CHAPITRE IV
LES CANONS DE MONTAGNE, LE PERSONNEL ET LE MA- TERIEL. — CANONS LE 80. — LES CANONS DEMON- TABLES.
La France possédait depuis longtemps des canons de montagne, mais il n'y avait pas de batteries spécialement affectées à ce service. Cette lacune fut comblée, en 1887,
Fig. 156. — Canon de montagne, de 80 millimètres.
par le général Ferron, alors Ministre de la guerre. Il est, d'ailleurs, surprenant que l'on eût attendu si longtemps pour cette création. En effet, l'artillerie de montagne est la seule qui ait été employée pendant la période, si longue et si tourmentée, de la conquête de l'Algérie. En Tunisie, le général Forgemol ne put se servir que de pièces de montagne. Au Tonkin, on dut armer avec des pièces de montagne les batteries d'artillerie de campagne qui faisaient partie du corps expéditionnaire, commandé par le général Millot, et les canons de campagne ne servirent que pour la défense et l'attaque des places.
Ce n'est pas que la différence de poids entre le canon de campagne et celui de montagne soit très considérable, mais la pièce de montagne est un canon démontable , qui peut être transporté par morceaux, d'un
lieu à l'autre, particularité à laquelle ne prétend pas le canon de campagne.
Pour le dire en passant, les Russes ont trouvé ce procédé si avantageux, qu'ils ont construit un canon de siège démontable, dont ils se sont servis devant Plewna.
Ce que nous venons de dire sur la guerre de montagne suffît pour indiquer les conditions que doit remplir un canon de montagne. Tel qu'il est, tel que le représente la figure 156, le canon de 80, du système de Bange, remplit toutes les conditions voulues. D un transport facile, il ne se prête pas seulement à la guerre de montagne; il ne serait pas moins utile pour la guerre de rues, puisqu'on le hisserait très facilement jusqu'aux étages supérieurs des maisons.
Le canon de 80 millimètres, qui fut définitivement adopté en 1878, est une bouche à feu en acier, rayée à droite, et se char-
Fig. 157.
— Canon de montagne traîné à la liinoniôrc.
géant par la culasse. Elle tire, avec une charge de 400 grammes, un obus, qui pèse 5 kilogr. 600, avec une vitesse initiale de 257 mètres et une portée de 4 050 mètres.
Longueur totale de la bouche à feu. . . lm,200
Longueur de la partie frettée 0m,550
Nombre des rayures 24
Épaisseur de la bouche à feu 15 npilliin.
Prix approximatif 1,700 fr.
La pièce pèse 105 kilogrammes et l'affût 195 kilogrammes. La caisse à munitions, qui contient 7 charges de poudre et 7 projectiles, à savoir 4 obus ordinaires, 2 obus à balles et 1 boîte à mitraille, pèse 58 kilogrammes. Le mécanisme de culasse est identique à celui des canons de campagne du système de Bange. L'affût, entièrement métallique, est pourvu d'un système de freins, pour modérer le recul de la pièce. Ce recul est d'autant plus considérable que le*rapport du poids de la pièce au poids du projectile est plus faible.
Comme le montre la figure 157, l'affût du canon de montagne peut être monté sur un brancard double, appelé limonière. Cette limonière se compose de deux bras, À, d'une entretoise, B, et d'une bande de support, C. La partie centrale de la bande de support s'engage dans le bout de crosse de la flèche d'affût. Alors, le mulet, au lieu de porter la pièce, la traîne. Le second mulet, celui qui transportait l'affût, est attelé en avant du premier, à l'aide de traits, que Ton fixe aux crochets d'attelage des bras de la limonière. On a recours à ce mode de transport dès que l'on marche en terrain peu accidenté.
Dans les montagnes, on charge le matériel sur trois mulets : un mulet porte, comme on le voit sur la figure 158, la pièce de canon. A cet effet, l'animal est pourvu d'un bât, À, en bois et matelassé. Ce bàt est ingénieusement aménagé pour recevoir la charge. Chaque mulet ne doit pas transporter un poids supérieur à 150 kilogram-
SUPPLÉMENT A L'ARTILLERIE MODERNE
Fig. 158. — Mulet portant le canon de montagne.
mes. Gomme le canon lui-même ne pèse que 105 kilogrammes, un seul mulet le porte sans difficulté ; mais il n'en est pas de même pour l'affût, dont le poids total est d'environ 490 kilogrammes. Le colonel de Range a réussi à résoudre ce problème, en divisant l'affût en deux parties : un mulet porte l'affût sans flèche et sans roues; un autre mulet est chargé de la flèche, des roues et de la limonière. '
Les pièces d'artillerie de montagne sont destinées à être portées à dos de mulet, pour Ta traversée des montagnes. Les conducteurs, qui rie montent jamais sur les mulets, sont équipés en servants à pied, chaussés de guêtres, au lieu de bottes, et le bas du pantalon en cuir (fig. 138). -Ils doivent savoir bâter un mulet et arrimer sur le bât les différentes pièces si compliquées du matériel de montagne. C'est toute une éducation spéciale que reçoivent ces soldats. De plus,
S. TV '.II.-
en campagne, ils sont armés du mousqueton, et même d'un mousqueton à répétition. Que de fois n'arrivera-t-il pas, en effet, qu'une batterie d'artillerie de montagne ou une section (composée de deux pièces) sera surprise, dans un défilé, au passage d'un col, par un petit détachement ennemi ! Contre la fusillade,, l'effet du canon seul ne serait pas suffisant. Les canonniers se transformeront alors en fantassins, et feront le coup de feu, comme de simples tirailleurs.
Ce n'est pas seulement en vue des campagnes hors d'Europe que la France a complété son matériel et spécialisé le personnel de l'artillerie de montagne. La nouvelle diplomatie italienne veut que nos anciens compagnons d'armes de Magenta et de Solférino soient aujourd'hui les défenseurs de la triple alliance, et les serviteurs de la po-
litique de M. de Bismark. Il faut donc nous tenir prêts contre une attaque du côté des Alpes. Nos frontières du nord, du nord- est et de Test sont défendues par nos armées et par nos forts, et le rempart des Alpes nous protège contre l'ingrate Italie; mais il importe de fermer les débouchés de cette énorme chaîne de montagnes. C'est dans ce but que douze bataillons de chasseurs à pied sont cantonnés entre Grenoble et Nice, et que chacun des bataillons alpins est pourvu d'une batterie de montagne.
Bataillons et batteries, fantassins et canonniers, ont accompli, dans les Alpes, de véritables tours de force. Ils ont franchi le col de la Béranda, et bien d'autres passages, réputés dangereux. Tous les officiers de ces batteries et de ces bataillons sont membres du club alpin français; ils guident leurs troupes, avec autant de sang-froid que d'adresse, à travers les glaciers et les neiges, sur les pentes escarpées de l'un et de l'autre versant. Aux bersagliers italiens, la France opposerait donc ses bataillons alpins. Dieu veuille que cette lutte fratricide nous soit épargnée 1
Chaque batterie de montagne compte une forge, qui est transportée à dos de mulet, comme les pièces et l'affût La forge proprement dite et le soufflet sont enfermés dans une caisse, qui pèse 44 kilogrammes. Une autre caisse, qui pèse 43 kilogrammes, contient la bigorne et son bloc, le seau et les outils du maréchal ferrant.
Au total, chaque batterie d'artillerie de montagne comprend 6 canons de 80 millimètres, 60 caisses à munitions, 4 forge, 2 caisses d'outils, 6 caisses d'approvisionnement, ï caisse aux instruments et 7 caisses de transport. 57 mulets suffisent au transport de tout ce matériel. En outre, chaque batterie est escortée par une section de munitions d'artillerie, comptant 1 canon et S affûts de rechange, 60 caisses à munitions,
1 forge et 6 caisses transportées par 41 mulets, enfin, par une section de munitions d'infanterie comptant 33 caisses à munitions d'infanterie et 3 caisses à munitions de revolver, plus une forge et trois caisses, portées par 21 mulets.
Les Anglais, dans l'armée des Indes, emploient les éléphants pour transporter leurs pièces d'artillerie. Un seul de ces énormes animaux pourrait porter une demi-douzaine de nos canons de 80. Aussi les artilleurs anglais juchent-ils sur le dos de leurs éléphants des pièces de bien plus gros calibre.