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CHAPITRE II

LA POSTE AUX PIGEONS. — HISTORIQUE. — EMPLOI DES PIGEONS MESSAGERS PENDANT LE SIÈGE DE PARIS, EN 1870-1871. — ADOPTION DE CE MODE DE COR- RESPONDANCE CHEZ TOUTES LES NATIONS MILITAIRES, APRÈS 1871.

Nous n'avons parlé qu'incidemment de l'adjonction des pigeons voyageurs aux paquets de lettres qu'emportaient les ballonsposte parisiens. C'est ici le lieu de traiter cette question, avec le développement nécessaire.

Mais avant de décrire la poste aux pigeons, telle qu'elle fut employée au siège de Paris, nous dirons quelques mots de l'agent naturel de ce mode de communication rapide, c'est-à-dire du Pigeon voyageur, variété de l'espèce que les naturalistes désignent sous le nom de Pigeon volant.

Le Pigeon volant est de très petite taille ; son vol est léger, rapide et sa fécondité très grande.

C'est à cette espèce qu'appartient le Pigeon messager, om voyageur, célèbre par son attachement pour les lieux qui l'ont vu naître, ou qui recèlent sa progéniture, et par l'intelligence admirable qui le ramène au pays natal, quand il en est éloigné. Transporté à des distances considérables de son domicile, même dans un panier bien clos, puis rendu à la liberté, après un temps plus ou moins long, il retourne, sans hésiter un moment, et quelle que soit la distance, à son point de départ.

Il faut, toutefois, pour faire son éducation de messager, ne pas l'éloigner du colombier, pour les premiers retours. On l'emporte, pour commencer, à 8 ou 10 lieues; puis, dans une série de nouveaux transports, on augmente la distance, de manière à l'habituer peu à peu à la connaissance des localités.

La précieuse faculté du retour des pigeons au colombier a été utilisée de bonne heure, surtout en Orient. Chez les Romains, on fit quelquefois usage de pigeons messagers. Pline dit que ce moyen fut employé par Brutus et Hirtius, pour se concerter ensemble, pendant que Marc- Antoine assiégeait l'un d'eux dans une ville.

Pierre Belon, le naturaliste de la Renaissance, nous apprend que, de son temps, les navigateurs d'Egypte et de Chypre emportaient des pigeons sur leurs trirèmes, et qu'ils les lâchaient, lorsqu'ils étaient arrivés au port de destination, afin d'annoncer à leurs familles leur heureuse traversée.

Au siège de Leyde, en 1574, le prince d'Orange employa le même procédé pour correspondre avec la ville assiégée, et il parvint à la dégager. Pour marquer sa reconnaissance envers les pigeons libérateurs, le prince d'Orange voulut qu'ils fussent nourris aux frais de la ville, et qu'après leur mort.

SUPPLÉMENT AUX AÉROSTATS

leurs corps fussent embaumés et conservés.

On assure que l'immense fortune de MM. de Rotschild frères eut pour origine un pigeon messager.

En 1815, le résultat de la bataille de Waterloo avait été annoncé au gouvernement de Londres, par un sémaphore, mais le brouillard l'avait interrompu, et réduit à ces deux mots : Wellington defeated; ce qui avait fait croire à la défaite du général anglais, et causé une baisse énorme sur les fonds publics. Mais, d'autre part, un pigeon messager avait été envoyé du champ

de bataille à la maison Rotschild, de Londres. Cette dépêche, complétée, disait : Wellington defeated the French at Waterloo (Wellington a défait les Français à Waterloo). Pendant trois jours, MM. de Rotschild possédèrent seuls cette dépêche, et ils eurent le temps d'acheter à la Bourse de Londres une immense quantité de valeurs, à des prix avilis, jusqu'au moment où la nouvelle exacte fut connue du public. La hausse énorme qui se produisit sur les fonds d'Etat, et sur les autres titres, procura à la maison Rotschild un incalculable bénéfice,

qui fvit le point de départ de leur fortune.

En 1849, les habitants de Venise assiégée par les Autrichiens donnaient de leurs nouvelles aux amis du dehors, grâce aux pigeons voyageurs.

Le rôle admirable que les pigeons voyageurs ont joué pendant le blocus de Paris par les armées prussiennes, en 1870-1871, restera acquis à l'histoire. On n'oubliera jamais que l'espérance et le salut d'un million d'hommes étaient suspendus à l'aile d'un oiseau.

L'idée de faire usage de pigeons voyageurs qui, emportés par les ballons-poste, seraient lâchés hors de Paris, avec des dépêches attachées sous leurs ailes, vint dès le jour de l'expédition des ballons, aux premiers temps du siège; mais il fallut un certain temps pour organiser ce moyen de communication.

Il existait à Paris, avant la guerre, une Société dite colombophile, qui s'occupait de dresser les pigeons, pour les faire servir de messagers aériens.

Quand on se fut bien convaincu que les ballons partis de Paris n'y reviendraient pas, les membres de la Société colombophile eurent l'idée de confier leurs pigeons aux ballons qui partaient de Paris, par intervalles. « Que les aérostats enlèvent nos pigeons, dirent-ils, nos pigeons se chargeront bien de revenir à Paris. »

M. Rampont, directeur des postes, à qui ce projet fut communiqué, adopta sur l'heure l'idée de faire une expérience de ce moyen précieux.

Nous avons déjà dit que, le 27 septembre 1870, trois pigeons partaient dans le ballon la Ville de Florence, et que six heures après ils étaient revenus à Paris, avec une dépêche signée de l'aéronaute, qui annonçait sa descente près de Mantes.

Par cette expérience convaincante, avonsnous dit, la poste aux pigeons était créée.

En effet, après quelques études préalables sur la manière de transporter, de soigner et de lancer les pigeons, les expériences ayant réussi au delà de toute attente, M. Rampont se décida à ouvrir au public la poste aux pigeons. Les dépèches destinées à Paris s'expédiaient à Tours, d'où elles partaient pour Paris, par les pigeons que les ballons avaient emportés hors de la ville assiégée. On payait la dépêche cinquante centimes par mot.

Nous représentons sur les figures 506 et S07 le colombier de M. Van Roosebeke, l'un des membres le plus actif et le plus intelligent de la société colombophile l'Espérance, et celui de M. Derouard. Ces colombiers étaient perchés sur le toit d'une ancienne maison de la rue Saint-Martin. Ils dominaient une petite rue étroite et cachée comme celles que l'on rencontre encore aujourd'hui dans les quartiers du vieux Paris. Les colombiers de M. Van Roosebeke fournirent les premiers pigeons à la poste aérienne créée par M. Rampont.

Trois cent soixante-trois pigeons furent emportés de Paris en ballon, et lancés des départements voisins. Cinquante-sept seulement y revinrent : quatre en septembre,' dix-huit en octobre, dix-sept en novembre, douze en décembre, trois en janvier et trois en février.

La p)Oste aux pigeons complétait le service des ballons montés.

Mais ce qui rendit éminemment utile cette charmante invention, ce qui en fit une véritable création scientifique, c'est le système des dépêches photographiques que les pigeons l'apportaient à Paris.

Un pigeon ne peut être chargé que d'un bien faible poids, d'un tuyau de plume, contenant un papier pesant quelques grammes, que l'on a attaché à sa queue; mais un tel message est bien court.

Dès le commencement du siège, on son-

Fig. 507. — Le colombier de M. Deroaard, à Paris.

gea aux merveilles de la photographie microscopique, créée par M. Dagron, qui avait fait connaître, à l'époque de l'Exposition universelle de 1867, des photographies réduites par le microscope à des dimensions infiniment petites. Sur une surface large comme une tête d'épingle, M. Dagron avait réussi à faire tenir quatre cents portraits, des monuments, des paysages, etc.

L'inventeur de la photographie microsco-

pique, M. Dagron, fut donc chargé de réduire en un cliché unique, ramené à des proportions microscopiques, les dépêches, que l'on réunissait toutes sur une grande feuille de papier à dessin. Cette feuille de papier recevait jusqu'à vingt mille lettres. Le tout se trouvait réduit, par l'appareil de M. Dagron, à un cliché qui n'était pas plus grand que le quart d'une carte à jouer.

Mais le papier était ou trop lourd, ou

sujet à se froisser sous l'aile de l'oiseau.

M. Dagron eut bientôt l'idée, au lieu de tirer sur du papier ordinaire l'image photographique ainsi réduite, de la tirer sur une espèce de membrane assez semblable à la gélatine, c'est-à-dire sur une lame de coUodion.

Les petites feuilles de collodion contenant les dépêches microscopiques étaient roulées sur elles-mêmes, et placées dans un tuyau de plume, que l'on attachait à la queue du pigeon. L'extrême légèreté des feuilles de collodion, leur souplesse et leur imperméabilité, les rendaient propres à cet usage. Dans un seul tuyau de plume on pouvait placer vingt de ces feuilles.

Inutile de dire que les dépêches microscopiques étant une fois parvenues à destination, gi'âce aux messagers aériens, on les amplifiait, à l'aide d'une lentille grossissante, c'est-à-dire d'une sorte de lanterne magique, et on en envoyait copie aux destinataires.

J'ai eu sous les yeux une collection de ces petites cartes de collodion contenant des dépêches microscopiques, curieux souvenir du siège de Paris, que M. Dagron avait bien voulu me donner. En les plaçant sous un microscope, je lisais des pages entières, formant la longueur d'un grand journal. Tout cela tenait sur un morceau de carte grand comme l'ongle !

On vient de voir que c'est à Paris que cette ingénieuse et précieuse idée avait été mise en pratique par M. Dagron. Il est juste d'ajouter qu'à Tours on avait, avec un succès complet, commencé à produire des dépêches toutes semblables, qui avaient été expédiées à Paris, par pigeons. Un photographe de Tours, M. Biaise, s'était chargé de cette difficile entreprise. Guidé par un chimiste de Paris, d'une rare habileté, Barreswil (qui devait, peu de temps après, succomber à ses fatigues), M. Biaise avait installé dans , ses ateliers la préparation des dépêches mi-

croscopiques. Pendant quïl poursuivait le cours de ses opérations, M. Dagron arriva de Paris, chargé par le gouvernement d'installer à Tours ce même service. Il était parti en ballon, et sa traversée aérienne avait été accidentée par mille périls. Heureusement, il avait pu sauver ses appareils.

Dès son arrivée à Tours, M. Dagron prit la direction de la préparation des dépêches microscopiques par son procédé à la membrane collodionnée, et il remplaça M. Biaise pour le service des dépêches du gouvernement.

M. Biaise exécutait sur papier la dépêche microscopique ; le procédé de M. Dagron, consistant à faire ce tirage en une pellicule de collodion, était plus avantageux. Aussi fut-il préféré et, dès l'arrivée de M. Dagron à Tours, on substitua le tirage sur la pellicule de collodion au tirage sur papier.

M. Dagron, dans une brochure publiée à Tours, sous ce titre La poste par pigeons voyageurs, a rendu compte, en ces termes, de l'établissement de la photographie microscopique à Tours :

(I Arrivés le 21 novembre à Tours, dit M. Dagron, nous nous présentons immédiatement chez M. Gambetta. BI. Fernique, qui avait pu gagner Tours avant nous, y fut mandé aussitôt. Nous fîmes prendre connaissance de notre traité du 10 novembre avec M. Rampont, directeur général des postes, signé par M. Picard, ministre des finances. La délégation, sur les avis de M. Barreswil, l'éminent chimiste, avait eu aussi l'idée de réduire les dépêches photographiquement, par les procédés ordinaires. Dans cette vue, la délégation avait décrété, le 4 novembre, l'organisation d'un service analogue.

« Un habile photographe de Tours, M. Biaise, avait commencé ce travail sur papier. Il reproduisait deux pages d'imprimerie sur chaque côté de la feuille. Mais, en dehors de l'inconvénient du poids, la finesse du texte était limitée par le grain et la pâte du papier. Le service par pigeons commencé à Tours par la délégation laissait encore a désirer, puisque un spécimen de ma photomicroscopie sur pellicule, l'exemplaire que je produisis, fut trouvé tout à fait satisfaisant, et la photographie sur papier fut abandonnée pour les

SUPPLÉMENT A

dépêches. Ma pellicule, outre son extrême légèreté, présentait l'avantage de ne poser en moyenne que ^deux secondes, tandis que le papier nécessitait plus de deux heures, vu la mauvaise saison ; de plus, sa transparence donnait un excellent résultat à l'agrandissement qui se faisait à Paris, au moyen de la lumière électrique.

« Aidé par mes collaborateurs, j'organisai immédiatement le travail de la reproduction des dépêches officielles et privées, qui devait être si utile à la défense nationale et aux familles. A partir de ce moment, je fus seul à les exécuter, sous le contrôle de M. de LafoUye, inspecteur des télégraphes, chargé par la délégation du service des dépêches par pigeons voyageurs. Le travail originaire fut ensuite modifié, et le résultat, eu égard au peu de matériel que nous avions pu sauver, fut une production plus rapide et plus économique.

« Les journaux ayant fait connaître que les Prussiens s'étaient emparés d'une grande partie de mon matériel, je me fais plaisir de dire ici que M. Delezenne, et M. Dreux, agent de change, à Bordeaux, tous deux amateurs distingués de photographie, offrirent avec empressement à l'administration des appareils semblables à ceux que je possédais, et ils furent mis à ma disposition.

« Le stock des dépêches futpromptement écoulé. Je suis heureux de pouvoir affirmer qu'activement secondé par mes collaborateurs, aucun retard ne s'est produit dans mon travail ; mais le déplacement de la délégation et aussi le froid intense qui paralysait les pigeons ont créé de sérieuses difficultés.

<< Lorsque rien n'entravait le vol de ces intéressants messagers, la rapidité de la correspondance était vraiment merveilleuse. Je puis pour ma part en citer un exemple.

;< Manquant de produits chimiques, notamment de coton azotique, que je ne pouvais me procurer à Bordeaux, je les demandai par dépêche-pigeon, le i 8 janvier, à MM. Poullenc et Wittmann, à Paris, en les priant de me les expédier par le premier ballon partant. Le 24 janvier, les produits étaient rendus à mes ateliers à Bordeaux. Le pigeon n'avait mis que douze heures pour franchir l'espace de Poitiers à Paris. La télégraphie ordinaire et le chemin de fer n'eussent pas fait mieux.

« Les dépêches officielles ont été exécutées avec une rapidité surprenante. M. de Lafollye nous les remettait lui-même à midi, et le même jour à cinq heures du soir, malgré une saison d'hiver exceptionnellement mauvaise, dix exemplaires étaient terminés et remis à l'administration. Nous en avons fait ainsi treize séries sans être une seule fois en retard. Les dépêches privées étaient exécutées dans les mêmes conditions. Le jour de l'armistice, nous n'avions plus une seule dépêche

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à faire; elles avaient été toutes reproduites au fur et à mesure de leur remise. Le travail était considérable, car, à l'exception d'un petit nombre de pellicules qui n'ont été envoyées que six fois, parce qu'elles sont promptement arrivées, la plupart l'ont été en moyenne vingt fois, et quelquesunes trente-cinq et trente-huit fois. Nous avons aussi reproduit eu photomicroscopie une grande quantité de mandats de poste. Les destinataires ont pu toucher leur argent à Paris comme en temps ordinaire.

« Chaque pellicule était la reproduction de douze on seize pages in-folio d'imprimerie, contenant en moyenne, suivant le type employé, trois mille dépèches. La légèreté de ces pellicules a permis d'en mettre sur un seul pigeon jusqu'à dix-huit exemplaires, donnant un total de plus de cinquante mille dépêches pesant ensemble moins d'un demi-gramme. Toute la série des dépêches officielles et privées que nous avons faites pendant l'investissement de Paris, au nombre d'environ cent quinze mille, pesaient en tout un gramme. Un seul pigeon eût pu aisément les porter. Si on veut maintenant multiplier le nombre des dépêches par le nombre d'exemplaires fournis, on trouve un résultat de plus de deux millions cinq cent mille dépêches que nous avons faites pendant les deux plus mauvais mois de l'année.

« On roulait les pellicules dans un tuyau de plume que des agents de l'administration attachaient à la queue du pigeon. Leur extrême souplesse et leur complète imperméabilité les rendaient tout à fait convenables pour cet usage.

« En outre, ma préparation sèche a le triple avantage d'être apprêtée en une seule fois, de ne donner aucune bulle, et de ne pas se détacher du verre à la venue de l'image ; elle donne toute sécurité dans le travail et n'expose pas aux déboires comme les procédés ordinaires. »

Près de trois cent mille dépêches furent expédiées ainsi à Paris, avant l'armistice du 28 janvier 1871. La réunion de toutes ces dépêches imprimées formerait une bibliothèque de cinq cents volumes.

On voit dans la figure 508 l'opération de l'agrandissement, fait à Paris, des dépêches arrivées de Tours. On commençait par emprisonner dans deux lames de verre la pellicule de collodion, et on la plaçait sur le porte-objet d'un microscope photo-électrique, sorte de lanterne magique d'une grande puissance. L'image des caractères agrandis était projetée sur un écran, et des

copistes écrivaient à la liâte le texte qu'ils lisaient sur l'écran.

Quand les dépêches étaient nombreuses, la lecture ne pouvait en être rapide, mais comme la pellicule renfermait seize pages, on pouvait diviser et répartir entre plusieurs écrivains la besogne de la transcription. Les dépêches chiffrées étaient lues à part par le directeur des postes, M. Rampont, et envoyées aux membres du Gouvernement de la Défense nationale.

MM. Cornu et Mercadier perfectionnèrent le procédé de lecture des dépêches microscopiques. La pellicule de collodion fut adaptée sur un porte-glace spécial, auquel itn mécanisme imprima un mouvement horizontal et vertical. Chaque ligne de la dépèche venant ainsi circuler lentement et régulièrement sur l'écran facilitait le travail. j

L'installation de l'appareil photo-élec- | ti'ique et sa mise en train ne duraient pas moins de quatre heures, et il fallait, en outre, quelques heures pour copier les dépèches. ■

On aurait fait certainement de nouveaux progrès dans cet art singulier, s'il eût été appliqué plus longtemps ; mais tel qu'il a été mis en pratique, le procédé de la poste aérienne par pigeons, complété par les dépêches microscopiques sur collodion, doit être considéré comme un des plus admirables résultats scientifiques qu'aient fait naître les impérieuses nécessités du siège de Paris.

Les progrès de la poste aux pigeons furent arrêtés par l'inclémence de la saison. Dès le commencement de janvier 1871, les dépêches reçues à Paris devinrent rares. Le froid enlevait leurs merveilleuses qualités aux messagers ailés, qui, dans les premiers mois, avaient quelquefois réalisé des prodiges de vitesse et d'intelligence.

Citons, par exemple, un pigeon apparte-

nant à M. Derouard, qui fut emporté hors de la capitale, avec le ballon le George-Sand; et qui était de retour à Paris au bout de trois jours. Cinq autres ballons-poste emportèrent cinq fois ce même coureur, qui revint autant de fois, avec les dépêches que la province lui confiait. Il fut blessé, le 23 décembre 1870, par une balle prussienne, aux environs de Paris; mais, recueilli par un paysan français, il fut remis à M. Derouard à la fin de la guerre.

Un autre pigeon appartenant à M. Van Roosebeke ht cinq fois, pendant le siège, le trajet de Paris en province. Il fut tué le 9 novembre 1870, par des paysans français, qui, après s'être aperçus de leur erreur, envoyèrent le pigeon mort au préfet du département de Loir-et-Cher. M. Van Roosebeke le fit empailler.

Telle est l'histoire d'une invention née du siège de Paris, et qui restera acquise à la science et à l'humanité. Que la guerre vienne à replacer une grande cité dans la même sitviation désastreuse où s'est trouvée, en 1870-1871, la capitale de la France, et le moyen si bien mis en pratique par nos savants, viendra leur rendre le même sei'vice qu'il rendit aux habitants de Paris bloqués par les armées allemandes.

En effet, l'enseignement qui est résulté des précieux services rendus par les pigeons voyageurs, pendant le siège de Paris, n'a pas été perdu. Il a été décidé que toutes nos places fortes seraient pourvues d'un colombier, où l'on élèverait des pigeons. En cas d'investissement, des ballons emporteraient des pigeons, qui reviendraient à leur colombier, avec les dépêches qu'on leur aurait conliées.

C'est en 1877 que les colombiers militaires ont été établis en France, à la suite d'un don gratuit qui fut fait au gouvernement

SUPPLÉMENT AUX AÉROSTATS

Fig. 508. — Agrandissement des dépèches microscopiques apportées de I-'aris par les pigeons voyageurs.

par un amateur colombophile, M. la Pene de Ris, de 420 pigeons, parfaitement dressés. L'administration des postes fît construire un colombier modèle, qui pouvait contenir 200 couples. Un colombier semblable a été établi, au Mont-Valérien, pour de jeunes sujets qu'on y élève.

En province, l'art colombophile a également ses petits édifices militaires, qui sont installés à Marseille, Perpignan, Verdun, Lille, Toul et Belfort. En Tunisie, le général Boulanger fonda une poste aux -pigeons entre les points de la Régence que nous occupons militairement et le quartier général de Tunis.

Le nombre total des pigeons messa-

gers que possèdent nos établissements militaires est aujourd'hui de 4 000.

Le budget de la guerre porte un chitïre annuel de 30 000 francs pour ces dépenses.

En vertu d'une loi en date du 3 juillet 1877, le gouvernement a droit de réquisition sur les colombiers civils; et chaque année, on fait un recensement des pigeons voyageurs, comme on fait le recensement des chevaux. La déclaration doit comprendre le nombre de colombiers, celui des pigeons et les directions pour lesquelles ils sont dressés.

A l'étranger, la poste aérienne est tout

aussi bien constituée. L'Allemagne possède, depuis 1874, des colombiers militaires, à Metz, à Strasbourg, où l'on élève 600 pigeons. A Cologne et à Berlin, on en compte 200. Mayence, Posen, Thorn, Kiel, Wilhelmshafen, Dantzig et Thonning ont des stations d'oiseaux, de 200 chacune. Le crédit affecté aux colombiers militaires allemands est de 50 000 francs environ, chaque année.

Le gouvernement allemand stimule l'industrie privée, pour faire naître dans la population le goût du sport colombophile. Diverses sociétés des villes de l'Allemagne se sont réunies, pour organiser des concours et distribuer des prix. La presse politique et la presse technique s'accordent à prodiguer des encouragements à l'élève des pigeons voyageurs, considérée comme une branche de l'art de la gueiTC.

Des rapports suivis existent entre le ministère de la guerre et les sociétés colombophiles de l'Allemagne.

On interne pendant quelques mois des pigeons voyageurs dans les places fortes, au lieu de les élever dans les campagnes. A cet effet, des membres des sociétés colombophiles sont attachés, pendant cet intervalle, aux pigeonniers militaires. Le gardien touche 4 marks par jour de présence dans les forteresses, 5 centimes (4 pfennings) sont alloués pour la nourriture de l'oiseau, pendant son séjour dans la forteresse.

C'est à Cologne que l'on a établi la direction générale des colombiers militaires.

L'Allemagne ne s'est pas seulement appliquée à utiliser à son profit les mœurs des pigeons volants. Elle s'est occupée des moyens d'en paralyser l'utilité, à peu près comme M. Prudhomme recevait son sabre d'honneur « pour défendre les institutions de son pays... et, au besoin, pour les combattre. »

Dans cette prévision, les fortes tètes de l'Ëtat-major allemand ont essayé de dresser des faucons, pour donner la chasse aux pigeons voyageurs.

Cette précaution paraît d'une efficacité douteuse. Comment, en effet, élever des faucons dans des places fortes?

Comment les conserver en captivité, en temps de paix? Comment en trouver un nombre suffisant, au moment de la guerre ?

Du reste, le moyen dannihiler le rôle destructeur du faucon a été trouvé. Il suffirait, comme le font les Chinois, d'attacher à la naissance de la queue du pigeon un sifflet qui, pendant le vol de l'oiseau, fait vibrer l'air, et par son bruit strident effraye le rapace.

D'autres ont dit qu'en plongeant le pigeon, avant de le lâcher, dans une eau à odeur fétide, on éloignei"ait le faucon; de telle sorte que, même sans le sifflet, on assurerait la conservation et le respect de l'agile messager. Tel est du moins l'avis du journal La France colombophile.

L'Autriche n'a que deux colombiers. Tua à Comom, l'autre à Cracovie. On s'occupe de relier par des lignes de pigeons messagers les centres des régions montagneuses servant de frontières, avec les postes qui commandent les crêtes et les défilés de l'intérieur.

La Russie possède d'importants colombiers militaires à Moscou, Saint-Pétersbourg, Kiew, Varsovie, etc. Une ligne régulière va de Saint-Pétersbourg à Krasnoé- Selo. 50 000 francs sont affectés, chaque année, à ce service. On s'occupe de créer de pareils établissements dans les pays nouvellement conquis de l'Asie centrale, où le fonctionnement de la télégraphie électrique est loin d'être toujours assuré.

SUPPLÉMENT A

UX AÉROSTATS

Toutes les places fortes et stations de la frontière dans les provinces de la Russie occidentale et de la Pologne russe sont pourvues de colombiers militaires. Chaque pigeonnier possède un effectif de 250 pigeons. Les employés de ces établissements, qui doivent tous appartenir à la nationalité russe, sont nommés par les commandants des places foi'tes.

La station centrale est établie à Brest- Litowsk, où aboutissent les routes de Varsovie à Moscou et de Kiew à Insterburg.

Pendant les manœuvres d'automne de 1886 on a fait à Varsovie et à Litowsk d'intéressantes expériences sur les pigeons voyageurs.

En Italie l'organisation des colombiers militaires est parfaitement entendue.

On compte dans cet Etat 12 colombiers militaires, et on a même créé un établissement de ce genre à Massaouali, et un autre à Assab, sur la mer Rouge, pour Tes besoins de la guerre dans ces contrées de l'Afrique.

Les colombiers sont distribués en Italie sur un certain nombre de régions correspondant chacune à un groupe de pigeons habitués à faire un voyage déterminé. Le colombier de Rome, par exemple, a son groupe de pigeons d'Ancône. On est parvenu à ouvrir au pigeon toutes les régions à la fois, sans qu'aucun mélange puisse se produire.

Le pigeonnier italien est divisé en plusieurs compartiments, pour que, en cas d'épizootie, on puisse isoler complètement les sujets malades.

Les ouvertures du colombier sont munies d'une petite trappe spéciale, qu'on ouvre lorsqu'on attend les oiseaux, et qui est construite de telle sorte que le pigeon porteur d'une dépêche y reste emprisonné avant qu'il ait pu se mêler

à ses compagnons. En se refermant, la trappe fait agir une sonnerie électrique, qui prévient le gardien de l'arrivée d'un messager.

Le service des colombiers militaires italiens est confié aux directions de l'arme du génie. A chaque colombier est attaché un sous-officier, dit colomhicultem\ que l'on choisit parmi les militaires ayant des connaissances professionnelles sur la matière. Un cours théorique et pratique de colombiculture est professé au Colombier normal militaire de Rome.

Dans les colombiers italiens, les pigeons sont inscrits sur des registres matricules comme les chevaux de troupe.

Les pigeons ne doivent point franchir une distance supérieure à 250 kilomètres. On a cependant fait des exj^ériences pour des trajets d'une longueur très supérieure à ce chiffre. Des pigeons de Cagliari sont revenus de Naples, en franchissant la distance de 450 kilomètres qui sépare ces deux villes. C'est ce qui prouve qu'une puissance continentale pourrait demeurer en relation quotidienne avec ses colonies, si elles étaient suffisamment rapprochées.

En 1885, l'entretien total des 12 colombiers militaires italiens s'est élevé à 12 091 francs, soit à environ 1000 francs par colombier.

En Espagne, \art colombophile militaire n'est pas négligé. Outre la station centrale de Guadalajai'a, fondée en 1879, il existe aujourd'hui des pigeonniers militaires à Madrid, Cadix, Saint-Sébastien, Pampelune, Saragosse, Lérida, Ciudad- Rodrigo et Jaca. On s'occupe d'établir des stations dans toutes les villes espagnoles où il existe des régiments du génie, ainsi que dans les localités suivantes : Santander, Logreno, Oviédo, Gijon, Salanianque, Figueras, Tarragone, Ahnéria et le fort de

Serantes (Biscaye), enfin dans les îles espagnoles.

L'Angleterre possède également une poste par pigeons ; mais de peu d'importance, ce moyen n'ayant pas favorablement attiré l'attention de nos voisins.

Mais c'est la Belgique qui nous présente le vrai modèle en ce genre. C'est, en etï'et, la Belgique qui a aujourd'hui le privilège de fournir aux autres nations les produits de ses colombiers. Les colombiers belges sont parfaitement organisés ; car c'est l'industrie privée qui, dans ce pays, a développé, d'une manière toute spéciale, le dressage des pigeons. Il existe en Belgique plus de 1000 colombiers, renfermant ensemble plus de 600 000 oiseaux. L'élève des pigeons est pour la Belgique une véritable institution nationale. Annuellement, on fait, dans ce pays, plus de 1 500 lâchers de pigeons, et la valeur totale des prix attribués à ces concours dépasse, chaque année, 900 000 francs.

A r^xemple de la Belgique, Paris a institué des lâchers de ingeons et des concours. On prend des pigeons dans les colombiers de Bruxelles, de Bruges, etc., on enferme tous ces coureurs aériens dans un panier d'osier, et on les envoie à Paris, oti on les lâche solennellement, aux portes du palais de rindustrie.

A peine le couvercle d'osier est-il soulevé, que les prisonniers s'envolent, avec la rapidité d'une flèche, en prenant la direction de leur colombier. La plupart reviennent au gîte. Quelques-uns s'égarent, d'autres se perdent, mais le fait est rare. Le pigeon arrivé le premier de cette espèce de concours de vitèsse obtient le prix, et le propriétaire touche l'enjeu qui a été placé sur la tête des autres pigeons, comme dans une sorte de poide.

Dans les colombiers militaires les lâchers de pigeons ont lieu, à des époques déterminées, ainsi que le représente la figure 509, où l'on voit un lâcher de pigeons dans une caserne de Paris.

Ce n'est guère qu'à Paris et dans le nord de la France qu'il existe des colombiers privés. Le nombre total des oiseaux que l'on y élève est d'environ 40000.

En 1873, le journal la Liberté se servait de pigeons messagers pour expédier, de Versailles à Paris, les débats de l'Assemblée nationale. Les oiseaux franchissaient en 10 à 15 minutes la distance entre ces deux villes, et on trouvait avantage à ce genre de service, en raison de la lenteur qu'occasionnaient souvent l'encombrement et les formalités des bureaux télégraphiques.

En Angleterre, sans doute en souvenir de la célèbre opération de bourse de la maison Rotschild en 1815, certains reporters envoient leurs nouvelles de la province à la métropole, par pigeons.

Sur les côtes anglaises, des pêcheurs emportent avec eux des pigeons, qu'ils lâchent avant de quitter le lieu de leur pêche, pour annoncer à leur famille leur déplacement, et faire connaître à leurs vendeurs la quantité de poissons qu'ils vont recevoir.

Le Sport nautique de /'ot<e5/ fait connaître, par la même voie, le résultat des concours de yachts.

A New-York, les capitaines des navires marchands embarquent des pigeons, qu'ils lâchent pour expédier plus tôt, â leur retour, lesnouvelles qu'ils apportentd'Europe, et annoncer la qualité de leur cargaison.

Les paquebots français des grandes lignes de l'Atlantique emmènent aussi, dit-on, quelques pigeons messagers, qu'ils lâcheraient pour demander des secours, en cas d'accident de mer.

On voit, en résume, que la correspondance par les charmants messagers ailés,

SUPPLÉMENT AUX AÉROSTATS

que nous devons aux efforts réunis de la nature et de l'art, rend aujourd'hui des services de bien des genres, et que les résultats obtenus par le dressage et l'éducation des pigeons messagers tendent à donner une extension de plus en plus grande à la poste aérienne.

Il est bon de rappeler que c'est du siège de Paris, et de l'initiative intelligente des colombophiles parisiens, particulièrement de la société colombophile dite de VEspératice, que date cet intéressant mouvement industriel et social. Le siège de Paris, qui suggéra I l'idée de la correspondance par pigeons, fit naître aussi l'aérostation militaire et la télégraphie optique. Le génie scientifique

de la France n'est donc pas prêt de s'éteindre. Il se rallume et brille d'un nouvel éclat, aux jours des crises nationales et des dangers de la patrie.

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