‹ Les merveilles de la science, ou Description populaire des inventions modernes. Suppléments. 6Chapitre 65 sur 130 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LES TORPILLEURS. — TORPILLEURS DE HAUTE MER. — ACCIDENTS SURVENUS AVEC DES TORPILLEURS. — RÔLE DES TORPILLEURS DANS LES GUERRES MARITIMES.

Après avoir chargé les torpilles avec les nouveaux, explosif s créés par la chimie (les, dérivés delà nitro-glycérine, lefulmi-coton, les fulminates, les picrates, la mélinite) et avoir muni ces engins destructeurs d'un mécanisme qui les dirige automatiquement vers le but, on a transformé cette tactique meurtrière. Au lieu de s'en rapporter aux éventualités de la mer,, pour lancer les brûlots modernes, on a voulu aller chercher, à coup sûr, le navire ennemi, en mer ou dans les rades.

Pour y parvenir, on a construit un nouveau type de bâtiments, pourvus de qualités nautiques variées, mais toujours d'une excessive vitesse. Ces bâtiments sont les torpilleurs.

On distingue, parmi les torpilleurs } ceux qui s'approchent assez du navire pour les toucher et enfoncer la torpille dans leur coque, ce qui donne un résultat immédiat et certain, et ceux qui ne se rapprochent qu'à 200 ou 300 mètres du navire qui est leur objectif, et qui dirigent alors contre

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lui une de ces. torpilles automobiles, de ces torpilles Whitehead, que nous avons décrites au chapitre précédent.

Qu'ils soient de l'un ou de l'autre de ces deux types, les navires torpilleurs jouent, dans les flottes modernes, le rôle que les brûlots jouaient dans les flottes de guerre, du temps de Duquesne, de Tourville et de Jean Bart.

Contre un adversaire désemparé, et même contre un adversaire au mouillage, Faction du torpilleur est irrésistible, mais il n'en est pas de même en haute mer. Là, un navire torpilleur est vite reconnu à son allure, à sa forme ; et dès qu'il est aperçu, la mousqueterie et les mitrailleuses le font bientôt fuir. Il est certain, toutefois, qu'une escadre qui- serait privée de torpilleurs serait absolument à la merci de l'escadre ennemie. De là, la création, réglementaire, de navires torpilleurs, dans toutes les marines.

On distingue les croiseurs-torpilleurs, les avisos-torpilleiirs, les torpilleurs de haute mer et les torpilleurs ordinaires.

Nous avons, en France, 5 croiseurs-torpilleurs, 10 avisos-torpilleurs, 9 torpilleurs de haute mer, 86 torpilleurs de lre classe et 47 torpilleurs de 2 e classe.

Les croiseurs-torpilleurs, du type du Condor, pour la plupart, ont un déplacement de 1200 tonnes, en moyenne. Leurs dimensions sont environ de 68 mètres de longueur, sur 9 mètres de largeur; leur vitesse a de 17 à 18 nœuds et ils sont armés de 5 canons de 10 centimètres et de 6 canons-revolvers (mitrailleuses Hotchkiss).

Ces croiseurs sont appelés à rendre des services, comme éclaireurs d'escadre ; et en même temps, ils peuvent lancer des torpilles automobiles.

Nous représentons le Condor dans la figuré 282, page 337.

Le Condor a beaucoup attiré l'attention de nos marins, qui se préoccupent aujour-

d'hui surtout des navires de tonnage moyen, destinés à combattre, tout à la fois, les torpilleurs et les cuirassés.

Il fallait, en effet, des navires maniables ayant une vitesse analogue à celle des torpilleurs, mais pouvant mieux tenir la mer, et armés de torpilles et de canons à tir rapide : en un mot une sorte de bâtiment à tout faire, malgré son faible déplacement.

De cette pensée sont nés d'abord la Bombe (304 tonneaux), ensuite le Condor, plus perfectionné, et jaugeant 1272 tonneaux. Nous possédons aujourd'hui quatre spécimens de ce type, car VÉpervier, le Vautour et le Faucon, sont absolument semblables au Condor, au moins dans leurs caractères essentiels.

Ces bâtiments mesurent 68 mètres de longueur, 8m,90 de largeur au maître bau, avec un tirant d'eau de ^,10.

La coque a un pont cuirassé en acier, s' étendant de bout en bout du navire, situé un peu au-dessous de la flottaison et abritant les parties vitales (machines, chaudières, servo-moteur du gouvernail, etc.). En outre, la coque est divisée en 10 compartiments étanches principaux, par des cloisons longitudinales et transversales, s'élevant jusqu'au pont cuirassé.

Le Condor a 5 canons de 10 centimètres, 5 tubes lance-torpilles et 6 canons revolvers.

L'appareil moteur, d'une puissance de 3200 chevaux- vapeur, se compose de 2 machines compound, à connexion directe.

Les plans du Condor sont les premiers qui aient été faits pour répondre au programme rappelé plus haut. D'après ces plans a été créé le Scout, en Angleterre; mais le Condor est supérieur, comme vitesse, aux croiseurs-torpilleurs similaires construits par nos voisins. En effet, le croiseur anglais Cossack file seulement 17 nœuds 7, tandis que le Condor a filé 18 nœuds 5 ; et le premier jauge près de 400 tonneaux de plus que le second.

Le Cott^/or maintient facilement la vitesse de 47 nœuds.

Les avisos-torpilleurs du type la Bombe ont un tirant d'eau beaucoup moins considérable; de sorte qu'ils n'ont à peu près rien à craindre eux-mêmes des torpilles automobiles, qui cheminent toujours à 8 ou 10 mètres au-dessous de la surface de la mer. Ces avisos, qui déplacent à peu près 390 tonnes, ont 59 mètres de longueur, sur 6 mètres de largeur, et ils sont armés de 4 canons de 47 millimètres, à tir rapide, et de 3 canons-ré vol ver s. Ils sont destinés à courir sus aux torpilleurs ennemis, et à les couvrir de projectiles, avec leur artillerie légère. ■

Nos torpilleurs de haute mer, du type du Balny et du Déroulède, mesurent 4i urètres de longueur, sur 3 mètres de largeur. Leur tirant d'eau n'est que de 2m,23. Ils déplacent 66 tonnes, et sont armés de deux canons-revolvers Hotchkiss, de 37 millimètres.

Les torpilleurs de haute mer ne sont, en réalité, que des torpilleurs de 33 mètres, qui ont été modifiés. On les vit, le 14 avril 1883, pendant qu'ils accompagnaient l'escadre de la Méditerranée, résister à un coup de vent assez violent. Mais quelque temps après, il fut établi, de façon péremptoire, qu'ils n'étaient pas capables de naviguer isolément, ni même d'escorter longtemps les escadres en haute mer. C'est alors que le Ministre de la marine ordonna de les allonger, et de porter leur tonnage de 60 à 66 tonnes.

Jusque là, on avait beaucoup prôné, chez les différentes nations, les torpilleurs de 25 mètres, construits par un ingénieur anglais, M. Thornscroft. Ces petits torpilleurs ne lançaient pas de torpilles automobiles; ils allaient jusqu'aux flancs mêmes du navire, pour fixer la torpille. Mais on a reconuu l'inanité d'une telle manœuvre, avec les moyens de défense préventifs dont les cui-

SUPPLÉMENT AUX BATIMENTS CUIRASSÉS

Fig. 284. — Vue intérieure de l'avant, ou poste-vigie, d'un bateau torpilleur.

rassés et autres navires sont munis. Les torpilleurs de 25 mètres sont donc condamnés avec raison, bien qu'ils entrent encore aujourd'hui pour moitié dans la composition de la flottille des torpilleurs anglais. Nos voisins les conservent, on ne sait pourquoi ; car ils sont d'un emploi toujours difficile j et souvent dangereux.

En 1863 déjà, une commission française

réunie à Rochefort avait étudié un modèle de torpilleurs construit par M. Charles Brun, qui était alors ingénieur de la marine et sénateur du Var, et qui fut ensuite, pendant quelques mois, ministre de la marine. Ce torpilleur était construit de manière à pouvoir s'enfoncer en grande partie sous l'eau, au moment opportun. Il affectait la forme d'un poisson. Muni d'une hélice, d'un

gouvernail vertical et de deux gouvernails horizontaux, il était pourvu, à l'extérieur, de réservoirs, dans lesquels on comprimait de Fair, à la pression de douze atmosphères. On pouvait faire entrer de Feau dans des compartiments situés à l'avant, de façon à former un lest, pour faire descendre le hâtiment au-dessous de la surface de Feau.

On trouvera signalées d'autres applications de ce même principe, c'est-à-dire l'emploi de compartiments remplis d'eau à volonté, au chapitre de cette Notice où il sera traité des bateaux sous- marins.

Le type proposé par M. Ch. Brun n'est pas entré définitivement dans notre armement.

Les torpilleurs du type ordinaire, réglementaires aujourd'hui dans notre marine, sont dits de lre classe et de 2e classe. Ils sont construits sur un modèle à peu près uniforme. Il y a, dans notre flotte actuelle, 80 torpilleurs de lre classe et 47 de 2e classe.

Pour donner une idée exacte de la distribution intérieure d'un torpilleur, nous en exposons les détails complets dans la figure 283 (page 340), qui donne la coupe d'un torpilleur.

Le rôle de ces minuscules bâtiments est, comme on le sait, de s'approcher à F improviste d'un navire cuirassé, et de déposer sous ses lianes la torpille, dont l'explosion doit l'anéantir. Pour que cette dangereuse mission ait quelque chance de succès, plusieurs conditions sont indispensables : d'abord, une extrême vitesse, afin que le torpilleur puisse, en cas d'insuccès ou d'arrêt dans sa marche, rejoindre le cuirassé d'où il est parti, et auquel son poids énorme ne permet qu'une marche relativement lente, et pour qu'il échappe, non pas seulement au tir de la grosse artillerie ennemie, mais à celui des canons-revolvers, dont les navires de guerre sont tous armés aujourd'hui et dont nous avons déjà parlé (1). Il faut

(1) Voie le Supplément à V Artillerie moderne, t. II, p. 177, fig. 150.

encore que le torpilleur puisse s'approcher, sans être vu ni entendu. Sa machine à vapeur ne devra donc faire aucun bruit perceptible du dehors; et il sera très ras sur Feau, en sorte que, les lames le recouvrant aisément, l'équipage devra pouvoir complètement s'enfermer.

Un bateau torpilleur a généralement de J 8 à 30 mètres de longueur, et il est monté par dix hommes. Ainsi que le montre la figure 283, la plus grande place est occupée par la machine à vapeur, la chaudière et le ventilateur. A F avant, se trouve le postevigie, dont la vue intérieure se voit dans la figure 284 (page 341). C'est là qu'au moment du combat est placé l'officier chargé du commandement. Il voit au dehors par d'étroites ouvertures garnies de fortes glaces. A sa droite, comme on le voit sur notre dessin, est le cadran- indicateur, servant à transmettre les ordres aux mécaniciens.

Devant lui, le timonier tient la roue du gouvernail. Enfin, vers l'avant, un homme se tient prêt à faire fonctionner l'appareil servant à projeter la torpille.

Le poste-vigie est fermé par des cloisons étanches, en sorte que si une voie d'eau s'y produit, il est seul à s'emplir et le bateau reste à flot. Il en est de même du compartiment suivant, qui contient la chaudière et les machines à vapeur.

Celles-ci qui sont à condensation, et du système compound, sont à la fois très légères et très puissantes. La chaudière est tubulaire, du type de celles des locomotives. Pour arriver à lui faire produire, sous un assez petit volume, la quantité de vapeur nécessaire, on a recours à un puissant ventilateur, qui entretient dans son foyer un véritable feu de forge. C'est grâce à ces dispositions toutes spéciales qu'on est arrivé à donner à ces minuscules navires les vitesses extraordinaires de 20, 22 et même 24 nœuds, ou 44 kilomètres et demi à l'heure î

SUPPLEMENT AUX BATIMENTS CUIRASSÉS

Indépendamment de leur mission particulière, lés torpilleurs peuvent, dans un grand nombre de cas, jouer auprès d'une escadre îe rôle que remplit la cavaleine légère dans une armée. Leur vitesse leur permet de se lancer en éclair eur s, et leur faible tirant d'eau de faire des reconnaissances le long des côtes.

Quand il s:agit de faire sauter un navire ennemi, il importe, avant tout, de s'approcher sans être vu ni entendu; ce sera donc pendant la nuit qu'auront lieu les attaques. Les cuirassés, il est vrai, ont de puissants fanaux électriques, avec lesquels ils explorent les ténèbres de l'horizon, mais l'expérience a démontré que ces fanaux, tels qu'on les emploie généralement, ne portent guère à plus de quatre kilomètres, et que, même à cette distance, ils ne permettent d'apercevoir que les objets de couleur claire. C'est pour cela que le torpilleur est entièrement peint en noir ou en gris foncé. Les hommes eux-mêmes ont les mains noircies, et le visage couvert d'un voile, qui leur donne l'aspect étrange et sinistre à la fois qu'on remarque dans notre dessin (fig. 284).

Extérieurement, le torpilleur présente, sur toute sa longueur, une surface convexe, comme un dos de tortue. Un étroit passage règne des deux côtés de cette sorte de rouf bombé, sur lequel ne font saillie que la cheminée, la guérite de l'homme de barre et la manche à vent, sorte d'entonnoir en tôle, où le ventilateur aspire l'air, qu'il refoule dans la chaufferie.

Intérieurement, la majeure partie de l'espace disponible est occupée par l'appareil moteur. La machine à vapeur, qui est, comme il est dit plus haut, du système compound, se compose de deux cylindres, avec pompes indépendantes pour le condenseur ; elle imprime à l'arbre de l'hélice une vitesse de près de 380 tours par minute. La chaudière est du type de locomotive. Pour lui faire produire la quantité de

vapeur nécessaire à la marche à toute vitesse, on a recours, avons-nous dit plus haut, au tirage forcé : toute la chambre de chauffe forme un compartiment entièrement fermé, dans lequel un ventilateur, mû par une petite machine à vapeur spéciale, comprime l'air puisé au dehors par la manche à vent. Cet air, ne trouvant pas d'autre issue, s'engouffre sous la grille du foyer, en donnant au feu une activité extraordinaire.

C'est un curieux spectacle que celui de la chaufferie en pleine marche. A chaque instant, un des chauffeurs ouvre la porte du foyer, y jette à la hâte unepelletée de charbon, et la referme vivement; car l'afflux de l'air froid sur les tubes ferait baisser la pression. Par la porte ainsi brusquement ouverte, le foyer, blanc d'incandescence, projette une lueur éclatante sur les visages des chauffeurs, tandis que le ronflement du ventilateur complète l'impression saisissante de cet enfer en miniature ; enfer très supportable, d'ailleurs. Grâce à l'air frais qui y est constamment refoulé, la chambre de chauffe d'un torpilleur est, en effet, d'un séjour bien moins pénible que la chaufferie , de la plupart des grands navires à vapeur et des paquebots. Toutefois, il a fallu prendre des dispositions spéciales pour éviter les ' dangers auxquels sont exposés les hommes enfermés dans cet étroit espace. Qu'un tube de niveau d'eau vienne à casser, qu'une fuite subite se déclare, et ceux-ci seraient brûlés vifs, si des appareils de fermeture automatiques n'avaient rendu à peu près impossibles les accidents de ce genre, qui étaient assez fréquents autrefois.

La chambre du capitaine et le logement des mécaniciens sont à l'arrière de la machine; le poste de l'équipage est à l'avant, mais chacun d'eux n'a guère que trois mètres de long, sur autant de large, et l'on peut à peine s'y tenir debout.

C'est là le défaut capital, qui rend les

su

bateaux torpilleurs à peu près inhabitables pendant une traversée un peu prolongée.

L'équipage d'un bateau de première classe est, en effet, composé de deux officiers et de dix-sept hommes. Qu'on se figure l'existence de ces dix-neuf personnes entassées dans un aussi étroit espace, en proie au mal de mer et privées de repos, car la trépidation rend tout sommeil impossible, et où l'on est tellement secoué par la grosse mer, que les marins les plus endurcis paient leur tribut, comme les novices.

Cependant, les traversées faites par quelques-uns de nos torpilleurs, pour se rendre de Brest à Toulon, ont donné, à ce point de vue, des résultats inespérés. Partis des ports de l'Océan, au commencement de février 1889, tous sont arrivés à Toulon, en une vingtaine de jours, sans avaries graves, quoique plusieurs d'entre eux eussent à lutter contre de très gros temps.

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