‹ Les merveilles de la science, ou Description populaire des inventions modernesChapitre 22 sur 104 · IG · texte numérisé non relu

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espérer cl croire. Â leurs groupes inquiets se mùlaienl des groupes de Maures qui, tolérés à cause de leur existence inolTensive dans File, raillaient malicieusement, en langue arabe, cette ridicule Babel qui ne devait pas plus remonter le fleuve que la Babel véritable n'avait atteint le ciel. Pourtant, le mépris philosophique ne les rassurant pas tous également, de plus superstitieux piquaient des grisgris (i) maléfiques & la poupe du navire, pour l'en- Iralnerau fond dès qu'il serait lancé dans le fleuve, précaution neutralisée par d'autres gris-g^Hs qu'attachaient les nègres à la proue. Je pense que si Dieu exauçait également la prière de tous ceux qui l'invoquent, même avec sincérité, rien de ce qui doit arriver n'arriverait, et que le navire à vapeur serait resté à la môme place.

« Lorsque Achmet apprit par ses espions que les blancs se disposaient à protéger les Nègres par le concours de ce vaisseau fabuleux, il fut gagné d'un fou rire, et il jura par sa tôte^ par son sabre et par ses amulettes^ que, si un tel événement s'accomplissait, il prenait devant Dieu et ses guerriers l'engagement solennel de remonter le fleuve, à cheval, côte à côte avec le vaisseau

« C'est sous ce ciel brûlant, et au bord de ce fleuve^ que déjà sont rasseiublées les populations les plus lointaines, venues là pour assister au miracle qu'elles ont nié, pour être témoins de la naissance du Messie de la civilisation. Un roi maure, conduit par une étoile, fut autrefois appelé pour que son témoignage révélftt aux peuples de sa couleur la venue du Rédempteur. 11 y a là aussi un roi maure : le miracle, c'est le navire à vapeur.

« Plaçons-nous dansl'ile. La côte de Barbarie ou du désert est occupée par les Maures; la côte d'Afrique, par les Nègres. Aussi loin que l'œil peut se perdre, et rien ne l'arrête dans ces contrées, il ne rencontre d'an bout de l'horizon à l'autre que des Nègres et des Maures. Chaque grain de sable a fécondé un homme, ici, c'est une ligne noire comme du charbon, là une ligne jaune de cuivre. Les blancs restés dans 1 lie ne font pas môme tache entre ces deux sombres couleurs. Pourquoi ces hommes, se donnant la main, ne descendent-ils pas dans l'Ile et n'écrasent-ils pas, dans le choc de leur rencontre, cette poignée de dominateurs, frôle garnison de fiévreux et de soldats énervés ? Pourquoi 7

« C'est que là, au milieu du fleuve, est un symbole de la force unie à l'intelligence ; là est l'arme formidable du progrès, là sont dix-huit siècles de puissance résumés dans une puissance.

« Sur les deux bords éclatent de bruyantes exclamations de haine et de raillerie. Les Maures narguent les Nègres de leur crédulité, et, par orgueil de vengeance plus encore que par conviction, ceuxci leur désignent du doigt les douze bouches à feu

(1) AiuuJeUes.

luisant par les sabords. Les malédictions et les rires de cent mille sauvages se croisent : on dirait deux armées de crocodiles se disputant le droit de boire au fleuve.

« Les deux lignes rivales ne sont débordées que par Achmet, le chef maure. Son superbe cheval, admirablement posé sur une langue de terre, visible à tous par sa taille et par sa blancheur, était prêt à s'élancer dans le fleuve, si le prodige promis s'accomplissait.

« Ordre sévère avait été donné par le gouverneur pour qu'aucune pirogue ou embarcation quelconque ne traversât le fleuve dans la Journée.

a Aucun Nègre ne devait se trouver à bord du bâtiment à vapeur sous peine de mort.

« Ces précautions avaient été prises afin qu'aucun accident ne mit obstacle à la libre navigation du vaisseau et aux évolutions des manœuvres.

« A trois heures de l'après-midi, le canon de la Place du Gouvernement tira : c*était le.signtl du départ.

« Le drapeau blanc flotte sur la terrasse.

« Le gouverneur y parait en grand costume.

« Le navire à vapeur répond par un autre coup de cancu^

« Et deux peuples se lèvent: cent mille hommes, se liant par la main, retiennent leur haleine.

« Il se fit un grand silence.

« On n'entendit bientôt plus que la voix du capitaine de vaisseau, qui, debout à l'arrière, la trompette marine à la bouche, commandait la manœuvre.

« Après ce dernier ordre sacramentel zAdlm! va ! une petite fumée révéla un coaunencement d'exécution.

« Les roues bruirent sourdement. Plus dense, plus obscure, la fumée monte en colonne épaisse; elle devient plus épaisse, plus noire, elle gronde. La poupe se déplace, la proue se remue; mais voilà que le vaisseau, au lieu de vaincre le courant, se laisse aller en pleine dérive ! il est entraîné.

« Les gémissements des Nègres, la joie féroce des Maures, n'ont pas le temps d'aller de leur cœur à leurs lèvres. Noire et rougefltre à la fois, la fumée s'abat comme un long panache sur la côte d'Afrique, au-dessus des arbres d'où partent des nuées de pélicans effrayés. Recevant tout à coup une direction opposée à celle qui avait déterminé le mouvement de recul, le navire s'élance comme un poisson volant au-dessus de l'eau, dompte le courant avec ses nageoires de fer, là où le courant est le plus rapide, dévore les distances, passe tout silencieux, tout noir, tout enflammé, au fi*ont des cent mille spectateurs qu'il baigne d'écume et qu'il enveloppe de fumée, et, pour combler leur étonnement, il lance de sa masse noire, dépouillée, et où pas un être vivant ne se montre, des fusées à la congrève qui brûlent à droite et à gauche des champs destinés d'avance à cette expérience incendiaire.

i La frértétique joie deè Nègres ne peut pas i>îu&sc rendre que la douleur élouîTée des Maures, qui stinfonctTeiil dans le désert camme des Ugrca bïeasca au froni, I écume aux lèvres. Les iNùgres faisaienf dans leur ivresse dloexprîmables conlorsionSf levaient les bras^ &e mordaient^ se précipitaient à terre, où ils creusaient le sable avec leur l<Me, ce qui est cher, eux le plus haut dgne de bonheur ou de désciipuir»

K Achmi^t fut fidèle à sa ni en a ce. Dès que le prodige fut réalisé, du tertre où il domtnail les deux rives, il a'élançd a ehevaldaiis le Oeuve, agitant son sabre, cnant Athûi ! courageusement décidé à lutter de miracle avec le miracle, qu'il avait nié* Après avoir mal- Irisé le Ul descendanl de l'eau, Id où le peu de profundeur ie lui permettait, il fut irrésistiblement eu-

Iratné dan» une ligne perpendiculaire à celle du navire ii vapeur.

« Achmcl coiîlinuoit lou jours ti tMre emporté avec plus de vik'sse. Déjà il est dans le bouillon nemc ni du vaisseau; il jette son sabre pour saisir à deux mains la bride de sou cheval ^ miis son cheval êîoulfe dans celle écume que lui renvoient les roues dans les naseaux. Il plonge, reparaît, hennit, replonge* Achmet, pris éikii& Icsétriers, s'agite en vain ; il surnage, s'enfonce do nouveau, revient on instant, mais pour avoir la tète brisée par les rayons de la roue, 11 y eut une nuance rouge dans le lonrbillon ouvert derrière le vaisseau. Cette mort Tut uo riouveau triomphe pour les Nègres. . . ........ , . »

tt Un mois après cet événeincnl, nos relations commerciales étaient renouées avec toutes les cscalei

du fleuve, jusqu'à Galam^ extrOme limite de nos possessions en Arrique (!)• »

Tel est révcnement dramatique et curieux, qui s'accomplit en présence de M. Léon Gozian.

Reprenons maintenant la suite de notre récit.

La navigation par la vapeur avait à prendre un dernier, et on peut le dire, un sublime essor. Il lui restait à accomplir les voyages de long cours, à essayer de faire, sans désemparer, la traversée de l'Atlantique. C'est en 1836 que s'opéra cette grande et nouvelle phase dans l'évolution de la découverte admirable dont nous racontons l'histoire .

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