LA VIE DANS LES PHARES. — LES GARDIENS DES TOURS
On se figure aisément à quel degré doit être monotone la vie des gardiens des phares. Enfermés dans une tour solitaire^ sans cessé occupés des mêmes soins et d'une besogne fastidieuse 9 combien tristes doivent être leurs-
journées et tristes leurs nuits î Nous avons rapporté les règlements des gardiens des ports français ; ce sont à peu près les mêmes qui sont en vigueur chez les autres nations.
Dans les phares situés sur les côtes, les gardiens vivant avec leur famille, logés non dans la tour même* il est vrai, mais aux environs, peuvent se donner quelques distractions. La maison des gardiens est située, comme nous l'avons dit, à proximité du phare, sur le point le plus rapproché du littoral. Elle a une cour, un petit jardin, un caveau. La vie du gardien peut donc participer des douceurs de la viede famille et du chez soi. Mais les phares situés en mer, ne se composant que d'une tour, ne peuvent recevoir que trois hommes. Les logements: des gardiens sont alors établis
à une certaine distance, c'est-à-dirç dans le port le plus rapproché. C'est de ce port que s'établissent les communications avec les gardiens; c'est de là qu'on leur amène, avec des barques, les provisions de bouche et l'eau potable. Combien, dans ces stations solitaires, les heures doivent s'écouler longues et monotones! Les trois gardiens passent le jour et la nuit, enfermés dans un édifice branlant, presque toujours obscurci par un sombre brouillard, ou enveloppé par Fécume des vagues, qui se brisent à ses pieds. Toutes leurs occupations consistent dans le soin et l'entretien des lampes, qu'il faut allumer à l'arrivée de la nuit et éteindre au lever du soleil.
Dans les beaux jours de l'été, les gardiens des phares ont k distraction de la pêche. Si ia tour est baignée par la mer, ils nouent autour de l'édifice, une corde circulaire, à laquelle ils attachent une cinquantaine de lignes. Quand la mer monte, le poisson qui rôde autour des murs, se prend aux hameçons, et à la marée basse, on voit toute une guirlande de poissons accrochés aux fils des lignes suspendues autour du phare.
Cependant cette existence, si peu variée qu'elle soit, paraît avoir quelquefois ses charmes. Smeaton raconte, dans son Histoire de la tour d'Eddystone, qu'un gardien avait conçu pour sa prison un tel attachement, qu'il y passa quatorze ans sans vouloir demander aucun congé. Enfin, on le pressa tellement qu'il se décida à accepter un congé de deux mois. Mais à terre il se trouva dépaysé. Tout lui manquait : il avait la nostalgie du phare. Pour noyer son chagrin, il se mit à boire outre mesure. On dut le ra-. mener à sa chère résidence ; et il y rentra abattu et comme abruti. Il languit pendant quelques jours, et finit par mourir d'épuisement.
Smeaton cite un mot assez curieux d'un de ces mêmes hommes. C'était un cordon- . nier de Plymouth, qui s'était engagé comme allumeur de lampes, dans le phare d'Eddy-
stone. Pendant la traversée le patron du bateau lui dit : .
« Comment se fait-il, maître Jacob, que vous alliez vous enfermer là, quand sur la côte vous pouvez gagner une demi-couronne ou trois shillings par jour, tandis qu'un light-keeper ne reçoit qu'un shilling par jour?
— A chacun son goût, répondit Jacob. J'ai toujours aimé Y indépendance. »
L'indépendance d'un gardien de phare, enfermé nuit et jour dans une tour étroite, et obligé de monter et descendre constamment un escalier de soixante à quatre-vingts marches, au milieu des solitudes de l'Océan, ressemble assez à l'emprisonnement cellulaire. Mais le cordonnier de Plymouth, qui avait passé vingt ans dans son échope, avait, dans sa tour de l'Océan, la liberté morale. Dès qu'une captivité est volontaire, dès que l'isolement est considéré comme une faveur, le morne donjon perd tous ses caractères de servitude, et se colore du prisme joyeux de la liberté.
Il ne faut pas croire pourtant que cette existence se présente toujours sous d'aussi riantes couleurs. Des gardiens de phares sont devenus fous, par suite de la trop constante uniformité de leurs sensations et occupations.
En 1862, un drapeau noir, signal de détresse,flottaiten haut du phare de Long Ship's. t L'un des trois gardiens du phare s'était ouvert la poitrine d'un coup de couteau. Ses camarades avaient essayé d'étahcher, avec des morceaux d'étoupe, le sang qui coulait de sa blessure ; puis ite avaient arboré le drapeau noir, pour appeler les secours du port. Mais la mer était si mauvaise, qu'il s'écoula trois jours avant qu'une barque pût parvenir au pied du phare. Lorsqu'une barque arriva ; enfin, l'agitation de la mer était encore si , grande que tout atterrage était impossible. On '. fut obligé de faire descendre le blessé dans ; l'embarcation en rattachant, comme on put, ; au ; bout ; d'une corde. On l'amena ainsi au
LES PHARES
port, où les soins nécessaires lui furent prodigués ; mais il mourut de sa blessure.
Ce qui ajoute à la tristesse de cet emprisonnement au milieu des flots, c'est qu'il réunit parfois des individus dont les goûts sont loin de s'accorder entre eux. Un jour, des curieux visitant la tour d'Eddystone demandaient à l'un des gardiens s'il se trouvait heureux dans cette retraite.
ce Je le serais sans doute, répondit cet homme, si je pouvais avoir le plaisir de la conversation. Mais voilà six semaines que mon camarade et moi , nous n'avons pas échangé un mot! »
La communauté du domicile et l'ennui de la captivité, joints au frottement perpétuel entre certains caractères anguleux, peuvent finir par engendrer des aversions profondes. Il y a quelques années, l'administration du Trinity-House eut à se prononcer entre deux gardiens, qui avaient conçu tant de haine l'un pour l'autre qu'ils ne pouvaient se regarder en face. Il fallut, pour mettre d'accord ces deux esclaves rivés à la même chaîne, donner congé à l'un d'eux.
C'est à là suite de quelques divisions de ce genre que le phare de Smalls fut, au siècle dernier, le théâtre d'une sombre tragédie.
Le phare de Smalls était alors desservi par deux gardiens seulement. Un soir, on vit flotter sur la tour un drapeau de détresse. Des barques furent aussitôt envoyées ■du port, mais elles ne purent s'approcher assez pour parler au gardien, tant la mer était rude. Le mauvais temps continuant, près d'un mois se passa sans qu'on pût songer à débarquer sur le récif. Quand on regardait avec une longue-vue , on croyait voir un homme immobile, dressé, comme un cadavre, contre un des côtés de la lanterne de la tour. On se livrait aux conjectures les plus alarmantes, et l'on ne savait d'ailleurs que penser, car la lumière du phare continuait de briiler pendant les nuits.
Lorsqu'on put enfin débarquer sur Fé-
cueil, on fut témoin d'un spectacle affreux. Des deux gardiens, un seul était vivant, et presque moribond, si l'on en jugeait à sa pâleur, à son morne silence et à ses membres amaigris.
Qu'était- il arrivé ?
L'un des gardiens était mort. La première idée de son compagnon avait été de jeter le cadavre à la mer, mais au moment de s'y déterminer, il avait été retenu par une réflexion terrible. Ne F accu serait-on pas d'avoir assassiné son camarade? Dans cette sombre et muette demeure, aucun témoin n'aurait pu déposer en sa faveur. La solitude et le silence de cette tour sans écho, une certaine inimitié qui régnait entre ces deux hommes, pouvaient accuser le survivant. Il s'était donc résigné à vivre en tête-à-tête avec le cadavre. Il avait construit, avec quelques planches, un grossier cercueil, dans lequel il avait couché son compagnon ; et, il avait dressé le triste cénotaphe contre les vitres de la lanterne, la face tournée vers le rivage. Puis il avait continué, seul, à entretenir le* chandelles du phare. Les efforts que le maiheureux s'était imposés pour continuer son service dans la tour, constamment en face du corps de son camarade, qui remplissait tout l'édifice d'une épouvantable odeur cadavéreuse, l'avaient épuisé.
Quand on trouva ces deux hommes, l'un déjà décomposé par la putréfaction, l'autre hagard et livide, on s'imagina voir un mort gardé par un fantôme.
Le survivant assura que son camarade était mort subitement et naturellement. On le crut ; mais à partir de ce moment, il fut décidé qu'il y aurait dans le phare de Smalls, trois gardiens, au lieu de deux, et cette mesure fut ensuite étendue aux autres phares de la Grande-Bretagne.
Faut-il parler enfin des dangers qui menacent les gardiens de ces tours solitaires, exposés à toutes les furies de l'Océan ? Au phare d'Eddystone, au phare de Bréhat, et en gé-
neral, dans tous les phares bâtis en mer, Fexistence des gardiens est souvent exposée. Un jour, dans le phare d'Eddystone, un coup de mer emporta le vitrage supérieur de la lanterne. L'eau y pénétra, éteignit la lampe, et ce ne fut qu'à force de travail et de présence d'esprit qu'on put remettre les choses en état.
11 y a sur le rocher où est bâti ce même phare, une caverne qui s'ouvre à l'extrémité de Fécueil. Parles grosses mers, le bruit produit par l'air s' engouffrant dans cette crevasse, est si violent, que les hommes peuvent à peine dormir. Dans une nuit de tempête, l'un des gardiens de ce phare fut frappé d'une telle frayeur par ce bruit, que ses cheveux blanchirent en quelques heures.
« En 1860, dit M. Esquiros, un phare qui s'élevait sur un point appelé les Double-Stanners, entre Ly- Iham et Blackpool, menaçait ruine depuis quelque temps, à cause des envahissements de la vague, qui ronge peu à peu les côtes qn cet endroit. Vainement les ouvriers travaillèrent à consolider l'édifice en élevant de nouveaux piliers autour de la base et en fortifiant surtout la partie qui regardait la mer. Les gardiens s'aperçurent une nuit que la tour vibrait encore plus qu'à l'ordinaire. Le lendemain malin, ils découvrirent qu'une portion de la façade s'était écroulée, et que presque tous les fondements du phare étaient mine's par les eaux. Us emportèrent leurs meubles, mais ils laissèrent les instruments nécessaires pour allumer les lampes. Au tomber des ténèbres, la marée haute les enveloppa ; le vent soufflait avec une telle violence qu'il y avait trèspeu d'espoir que le bâtiment résistât jusqu'à l'aube, et pourtant la lumière ne brilla jamais plus éclatante que cette nuit- là. Le lendemain un coup de vent abattit tout à fait l'édifice, mais les hommes se retiraient avec les honneurs de la guerre : le feu avait brûlé jusqu'au dernier moment (1). »
Nous avons dit, en parlant de la construction des tours , que lorsqu'elles sont trèsélevées, toute la maçonnerie plie par l'effort du vent, de sorte que la tour oscille sur sa
(i) L'Angleterre et la Vie anglaise, Paris, 1869,111-1?, p. 298.
base, comme un vaisseau secoué par la tempête. Il faut une certaine force d'âme et une grande habitude pour résister à l'impression de terreur causée par ce phénomène.
Une anecdote qui a eu pour théâtre le phare de Bréhat, et qui nous a été racontée par M. Léonce Reynaud, le savant directeur du service des phares français, aura ici naturellement sa place.
C'était par une terrible nuit de tempête. La tour du phare de Bréhat oscillait comme un navire secoué par la fureur des vagues, ainsi qu'il arrive à tous les phares trèsélevés. Tout à coup une oie sauvage, sans doute emportée par le tourbillon furieux des vents, brise Tune des glaces de la lanterne, épaisse pourtant de 8 millimètres, passe entre les deux plans de lentilles à échelons, et vient tomber sur la lampe qu'elle fait voler en éclats.
Aussitôt le phare s'éteint !
Le malheureux gardien, au milieu de cette épouvantable furie des éléments , sentant la tour osciller d'une manière effrayante, et voyant la lumière du phare subitement éteinte , crut que l'édifice était emporté par les vagues. Plongé dans ces ténèbres subites, il s'imagina tomber à la mer, avec les débris de l'édifice, et il perdit connaissance.
Lorsque son camarade , après l'apaisement de la tempête, monta dans la lanterne, avec une lampe allumée, il trouva Je malheureux gardien encore évanoui. Il essaya de le faire revenir de cet état, et n'y parvint qu'à grand'peine.
Revenu de son évanouissement, le pauvre homme ne pouvait articuler une parole, et il demeura huit heures sans parler. Il raconta alors qu'il s'était cru au fond de la mer; et pendant plusieurs jours il ne put effacer de son esprit l'horrible état dans lequel il était demeuré pendant ce long intervalle.
LES PHARES
Fig. 313. — Phare de Triagoz (Yoh* page 479).