux dépenses de l'entreprise, et assurer plus tard l'entretien du feu.
Soumise à la Commission française des phares, cette idée y fut accueillie avec chaleur, et énergiquement appuyée.
Malheureusement le concert préalable qu'il s'agissait d'établir, souleva des difficultés, et le succès paraissait douteux, sinon ! impossible, lorsqu'en 1860, de nuit et pas une grosse mer, la frégate brésilienne, Dona Isabel, montée par un nombreux équipage et parles élèves de la marine de l'Etat du Brésil* vint échouer près du cap Sparlel, qu'elle n'avait pu reconnaître. Le navire se brisa, et 250 hommes trouvèrent la mort dans ce sinistre.
Cet événement douloureux émut profondément l'opinion publique, et fit reprendre le projet de l'édification d'un phare sur le cap Spartel.
Grâce aux représentations du gouvernement français, l'empereur du Maroc, nonseulement donna son assentiment au projet de construire ce phare, mais encore il s'engagea à subvenir aux dépenses de la construction, sous la seule condition que la France chargerait un de ses ingénieurs de la direction des travaux.
Cette mission, qui était jugée difficile et devait rencontrer plus d'obstacles encore qu'on ne l'avait prévu, fut confiée à M. Jacquet, conducteur des ponts et chaussées, attaché au service des phares, qui se rendit immédiatement sur les lieux.
Dès le mois de juin 1861, une exploration faite à bord du bâtiment de la marine française, le Coligny7 avait permis à M. Jacquet de déterminer l'emplacement à assigner au phare. D'accord avec le commandant de ce navire, il fixa son choix sur un petit plateau s'éïevant à 70 mètres à pic du côté de la mer, à SO0 mètres environ dans le nord-est de la pointe du cap, d'où l'on découvre un horizon étendu, tant du côté du large que dans la direction du détroit, et où Ton n'a pointa redouter les brumes intenses qui couronnent parfois le sommet de la montagne.
Le lieu se trouvait offrir quelques ressources en fait de matériaux de construction, et ces ressources furent d'autant plus précieuses que des sentiers abrupts et à peine tracés étant le seul moyen de communiquer avec Tanger, le centre de population le plus rapj proche, les transports ne pouvaient s'effectuer qu'à dos d'âne, et n'admettaient pas d'objets d?un poids un peu considérable. t
Le plateau est entouré de roches d'un grès fin, d'une dureté suffisante et facile à travailler. A peu de distance au-dessous on découvrit un dépôt calcaire, apte à fournir d'excellente chaux. A proximité encore on a rencontré de l'argile plastique et un amas de sable siliceux; enfin deux sources légèrement ferrugineuses, qui paraissent ne jamais tarir, sortaient de la roche à quelques mètres au-dessus de kt plate-forme.
Mais pour tirer parti de ces ressources, il fallait installer, dans ce désert, une exploitation de carrières, une chaufournerie, une briqueterie, des logements pour l'ingénieur et les ouvriers, un service de vivres, etc. Qr, l'ingénieur n'avait à sa disposition que des indigènes pris dans la campagne, réunis et retenus de force, fréquemment renouvelés, peu habiles, et surtout peu désireux de concourir au succès d'une œuvre qu'ils ne comprenaient pas, et qui était dirigée par un infidèle, dont les ordres leur étaient transmis par des interprètes sans autorité.
LES PHARES
Fig. 309. — Le phare du eap Spartel, au Maroc.
On trouve sans doute au Maroc des maçons qui ne manquent pas d'un certain art, qui exécutent assez habilement cette ornementation pleine de gracieuses fantaisies, d'où l'architecture mauresque tire ses principaux effets ; mais on ne pouvait attendre de ces ouvriers la solidité de construction qu'exigeait Un phare exposé à des pluies diluviennes et aux plus violentes tempêtes. Les tailleurs de pierre, à Tanger, ignoraient l'usage de l'équerre et n'admettaient pas qu'on pût mettre en œuvre des morceaux de telle dimension qu'un homme ne pût les transporter. Enfin les charpentiers marocains n'emploient jamais que des madriers, et ils ne se doutent pas de ce qu'est un assemblage,
T. IV
On aurait pu se procurer des ouvriers en Espagne; mais la main-d'œuvre est à trop bas prix au Maroc, pour que le haut fonctionnaire qui avait les travaux dans ses attributions, pût se résoudre à accorder des salaires comparativement exorbitants.
Le gouvernement français vint au secours de l'ingénieur, en lui envoyant, à la fin de 1861 , un appareilleuretun tailleur de pierre, et plus tard deux autres ouvriers.
Enfin, grâce au dévouement et à l'énergie de l'ingénieur, cet important travail, exécuté dans des conditions si défavorables, était complètement terminé en 1864, et le 15 octobre de la même année, un feu fixe, de premier ordre , était allumé au sommet de la tour*
Afin d'assurer la régularité de l'entretien du feu, une convention a été passée entre le Maroc, d une part, et d'autre part les représentants des puissances, au nombre de dix, qui s'y sont reconnues intéressées, à savoir : la France, l'Angleterre, l'Espagne, l'Italie, l'Autriche, la Belgique, la Hollande, le Portugal, la Suède et les États-Unis d'Amérique.
Ces puissances contribuent aux dépenses, chacune pour 1,500 francs par an. Leurs représentants à Tanger, réunis en commission, statuent sur toutes les mesures à prendre dans l'intérêt du service. Les gardiens du phare sont Européens; ils ont une garde marocaine , composée de quatre hommes et d'un caïd, et qui est à la solde de la commission consulaire.
L'édifice consiste en une tour carrée au dehors, circulaire au dedans, située sur l'un des côtés d'une cour entourée de portiques, sous lesquels sont ouverts et éclairés les logements et magasins. Ces salles sont voûtées et couvertes en terrasse. Elles ne sont percées ai* dehors que de très-étroites ouvertures, de sorte que la porte étant fermée, les gardiens sont à l'abri des surprises nocturnes, et pourraient même résister aux attaques des indigènes, de manière à permettre aux secours d'arriver de Tanger en temps utile.
Le phare du Maroc fait le plus grand honneur à la France ; M. Jacquet est l'ingénieur qui en a dirigé tous les travaux.
La figure 309 représente le phare du cap Spartel, d'après une photographie qu'a bien voulu mettre à notre disposition M. Léonce fteynaud, directeur du service des phares français.
Si nous nous transportons maintenant dans l'Inde, sur la côte de Coromandel, nous y rencontrerons un phare de construction plus ancienne, qui a été également dressé par des mains françaises : c'est celui de Pondichéry, bâti en 1836.
La ville de Pondichéry est le chef-lieu des
établissements français dans l'Inde. Pondichéry n'a point de port, mais seulement une rade ouverte, où la mer forme un remous continuel, qui rend le débarquement difficile.
La côte de Coromandel est extrêmement basse, parsemée d'écueils et de bancs, qui s'étendent à plusieurs milles au large. L'approche de cette côte est dangereuse. Souvent les navires, dépassant Pondichéry de nuit, et se trouvant trop éloignés, restaient plusieurs jours sous le vent de la rade avant de pouvoir s'en approcher.
C'est pour cette dernière considération que les négociants de Pondichéry demandèrent, en 1834, l'établissement d'un phare.
Le phare qui fut élevé à Pondichéry, est de troisième ordre ; il n'est destiné qu'à indiquer le mouillage aux navires venant du large. Cependant, par sa position élevée et sa blancheur éclatante, il peut fonctionner comme phared'a^m^eoude premier ordre, car on l'aperçoit de 12 à 15 milles de distance en mer.
Cet édifice [fig> 310) se compose d'une tour qui s'élève au-dessus d'un soubassement rectangulaire contenant le logement du gardien et les magasins. Sa hauteur au-dessus du sol est de 26 mètres et de 29 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Ce phare a été construit en maçonnerie de briques. La promptitude et la simplicité des moyens employés pour sa construction, sont dignes de remarque. Commencés en 1836, les travaux étaient entièrement terminés avant la fin de la même année. Pendant ce temps toute la charpente avait été confectionnée, ainsi que 654 mètres cubes de maçonnerie, pour la construction des neuf puits sur lesquels repose le soubassement de la tour, et des autres parties en élévation. La dépense qu'ont occasionnée ces travaux, en y comprenant les enduits avec stuc, dont les murs sont revêtus, ne s'est élevée qu'à la somme de 7,702 francs.
Ces travaux, dirigés par M. Louis Guerre, chargé, en 1836, du service des ponts et chaus-
LES PHARES
sées dans nos établissements de l'Inde, furent exécutés d'après son projet et ses dessins.
tfg. 310. — Phare de Pondichéry.
Un phare en fer, construit à Paris, par M. Rigolet, et tout à fait semblable à celui placé récemment sur l'écueil des Roches- Douvres, dû au même constructeur et dont nous avons donné plus haut le dessin (fig . 300), a été transporté, par pièces, à la Nouvelle- Calédonie, sur un îlot de sable, situé en pleine mer, au sud-ouest de Nouméa, à 13 milles de Port-de- France. Sa hauteur totale est de B5 mètres. Sa lumière porte à 22 milles, et son appareil est de premier ordre, à feu fixe blanc.
On ne pouvait songer à élever une construction en maçonnerie sur un îlot désert, dans une colonie dépourvue de ressources. L'installation de la tour métallique a même présenté d'assez grandes difficultés ; mais !
elles ont été très-habilement surmontées par M.. Berlin, conducteur des ponts et chaussées, chargé de la direction du travail. Le nouveau feu , qui est appelé à rendra de grands services à la navigation, a été allumé pour la première fois le 13 novembre 1865.
! Pour avoir l'image exacte du phare de la Nouvelle-Calédonie, il suffit de se reporter à
j la figure 300 (page 483) qui représente celui
| des Roches-Douvres.
i La civilisation pénétrant peu à peu dans les régions océaniennes, nous aurions à signaler la création récente de phares sur les côtes du Japon, de la Cochinchine, etc. Mais ces phares, toujours construits en France ou en Angleterre, et expédiés d'Europe aux rivages de l'Asie, sont en tout semblables à ceux dont nous avons donné la description. Nous nous abstiendrons, en conséquence, d'entrer à ce propos dans des détails qui ne pourraient être que les redites de ce qui précède.
Nous nous bornerons à reproduire ici, (fig. 311), d'après une photographie qu'a bien voulu nous confier M. Léonce Reynaud, le phare de Saigon^ en Cochinchine, élevé en 1866. Ce phare est de premier ordre et à feu fixe. La balustrade qui enveloppe la lanterne, a pour but de défendre le vitrage contre les chocs des bandes d'oiseaux de mer.
Un phare de fer, construit sur les mêmes principes que celui de Walde , a été édifié, en 1863, à la Guyane française, sur le roc de Y Enfant perdu.
& Enfant perdu est unécueil isolé, qui domine la mer de quelques mètres, et sur lequel les lames déferlent sans cesse. Le père et la mère de cet enfant se voient à l'horizon : ce sont les îles Rémire,
Le phare qui se dresse aujourd'hui sur le roc de Y Enfant perdu, signale le rivage de Cayenne. Le port de Cayenne n'est pas d'un accès facile ; beaucoup de navires doivent attendre l'heure de la haute mer pour y pénétrer, et une forte barre y ferme souvent le pas-
Fig. 311» — Phare de Saigon (Cocliinchine).
sagé. Quand les navires sont d'un fort tonnage, • ils ne peuvent même entrer dans le port, qui n'a que 3 mètres de profondeur d'eau. Ils vont alors mouiller à Y Enfant perdu, et plus souvent, aujourd'hui, aux îles du Salut.
Depuis que la loi du 8 avril 1852 a placé dans les îles de la Guyane française la résidence des forçats transportés, et a fait de Cayenne, pour la France, ce que Botany-Bay est pour l'Angleterre, le port de cette dernière ville a pris une véritable importance, et le phare nlacé sur les rochers à$ Y Enfant perdu rend de grands services à la navigation. Le transit présente, en effet, une certaine activité dans ces parages, à raison des convois de con-
damnés qui sont évacués des bagnes de Toulon, de Brest et de Rochefort, dans les îles de la côte de la Guyane, si étrangement découpées, et qui se prêtent si bien à servir de vaste établissement pénitentiaire.
1 Le phare de Y Enfant perdu{fig* 312), consiste en pieux de fer qui sont munis de vis en fonte à leur partie inférieure, maintenus par des entre-toises et des croix de Saint-André, et surmontés, à une distance convenable du niveau de la mer, d'un plancher sur lequel s'établit le logement des gardiens. La lanterne couronne cet échafaudage.
Puisque nous parlons du phare de la côte de la Guyane française, nous dirons combien son édification fut difficile.
LES PHARES
soi
Fig. 312. — Phare de ¥ Enfant perdu, en vue delà côte de Cayenne (Guyane française).
; « Plus d'une fois, écrivait M. Vivian, conducteur des ponts et chaussées à Cayenne, il a fallu, pour établir un va-et-vient de débarquement, que des hommes robustes et courageux se missent résolument à la mer et portassent une amarre à la nage. Le risque d'être brisé sur les rochers n'était pas le moindre, car les squales abondent dans ces parages, Le ressac et les remous rendaient la navigation trèspénible ; plus d'un de nos hommes en est sorti blessé, et Ton peut dire que tous ont joué leur vie. »