CHAPITRE V
L'ARTILLERIE DE SIÈGE. — RÔLE DE LA.RTILLERIE PEN- DANT LE SIÈGE D'UNE PLAGE. — DESCRIPTION DES CANONS DE 120 ET DE 155, ET DES MORTIERS RAYES. — LES PARCS DE SIÈGE. — LE PARC DE SIÈGE DE L1 ARMÉE ALLEMANDE.
Quel est le but que poursuit l'artillerie de siège? Le colonel Plessix, qui a été professeur du cours d'artillerie à l'École de Saint-Cyr, le définit en ces termes, dans son ouvrage :
« Combattre et réduire au silence la puissante artillerie de la place assiégée, qui comprend généralement des pièces du plus fort calibre; rendre inhabitables les terre-pleins de la fortification; disloquer les abris qui y sont établis; ruiner toutes les défenses de la place; ouvrir, de loin- si cela est possible, les remparts à. -l'armée -assiégeante, en détruisant les escarpes de là fortification et en renversant les parapets dans le fossé, de manière à former des rampes praticables aux colonnes d'assaut (1). »
On ne saurait être plus précis; pourtant quelque nombreuses que soient, d'après le colonel Plessix, les obligations de l'artillerie de siège, il en est une qu'il a négligée,
(t) Cours spécial pour les sous-officiers, 1 vol. in-8°, chez Baudoin.
SUPPLÉMENT A L'ARTILLERIE MODERNE
Fig. 159. — Canon de siège de 155 millimètres, du colonel de Bauge.
et nous nous garderons bien de lui en faire un reproche. L'artillerie de siège peut être appelée à bombarder la ville. Ce mot de bombardement éveille sans doute de cruels souvenirs, et ce n'est pas nous qui inviterons nos artilleurs à faire subir jamais, aux villes qu'ils assiégeront, le traitement qui fut infligé par l'artillerie allemande aux habitants de Strasbourg, de Phalsbourg, deBelfort, de Toul, de Longwy et de Paris. Il ne faut pas perdre de vue, pourtant, que le premier devoir du général en chef consiste à ménager le sang de ses soldats, et que tout est préférable à un assaut. Puis, dans la guerre future, les villes elles-mêmes, entourées de forts situés à des distances qui varient entre sept et douze kilomètres, ne seront que très rarement atteintes par les obus. Il est bien évident, au contraire, que
les forts seront bombardés à outrance. Il ne manque même pas d'adversaires de la fortification qui ont appliqué aux forts détachés entourant Paris l'épithète, peu flatteuse, de « nids à bombes ».
Les considérations humanitaires n'ont rien à voir dans l'espèce ; un fort est un ouvrage défendu par des soldats, attaqué par d'autres, et tous les moyens sont bons pour le détruire, y compris la dynamite et la mélinite. Nous ne sommes plus au xviii0 siècle; à mesure que la civilisation se développe, la guerre apparaît avec des raffinements plus cruels, et se fait plus féroce. Où est l'époque où nos chevaleresques aïeux criaient à leurs ennemis : « Messieurs les Anglais, tirez les premiers! » Les Prussiens ont changé cela : aujourd'hui, c'est à qui tirera le premier et de plus loin !
Fig. 160.
Frein hydraulique d'affût.
On le voit, l'artillerie de siège a des occupations aussi nombreuses que variées; encore ne lui est-il pas toujours facile de s'acquitter d'une seule de ces missions. Au fond, nous assistons, depuis des années, à
un véritable duel entre l'artillerie et le génie. Les officiers du génie ont usé de mille ressources pour s'abriter contre les -obus; l'artillerie, piquée au jeu, a redoublé d'efforts pour démolir l'escarpe en pierre ou le talus
Fig. 161. — Affût du canon de siège de 155 millimètres.
du rempart cacbé derrière d'énormes ouvrages en terre.
Ouvrir une brèche dans un rempart n'est pas une tâche aussi facile qu'on serait tenté de le croire. Si le tir est précipité, les premiers blocs de terre qui tombent forment obstacle, et arrêtent la chute des autres terres. Le sommet du talus s'écroule, mais
pour refaire plus bas un autre talus, sou^ vent infranchissable. Il est vrai que ceux qui ont trouvé des lois pour construire ont aussi découvert des lois pour démolir. On procède au tir contre les défenses dans un ordre régulier, par rangées successives, en découpant des escaliers dans le mur du rempart, de telle façon qu'un morceau tout
SUPPLÉMENT A L'ARTILLERIE MODERNE. 189
Fig, 162. — Canon de 155 millimètres, court, pour siège.
entier de l'escarpe s'écroule à la fois, et livre passage aux soldats qui, dans les tranchées profondes, attendent le signal de l'assaut.
Le canon de 155, construit par lé colonel de Range, et que nous représentons par la figure 159 (p. 187), se prête à merveille à ce genre de tir.
Ce canon, dont le diamètre, comme le dit son nom, est de 155 millimètres, à la bouche, est en acier, rayé h droite, se chargeant par la culasse. Il pèse 2 530 kilogrammes et tire, avec une charge de 8 kil. 750, un obus qui pèse 40 kilogrammes, dont la
vitesse initiale est de 464 mètres et la portée exacte de 9 100 mètres.
Longueur totale de la bouche à feu . . . 4™ ,200
Longueur de la partie frettée S^OIS
Nombre des rayures 48
Épaisseur de la pièce. 52mm,5
Prix approximatif de la pièce.. 17,800 fr.
Le corps du canon est formé d'un tube en acier fondu, martelé et trempé à l'huile, renforcé par deux rangs de frettes, à sa partie postérieure. Ces frettes sont en acier puddlé, fabriquées par enroulement et trempées. Celles du premier rang sont au nombre
de 10 ; elles sont posées sur le tube, au diamètre de 300 millimètres, avec un serrage de 45 centièmes de millimètre. Les frettes du second rang, au nombre de 6, sont posées par -dessus les frettes du premier rang, au diamètre de 370 millimètres, avec un serrage de 55 centièmes de millimètre.
Le mécanisme de fermeture de la culasse est le même que celui du canon de 90 ; les dimensions seules sont différentes. Il en est de même pour l'obturateur.
Au début, on s'était contenté, pour modérer le recul, d'engager des sabots d'enrayage sous les roues de la pièce. Ce procédé étant insuffisant, la direction de l'artillerie a fait munir les affûts des canons de 153, de freins hydrauliques, du modèle 1883.
Le frein hydraulique représenté par la figure 160 (p. 188) se compose d'un cylindre dans lequel se déplace un piston P, guidé par une tige T. La tige T est reliée à l'affût B de la pièce ; le frein est attaché, en A, à un pivot en acier fixé sur la plate-forme. On verse entre le piston P et l'affût B un mélange de 60 parties de glycérine et de 40 parties d'eau. Le coup part, l'affût recule, en entraînant la tige T, et, par conséquent, le piston P. Au fur et à mesure que ce piston recule, il comprime le mélange de glycérine et d'eau, et la résistance de ce mélange augmentant progressivement fait obstacle au recul de la bouche à feu, et l'arrête assez vite. Une fois le recul limité, le mélange de glycérine et d'eau comprimé tend à se dilater, en repoussant le piston P ; le piston, à son tour, entraîne vers l'avant la tige T, laquelle ramène l'affût à sa position primitive.
Il est inutile d'insister sur les avantages de ce système. Autrefois, les mouvements de mise en batterie éveillaient l'attention de L'ennemi et lui permettaient de régler son tir; l'application du frein hydraulique, qui rend inutile tout mouvement du pointeur, les a supprimés; c'est double bénéfice de temps et de sécurité.
Le canon de 155 lance des obus ordinaires, des obus à balles, des boîtes à mi^ traille et des obus de rupture. Le type des obus de rupture n'est pas encore définitivement adopté. Tout ce que l'on peut dire avec certitude, c'est que ces projectiles, destinés au tir contre les coupoles cuirassées, seront en acier.
L'obus ordinaire est en fonte ; il reçoit une charge intérieure d'un kilogramme 400 de mélmite, et est armé d'une fusée percutante de siège.
L'obus à balles est en fonte aussi, un peu moins long que l'obus ordinaire, rempli do 270 balles en plomb durci, et de 450 grammes de poudre MC30. La boite à mitraille contient 429 balles en plomb durci reliées entre elles par du soufre fondu ; elle pèse 40 kilogrammes.
La charge du canon de 155 est enfermée dans un sachet de toile amiantine incombustible ; le poids de cette charge varie avec le tir que Ton veut obtenir.
C'est une observation que nous ferons une fois pour toutes, et qui s'applique à toutes les pièces de siège : si l'on tire sur un but découvert, on emploie le tir de plein fouet et la charge normale de 8kilûS,750 ; mais si l'on se propose d'atteindre, et c'est le cas le plus fréquent dans la guerre de siège, un but protégé par des épaulements, c'est au tir indirect qu'il faut avoir recours. Les charges affectées à ce dernier genre de tir, pour le canon de 155, sont de 7, 6 et 5 kilogrammes. Elles sont renfermées dans des sachets, comme la charge normale, et pour conserver à ce sachet une longueur invariable, chose nécessaire, puisque la longueur de la chambre à poudre du canon est toujours la même, on place audessus de la poudre un cylindre en carton.
L'affût du canon de 155, que nous représente la figure 161 (p. 188), est entièrement métallique, et permet d'utiliser le canon, soit comme pièce de siège, soit comme pièce
SUPPLÉMENT A L'ARTILLERIE MODERNE
de place, c'est-à-dire de l'installer derrière les retranchements d'une batterie de siège ou sur les terre-pleins d'une forteresse. Cet affût se compose de deux flasques, de deux roues, d'un essieu de siège, d'un système de pointage et de deux sabots d'enrayage. Ces sabots ne sont utilisés que pour le transport de la pièce. Pendant le tir, on les met de côté et c'est le frein hydraulique, seul, qui fait obstacle au recul de la pièce. Les flasques sont en tôle d'acier épaisse de 15 millimètres ; elles sont réunies entre elles par des plaques en tôle de 5 millimètres d'épaisseur. A l'avant de l'affût, elles sont reliées par une plaque en tôle d'acier; cette plaque est destinée à maintenir l'écartement des flasques. Pour le transport de la pièce, on rattache l'affût à un anant^train de siège.
L'artillerie de siège ne comprend pas uniquement des canons de 155. Pour satisfaire aux multiples obligations que nous avons énumérées plus haut, il faut être pourvu d'un matériel plus varié. Tantôt l'assiégeant sera très éloigné de la place, tantôt il en sera très rapproché. Bans l'un ou l'autre cas, des bouches à feu essentiellement distinctes seront mises en batterie. Notre artillerie de siège compte, à l'heure qu'il est, huit modèles de bouches à feu :
Le canon de 95; — le canon de 120; — le canon de 165 long; — le canon de 155 court; — le canon de 220; — un mortier rayé de 220 ; — un mortier rayé de 270 ; — un mortier à âme lisse de 15.
Le canon de 155 court (fig. 462, p. 189) est destiné au tir plongeant. Il ne mesure que 2m,40 de longueur, tandis que le canon de 155 long, que nous venons de décrire, a 4m,20. Cette bouche à feu ne pèse que 1025 kilogrammes; mais elle tire les mêmes projectiles que le canon de 155 long. Dans la figure 4 62, on voit un canon de 155
court tirant sous un angle voisin de l'angle droit.
Le canon de 120 long (fig. 163, p. 192) est en acier, rayé à droite, se chargeant par la culasse. Il pèse 1 200 kilogrammes et tire, avec une charge de 4k,500 de poudre SP, un projectile qui pèse 18 kilogrammes! avec une vitesse initiale de 480 mètres et une portée de 8 650 mètres. Sauf ses dimensions, qui sont plus restreintes et que nous indiquons dans le tableau suivant, le canon de 120 est l'image fidèle du canon de 155.
Longueur totale de la bouche à feu. . . 3m}25,0
Longueur de ïa partie frettée. 3mf 180
Nombre des rayures 36
Épaisseur de la pièce 50 millim.
Prix approximatif. 8,000 fr.
Il n'y a qu'une rangée de frettes, qui sont au nombre de 17. Quand la pièce est munie de sa culasse, elle se tient en équilibre sur ses tourillons ; les calculs ont été faits de la sorte afin de permettre le tir sous de grands angles. L'affût est métallique ; on y voit, comme dans l'affût de 155, deux flasques métalliques, deux roues, un essieu de siège, un système de pointage et un frein hydraulique.
L'obus ordinaire est rempli avec 800 grammes de mélinite et armé d'une fusée percutante de siège. L'obus à balles contient 150 grammes de mélinite et 214 balles en plomb durci.
La boîte à mitraille (fig. 164, p. 192) renferme 228 balles en plomb durci; chacune de ces balles pèse 44 grammes* La charge normale est de 4k,500 de poudre SP^. Pour le tir plongeant on fait usage de charges de 4kilog., de 3\500 et de 2*,500.
Nous avons décrit au chapitre I le canon de 95, qui figure à la fois dans le matériel de l'artillerie de siège et de l'artillerie de place.
Il nous reste à parler dés mortiers de
Fig. 163. — Canon de 120 millimètres, long, pour siège.
siège suivant les règles classiques. Quand les sapeurs étaient sur le point d'atteindre les chemins couverts, les mortiers criblaient de bombes les terre-pleins et les abords des remparts, pour forcer les défenseurs à se réfugier au loin, et frayer le passage aux troupes d'assaut.
Aujourd'hui, les gros canons qui garnissent les remparts des forts démonteraient bien vite les batteries d'anciens mortiers dont se seraient pourvus les assiégeants. Il a donc fallu créer des mortiers de plus grand calibre. En 1878, on mit à l'étude un projet de mortier de gros calibre, et, deux ans plus tard, le ministre de la guerre ordonnait la fabrication du mortier rayé de 220 millimètres, proposé par le colonel de Range.
La figure 165 représente cette énorme bouche à feu, qui pèse 2 130 kilogrammes, et qui lance, avec une charge de 6k,350J) un projectile du poids de 98 kilogrammes. La vitesse initiale du projectile n'est que de 260 mètres et sa portée de 5 500 mètres.
gros calibre employés dans la guerre de siège.
Autrefois, c'est-à-dire aux xviic et xviii0 siècles, quand la guerre consistait surtout
Fig. 164. — Boîte à mitraille du canon de siège, de 120mill.
à assiéger des villes et se faisait à petites journées, les mortiers entraient pour une très large part dans l'armement des troupes assiégeantes. On faisait alors la guerre de
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Ce projectile a une longueur de 610 mil- sa vitesse initiale est relativement très . limètres et un diamètre de 219 millimètres, faible, c'est qu'il est uniquement destiné au On le remplit avec 6*, 540 de mélinite. Si tir plongeait, et l'on sait que plus la vitesse
initiale est considérable, plus la trajectoire mettre le tir sous les angles compris entre
est tendue. 0 et 60 degrés. Le projectile pesant 98 ki-
L'affût du mortier de 220 millimètres est logrammes, on a été obligé d'imaginer un
métallique, et disposé de manière à per- dispositif spécial pour le chargement de la
S.' T. II. . . 4*8
pièce. Notre dessin représente la pièce au moment où l'obus vient d'être introduit dans la culasse ouverte.
La commission d'expériences de Calais a essayé un mortier rayé, de 270 millimètres. Voici quelques renseignements sur ce canon :
Longueur totale de la bouche à feu. . . 3m,200
Longueur de la partie frettée 2ra,500
Nombre des rayures 80
Longueur de la partie rayée 2m,242
Épaisseur de la pièce 45 millim.
Poids de la pièce ; . . 5,750 kilos.
Poids du projectile 170 kilos.
Poids de la charge 8 kilos.
Portée de la pièce 5,200 mèt.
Les mortiers lisses, dont nous avons parlé dans les Merveilles de la science (1), ont été maintenus pour la guerre de siège et l'armement des places fortes. Ils sont susceptibles de rendre encore des services pour le tir plongeant à courtes distances.
L'artillerie belge a expérimenté tout récemment, au polygone dé Brosschaet, un mortier rayé de 9 centimètres, fabriqué en acier de Seraing, d'après un tracé établi à la fonderie de canons. Ce mortier, analogue au mortier Krupp de même calibre, a une portée de 3 500 mètres.
C'est le cas de remarquer qu'on en est revenu de nos jours aux grandes subdivisions de l'artillerie à âme lisse, c'est-à-dire qu'après avoir admis pendant quelques années que le tir tendu des premiers canons rayés, ainsi que leur tir courbe, suffisaient à toutes les exigences d'un siège, on a dû fabriquer h nouveau des obusiers et des mortiers rayés. Avec cette division très naturelle le mortier joue désormais un rôle nettement défini, qui consiste à lancer des bombes et des obus à balles, et l'on est conduit à se demander s'il est urgent de construire des mortiers énormes tirant à des distances où les anciens mortiers lisses n'ont jamais eu la prétention d'atteindre.
v (1) Tome III, page 399.
A l'étranger, ces idées ont prévalu. Le mortier autrichien ne pèse que 80 kilogrammes, le mortier italien 100 kilogrammes, le mortier russe 90 kilogrammes.
L'affût du mortier autrichien est, pour les déplacements, muni d'un essieu et de deux roues en bois. On le transforme en brouette, à l'aide de deux bras de limonière, et rien n'est alors plus facile que de le promener tout le long d'une tranchée, et même d'une tranchée à une autre. A 1 500 mètres, on emploie ce mortier pour atteindre, au moyen d'obus ou de shrapnels (obus à balles) les troupes et les servants des pièces derrière les épaulements. Avec une charge de 50 grammes, le projectile est envoyé à 400 mètres et l'écart probable, en direction, ne dépasse pas un mètre. Avec une charge de 140 grammes, la bombe va jusqu'à 1150 mètres et l'écart probable, en direction, n'est que de 2 mètres ; c'est-à-dire que le tir est presque rigoureusement précis.
L'artillerie espagnole possède un mortier rayé de 15 centimètres, qui, monté sur son affût, repose sur une plate-forme pourvue de roues. On transporte à la fois la pièce, l'affût et la plate-forme, le tout rattaché à un avant-train de campagne. Cet avanttrain contient 12 projectiles, et le poids total de cet étrange véhicule n'est pas sensiblement supérieur au poids d'un canon de campagne.
L'artillerie belge a suivi cet exemple; elle est en train de construire un mortier monté sur plate-forme, avec deux roues en fer du type Arbel; le roulage n'aurait lieu que du parc ou des magasins jusqu'à l'emplacement de batterie. L'affût est brêlé sur la plate-forme, pendant le transport. L'avant-train renferme vingt projectiles, les charges et les accessoires de la bouche à feu.
C'est dans cette voie certainement que s'engagera l'artillerie française. Les mortiers de très grandes dimensions sont d'un emploi difficile; il est curieux de les expéri-
SUPPLÉMENT À L'ARTILLERIE MODERNE
menter ; mais il serait au moins oiseux d'en fabriquer davantage.
Nous terminerons ce chapitre par quelques mots sur les parcs de siège.
Il est nécessaire, si l'on ne veut pas être pris au dépourvu , d'organiser, en temps de paix, des parcs de siège, c'est-à-dire de vastes agglomérations de canons de siège, avec toutes leurs munitions, leurs pièces de rechange, leurs artifices et leurs accessoires de toute nature. Aucun renseignement officiel n'a encore été publié concernant les parcs de siège français; nous nous garderons donc de commettre à ce sujet la moindre indiscrétion. Mais nous possédons des renseignements très précis sur les parcs de siège de l'armée allemande.
Il en existe deux, l'un à Posen, l'autre à Coblentz, aux deux frontières de l'empire. Chacun de ces parcs ce compose de :
40 canons de 90 ; — 420 canons de 120 ; — 420 canons de 1S0 ; — 40 canons courts de 150 ; — 40 mortiers rayés de 210 en bronze ; ■ — 40 mortiers lisses de 150 ; — 150 fusils de rempart.
Soit, au total, 400 pièces et 150 fusils de rempart. L'approvisionnement de ces parcs de siège est très considérable. Yeut-on en avoir une idée? Prenons les chiffres officiels des rapports du grand État-major allemand.
Au siège de Paris, depuis le 22 décembre 1870 jusqu'au 26 janvier 1871,' l'artillerie de siège allemande consomma 110 286 projectiles et gargousses, et devant Strasbourg, pendant le bombardement de cette ville, les Allemands tirèrent 117 575 obus, 3 883 obus de rupture, 20 589 obus à balles, 60 027, bombes, 60 113 balles de fusils de rempart et 131 935 balles de fusils Mauser.
De pareils chiffres donnent le vertige, comme le disait le général Farre, et Ton se demande comment les armées de siège assureront, dans l'avenir, leur ravitaille-
ment en munitions. Il est vrai que notre matériel de siège, comme nous aurons l'occasion de le rappeler au chapitre suivant, nous servirait aussi, le cas échéant, comme matériel de place, et que notre principal souci doit être de nous défendre contre toute agression. A ce point de vue, nous pouvons reposer tranquilles : notre armement défensif est complet. Si nous dépensons des centaines de millions, tous les ans , pour perfectionner notre outillage militaire, les idées de justice et de droit ont pourtant fait quelques progrès chez les nations européennes, et toute guerre purement offensive, préméditée, dirigée contre nous, déterminée seulement par des pensées de rapine et de conquête, paraîtrait odieuse à l'Europe entière, au monde civilisé, peutêtre même aux sauvages!