CHAPITRE YI
L'ARTILLERIE DE FORTERESSE ET DE CÔTES. — DESCRIP- TION DU MATÉRIEL D'ARTILLERIE D'UNE PLACE FORTE. — EMPLOI DES CANOISS A TIR RAPIDE, POUR LA DÉFENSE DES PLACES.
Nous entreprendrions une nomenclature fastidieuse, si nous voulions décrire en détail le matériel de l'artillerie française, qui est destiné à la défense de nos forteresses et places. On en comprendra très facilement la raison. L'artillerie de campagne ne peut employer que des canons d'un modèle uniforme, puisque les batteries accompagnant les corps d'armée se meuvent au loin, souvent en pays étranger, toujours à grande distance des arsenaux. Il est donc indispensable que les sections d^artillerie portent le ravitaillement, en munitions, de ces batteries, et chacune de ces sections peut être envoyée vers chacune de ces batteries! D'où l'absolue nécessité d'avoir, pour les guerres de campagne, un seul type de canons, et un seul type de
projectiles. Nous n'avons que trop souffert, en 1870, de l'excessive variété de notre armement. Pendant cette guerre, on apportait des obus Withworth aux batteries de 7, et réciproquement !
Il en est tout autrement dans une place forte ; on peut y employer n'importe quel canon,, pourvu que les abris de la place renferment une quantité suffisante de projectiles et de gargousses pour alimenter le tir de cette pièce. Quel que soit le nombre des pièces de divers modèles affectés au service des remparts d'un fort ou d'une place, rien n'est plus aisé que de les approvisionner à coup sûr, avec ordre, sans aucune confusion possible.
L'artillerie française a largement tenu compte de ces considérations. Depuis 1870, tous ses efforts ont été dirigés vers l'artillerie de campagne et vers l'artillerie de siège. N'oublions pas, d'ailleurs, que si par malheur notre territoire était envahi de nouveau, les canons de nos parcs de siège serviraient tout aussitôt à la défense des forts.
D'une façon générale, on peut dire que l'artillerie de place comprend toutes les pièces de gros calibre qui n'ont pas encore été mises hors de service. Il est de toute évidence que l'Etat dépenserait inutilement des sommes considérables, si l'on garnissait de canons neufs et très coûteux les remparts de certaines villes, presque déclassées, et dont, tout au moins, le rôle, en temps de guerre, serait sans importance.
Somme toute, voici la liste complète des bouches à feu qui figurent sur nos remparts :
Le canon rayé, en acier, de 95 ; : — le canon rayé, en acier, de 120; — Je canon rayé, en acier, de 155 (long); — le canon rayé, en acier, de 220 (long); — le mortier rayé, en acier, de' 220; — le mortier lisse, en bronze, de 32 ; — le mortier lisse, en bronze, de 27; — le mortier lisse, en bronze, de 15 ; — le canon rayé, en bronze,
de 138; — le canon rayé, en bronze, de 24 ;
— le canon rayé, en bronze, de 12; — le canon rayé, en acier, de 7; — le canonrayé, en bronze, de 5 ; — le canon rayé, en bronze, de 8; — le canon rayé, en bronze, de 4; — le canon obusier, lisse, de 16; — les obusiers lisses, de 15 et de 16;
— la mitrailleuse de Reffye ; — le canon revolver Hotchkiss.
Nous avons décrit la plupart de ces bou-
Fig. Ï66. — Boîte à mitraille du canon revolver.
ches à feu, soit dans les Merveilles de la science, soit dans les chapitres de ce Supplément consacrés à l'artillerie de campagne et à l'artillerie de siège. Le canon de 138 millimètres, qui entre pour une assez large part dans l'armement de nos places de seconde ligne, n'est autre chose que l'ancien canon de 16 lisse, modifié par le général de Reffye. À l'heure tragique où la France, vaincue et démembrée, redoutait une nouvelle agression, de Reffye eut l'heureuse idée, puisque le temps pressait, de rayer les canons de 16, et de les transformer en canons se chargeant par la culasse. Cet essai, très hardi, fut couronné de succès,
SUPPLÉMENT À L'ARTILLERIE MODERNE
Fig. 167. — Canon de 188 millimètres, tirant sous casemate.
et donna des résultats inespérés. Avec une charge de. poudre de 3 kilogrammes 540, le canon de 138 envoie, à la distance de 7 700 mètres, un projectile qui pèse 23 kilogrammes 750. L'obturation était obtenue, comme dans les autres pièces du système de Reffye, à l'aide d'une gargousse métallique. Les affûts avaient également été remaniés, et permettaient le tir de la pièce sous un angle de 40 degrés au-dessus de l'horizon.
Les mitrailleuses et les canons-revolvers Hotchkiss, dont nous avons parlé au chapitre III, sont réservés pour le flanquement des fossés ; les mitrailleuses Reffye sont aussi destinées à cet usage.
Le canon-revolver Hotchkiss est formé, ainsi qu'on l'a vu dans ce chapitre, par la réunion d'un arbre et de cinq canons en acier. Ces canons ont un calibre uniforme .
de 40 millimètres ; ils sont parallèles et rayés à droite ; deux disques les fixent autour de l'arbre ; la culasse est un bloc de fonte cylindro-prismatique, muni de chaque côté d'une oreille qui sert à l'assujettir dans le châssis ; sa tranche antérieure porte sur la partie supérieure un évidement de forme circulaire. Le mécanisme se compose d'un arbre en acier qui est mû par une manivelle de manœuvre en fer, placée sur le côté droit. Après cinq tours de manivelle, le faisceau a terminé sa révolution complète et le canon est ramené exactement à la position qu'il occupait avant le commencement du premier tour. On peut ainsi tirer jusqu'à 60 coups par minute.
La cartouche à balles du canon-revolver est formée d'itn étui en laiton et d'une boite à balles. Cette boîte à balles (fig. 166) est un cylindre en laiton, dans . lequel on
introduit 24 balles sphériques en plomb durci. Chacune de ces balles pèse 32 grammes ; elles sont reliées les unes aux autres à l'aide de sciure de bois; la cartouche est chargée avec 90 grammes de poudre à canon ordinaire.
Pour les bouches à feu rayées qui étaient en service avant J 870, on s'est contenté de remanier de fond en comble les affûts, et de les approprier au tir, sous des angles de 10 à 27 degrés. En outre, de nouveaux affûts ont été construits pour le tir des pièces placées dans les casemates et dans les tourelles.
Ces pièces sont exclusivement destinées au llanquement des fossés. Nous décrirons, dans une autre partie de cet ouvrage (chapitre X) la fortification actuelle, dite fortification 'polygonale.
Disons, en passant, qu'autrefois l'abord des remparts était surveillé par les artilleurs installés dans les bastions. Chaque portion de l'enceinte d'une place ou d'un fort était comprise entre deux bastions, pourvus de canons, dont les feux se croisaient, et qui pouvaient tirer à mitraille sur les troupes d'assaut. Aujourd'hui, comme nous le dirons, un petit ouvrage situé dans le fossé, et nommé caponnièrë, remplace les bastions. La caponnière est protégée par d'énormes revêtements ; elle est même, dans plusieurs forts, surmontée d'une coupole métallique, armée de canons à tir rapide. Les pièces installées au fond des caponnières tirent au ras du fossé, par d'étroites embrasures ; c'est pour cette raison que l'on a dû les fixer sur des affûts spéciaux.
Ces affûts de casemate que nous représentons dans la figure 167 (p. 197) sont entièrement métalliques, le système de pointage se prête au tir depuis l'angle de 10 degrés au-dessous de l'horizon, jusqu'à l'angle de 14 degrés au-dessus de l'horizon. Aussi les canons de casemate sont-ils également utilisés pour la défense de la contrescarpe et
pour celle du fossé. Le poids de ces affûts varie de 430 à 500 kilogrammes.
D'autres pièces, empruntées à la marine, sont également affectées à la défense des places. Elles font donc aussi partie de l'artillerie de côtes, dont nous allons entreprendre la description. Auparavant, il nous faut signaler de curieuses expériences faites tout récemment, et qui concernent l'emploi des canons à tir rapide, pour la défense des places et des côtes. Avec l'usage des obus à mélinite, et d'une façon générale, des obus contenant des explosifs, les parapets les plus épais sont voués à une prompte destruction; c'est tout au plus si les défenseurs d'un fort réussiront à se garer. Quant à rendre coup pour coup à l'artillerie de l'assiégeant, c'est, dès à présent, une prétention tout à fait chimérique. Dans ces conditions, il est clair que l'assiégé bornera son ambition à repousser les troupes d'assaut. Quelle serait alors l'utilité d'une grosse pièce, même si elle est montée sur. affût de casemate ou de tourelle et si elle tire, comme le canon de 138 représenté sur la figure 167, par une embrasure où n'atteignent pas les projectiles de l'assiégeant? Quand l'assiégeant aura plus ou moins réduit au silence les batteries de l'assiégé, les défenseurs n'auront plus à compter que sur les canons à tir rapide, pour prolonger leur résistance.
Des expériences ont été faites à ce sujet, à Lydd, en Angleterre. L'amirauté anglaise avait le projet de remédier à l'infériorité dés batteries décotes, qui, elles aussi, sontpresqu'exclusivement armées de canons de gros calibre tirant assez lentement. Ces batteries sont, par conséquent, à la merci d'un hardi coup de main tenté par les compagnies de débarquement de l'escadre ennemie, et les observations qui précèdent s'appliquent aussi bien aux batteries situées le long de nos côtes qu'à celles qui garnissent les terrepleins de nos forts.
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Les seuls adversaires d'une côte fortifiée ne sont pas les bâtiments cuirassés, mais aussi lés bateaux-torpilles, les sloops et les troupes de débarquement. Avec les lourdes pièces de place ou de côte, il est difficile de tirer sur un but qui se déplace constamment ; mais on obtient aisément ce résultat avec des canons à tir rapide. Si les troupes de débarquement — ou les colonnes d'assaut d'un fort — apparaissent dans une direction inattendue, il est souvent impossible d'amener les grosses pièces de ce côté. On peut , au contraire, garnir de canons à tir. rapide toute la ligne de défense; car les canons à tir rapide, de petites dimensions, ne coûtent pas très cher, et c'est une considération à méditer, h présent que les budgets de la guerre et de la marine subissent une constante et inquiétante augmentation.
Même au début d'un siège, les canons à tir rapide rempliront un rôle important dans la défense active des postes extérieurs les plus avancés. Si l'assiégeant fait des progrès, les batteries improvisées construites par les défenseurs de la place seront démolies et désarmées, de façon à ce que leurs gros canons ne tombent pas au pouvoir de l'ennemi ; mais rien ne s'opposera à ce qu'on y laisse des canons à tir rapide, dont les projectiles gêneront les tirailleurs de l'assiégeant, ainsi que ses sapeurs, occupés à tracer les cheminements vers les remparts. Le canon Nordenfelt, par exemple, de 47 millimètres de diamètre, pèse 216 kilogrammes, et tire, avec une charge de 790 grammes, un obus de 1 kilo 50, avec une ; vitesse initiale de 630 mètres ; ce canon peut tirer jusqu'à 32 coups par minute.
Le canon-revolver Hotchkiss, employé par la marine française, a le même diamètre; il pèse 223 kilogrammes, et lance, comme nous l'avons dit, avec une charge de 790 grammes, un projectile de 4 kilo 50, avec une vitesse initiale de 600 mètres. Le mode de pointage est le même que celui de notre mitrailleuse.
Notre artillerie de côte emploie :
Le canon de i 6 centimètres ; — le canon de 27 centimètres ; — le canon de 32 centimètres; — Fobusier de 22 centimètres ; — le canon de 240, en acier; — le canon de 19 centimètres.
Toutes ces pièces sont installées à poste fixe, dans des batteries, casemates ou tourelles ; elles sont, comme nous l'avons dit plus haut, également employées pour l'armement de nos forts.
La bouche à feu la plus importante construite de nos jours pour la défense des côtes est le grand canon en acier appartenant au système de Range et qui esl du diamètre de 240 millimètres.
Nous représentons cette dernière bouche à feu dans la figure 168.
Le grand canon de 240 pèse 14,000 kilogrammes ; ses dispositions essentielles ne diffèrent pas de celles du canon de 435. Avec une charge de 38 kilogrammes de poudre SP, ce canon tire un obus, qui pèse 152 kilogrammes et qui contient 5 kilogrammes de mélinite. L'affût est à frein hydraulique; à l'arrière de l'affût existe une potence de chargement, qui sert à amener le projectile en face de la culasse ouverte. Pour donner à la pièce l'angle de tir convenable, l'affût est muni d'un appareil spécial de pointage en hauteur.
Les autres pièces de côtes ne méritent pas une description spéciale : les unes ont été décrites dans notre précédent ouvrage ; les autres ne diffèrent pas suffisamment des pièces du système de Range dont nous avons déjà longuement parlé.
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