CHAPITRE VI
DISCUSSIONS ET POLÉMIQUES SUR LES AVANTAGES COM- PARÉS DES NAVIRES CUIRASSÉS ET DES TORPILLEURS.
— PERTE DE DEUX TORPILLEURS DE 2e CLASSE EN 4889.
— RÔLE JOUÉ PAR LES TORPJXLEURS DANS LES CAM- PAGNES NAVALES DU CHILI, DE LA CHINE ET DU TONK1N. — • CONCLUSION.
Des événements douloureux arrivés en haute mer, au mois de mars 1889, ont ravivé les discussions, depuis longtemps pendantes, entre les partisans et les adversaires des torpilleurs de haute mer.
Le 21 mars 1889, deux torpilleur s de 35 mètres, les torpilleurs 110 et 111, devaient se rendre du Havre au port de Cherbourg. Ils quittaient le Havre, où ils étaient venus changer leurs chaudières. Quelques semaines auparavant, le torpilleur 102 avait été renversé par une vague, à Toulon. Aussi toutes les précautions avaient- elles été pri-
ses, pour assurer la stabilité des deux torpilleurs 110 et 111; d'autant plus qu'ils n'avaient pas subi toutes les épreuves des essais de réception. Deux autres torpilleurs, les 71 et 55, longs de 33 et de 27 mètres, avaient été désignés pour convoyer les torpilleurs 110 et 111. Vers midi, les quatre torpilleurs quittaient le port du Havre. En approchant de Barfleur, ils trouvent une très grosse mer, avec commencement de mauvais temps . Jugeant qu'il ne pouvait pas continuer sa route et n'ayant d'autre point de relâche, dans le voisinage, que la rade de Saint- Vaast, qui était inabordable à ce moment, le torpilleur 55 vire de bord et rentre au Havre, dans la nuit, après avoir été fortement secoué, mais en bon état.
Les torpilleurs 71 et 111 trouvèrent à Barfleur une mer terrible et ils arrivèrent tous les deux à Cherbourg, au commencement de la nuit, après une navigation très pénible pour le 71, et très dangereuse pour le 111, dont l'avant faisait eau de toutes parts et dont le commandant, le lieutenant de vaisseau Crespel, avait dû se faire attacher sur le pont, pour éviter d'être emporté par les lames. Quant au torpilleur 110 (fig. 285), on l'attendit en vain; un bateaupilote annonça, depuis, qu'il l'avait vu chavirer.
Cette catastrophe eut un retentissement d'autant plus grand que les partisans des cuirassés et ceux des torpilleurs étaient depuis longtemps aux prises.
Les adversaires des bâtiments cuirassés disaient : « Nos vaisseaux cuirassés sont à la merci d'un torpilleur bien dirigé ; et d'un autre côté, ils sont d'une telle masse qu'il est impossible de leur imprimer une vitesse suffisante, en cas de guerre d'escadre. Ce qu'il y aurait donc à faire, ce serait de remplacer ces colosses par des navires d'un tonnage modéré, doués d'une grande vitesse, portant de gros canons, munis d'une
SUPPLÉMENT AUX BATIMENTS CUIRASSÉS
cuirasse impénétrable, et possédant une remarquable facilité de manœuvre. »
A celales partisans des vaisseaux cuirassés répondaient :
« Le problème est insoluble; gardons nos cuirassés. »
Mais les adversaires répliquaient :
« Le problème n'est pas insoluble : nous avons les croiseurs et les torpilleurs, qui répondent à tous les besoins. »
La question en est là, et on n'entrevoit pas la solution de cette grave difficulté, ou, du moins, la possibilité de mettre les deux écoles d'accord.
S'il nous est permis d'émettre une opinion, nous dirons que les vaisseaux cuiras- ^ sés auront toujours un rôle très important à jouer dans les guerres maritimes, mais qu'il n'est pas nécessaire de continuer indéfiniment la lutte entre la cuirasse et le canon, d'entasser autour des flancs des bâtiments, des poids de plus en plus formidables de fer et d'acier, au risque de les priver ainsi de leurs qualités essentielles. Faut-il admettre, d'autre part, que le matériel de combat de l'avenir doive consister simplement dans les croiseurs et les torpilleurs, si rapides qu'on les suppose? Gomme le disait le capitaine Gougeard^ le héros du Mans, qui fut trop peu de temps ministre de la marine, « ce n'est pas avec ces coquilles de noix que la France pourra régner sur la mer, et conserver, pour son usage, en les interdisant aux autres, lés grandes routes de l'Océan ».
D'où il faut tirer cette conclusion : Ayons, tout à la fois, des vaisseaux cuirassés et des torpilleurs. Nous avons d'admirables cuirassés, il faut les conserver. Quant aux navires torpilleurs, ils sont susceptibles de quelques reproches, en ce qui touche leur construction. A l'heure qu'il est on peut dire que la France ne possède pas de véritables torpilleurs de haute mer.
En. veut-on une preuve ? Pendant l'été de
S. T. II
1889, les Italiens ont donné aux équipages des navires torpilleurs l'occasion de montrer le rôle qu'ils auront à jouer dans la guerre future. Le programme des exercices de leur flottille, arrêté par l'amiral Acton, était divisé en trois parties. D'abord, exploration et reconnaissance détaillée de la côte ; — puis, lancement de torpilles, de jour et denuit, afin d'habituer le personnel à se servir de ces engins, et à les manier avec habileté; — enfin, usage tactique des torpilleurs.
L'amiral Acton résumait ainsi les expériences dont il avait été le témoin :
« Le facteur principal du succès consiste, pour les torpilleurs, dans la valeur et la compétence technique du personnel appelé à les commander. »
Sans doute, il est très difficile d'apprécier, en temps de paix, la valeur comparée d'un cuirassé et d'un torpilleur dans une campagne navale. Tout ce que l'on peut faire c'est interroger l'histoire des combats auxquels ils ont pu prendre part jusqu'ici, et d'en tirer une conclusion motivée. Nous consacrerons la fin de ce chapitre à cette revue, aussi intéressante qu'instructive.
Pendant la guerre des Chiliens et des Péruviens, commencée en 1877, et qui dura deux ans, les torpilleurs jouèrent un rôle prépondérant. Les Chiliens se servirent, les premiers, de torpilles et de torpilleurs. Nous avons représenté au début (Je cette Notice (page 292, fig. 2511 la première bataille navale entre le Huascar et le Chochrane. Les Péruviens ne tardèrent pas à prendre leur revanche. Le 25 mai 1880, le torpilleur péruvien, Independencîa, envoyait dans les flancs du torpilleur chilien, Janique, une torpille chargée de 100 livres de poudre, qui coula très rapidement le torpilleur chilien.
Pendant la guerre des Turcs contre les Russes, en 1877-1878, les deux adversaires
firent usage, chacun de son côté, de plusieurs espèces de torpilles fixes, remorquées, projetées et automobiles.
Dans la nuit du 12 au 13 mai 1877, les Russes firent, dans la mer Noire, leurs premières démonstrations torpopédiques contre les Turcs. Le cuirassé Konstantin, quittant le port de Sébastopol, arriva dans la rade de Batoum, où mouillaient plusieurs navires turcs, et il mit à le mer quatre chaloupes, à marche rapide, portant des torpilles. Les quatre chaloupes ne purent garder leur ordre convenu, et l'une d'elles, la Tcheindy entrant la première dans la rade de Batoum, se mit à attaquer la flotte turque, sans attendre les autres embarcations. Elle s'en prit à un grand navire à vapeur à roues, et lui posa la torpille sous la poupe. Mais les fils électriques, communiquant avec la torpille, s'embarrassèrent dans l'hélice de la chaloupe, et l'explosion n'eut pas lieu. Le navire turc ayant donné l'alarme à la flotte, les quatre chaloupes furent forcées de prendre le large, et de rejoindre le Konstantin.
Les Russes obtinrent un succès complet dans une seconde agression, qui eut lieu dans la nuit du 25 au 26 mai 1877.
Dans le Danube, non loin de la ville de Matchin, mouillaient plusieurs navires turcs ; deux monitors à tourelles, le Fetl-oul-Islam et le Douba-Seï/î, -montés chacun par un équipage de soixante hommes, escortés du navire à vapeur, le Kilidj-Ali.
Pour attaquer ces trois navires, la flotte russe n'avait que quatre chaloupes à vapeur : le Cesarewitch, avec quatorze hommes d'équipage, commandés par le lieutenant D ubasofï ; la Xenia, avec neuf hommes d'équipage, sous les ordres du lieutenant Shestakofï* ; le Djigit, monté par huit hommes et le lieutenant Persine, et le Cesarewna, avec neuf hommes et l'aspirant Bail. Ces quatre chaloupes allaient^ sans autre appui qu'elles-mêmes, essayer de détruire les grands monitors turcs.
Le lieutenant Dubasofï a donne de cette expédition hardie le récit complet, dans un rapport, que nous reproduirons, pour faire connaître exactement le genre de tac- , tique qui nous occupe.
« J'avais, dit, le lieutenant Dubasofï, donné les instructions suivantes :
En entrant dans le bras de Matehin, les quatre embarcations placées sous mes ordres se formeront en ligne de file; le Cesarewitch entête; puis, la Xenia; puis le Djigit ; enfin, la Cesarewna. La flottille glissera ainsi le long de la rivé du Danube et ralentira sa marche lorsqu'elle arrivera en vue de Vennemi. Alors, elle se dirigera vers le millieu du fleuve sur deux lignes, le Cesarewitch et la Xenia en tête. Du moment de Ventrée dans le bras de Matchin jusqu'à celui de l'attaque, la vitesse sera diminuée à V effet d'atténuer, le plus possible, le bruit du sillage et des machines; elle sera notablement accrue lorsqu'on approchera de Vennemi.
J'attaquerai, suivi de près par Shestakoff; Persine se tiendra prêt à nous porter, en cas de besoin, secours; Bail restera en réserve.
Si le premier navire attaqué par moi est détruit, Shestakoff se portera sur le deuxième navire; Persine appuiera cette attaque; Bail se tiendra prêt à les secourir; moi-même, je demeurerai en réserve.
Enfin, si cette deuxième attaque est également courronnée de succès, Persine attaquera le troisième navire; Bail appuiera ; je me tiendrai prêt à les soutenir et Shestahoff formera réserve.
« La nuit était voilée de nuages, mais non absolument obscure, à raison d'un bel effet de clair de lune. Ilsoufflâit, du nord-ouest, une jolie brise qui portait à l'ennemi des nouvelles de notre marche. Néanmoins, à l'exception du Cesarewitch, ,1a flottille s'avança sans bruit...
«... J'ordonnai à Shestakofî de me suivre et je me dirigeai sur le monitor le plus voisin, lequel &e trouvait à la distance d'environ 130 mètres. .
« Malgré le bruit de notre marche, nous ne fûmes hélés par les factionnaires qu'après avoir parcouru la moitié de cette distance. Je fis une réponse que je croyais régulière... mais j'ai su, depuis lors, qu'elle ne Tétait point; que mon erreur avait, à l'instant, donné l'éveil à nos adversaires. Les servants des pièces d'artillerie, qui couchaient sur le pont, furent debout au premièr coup de fusil du factionnaire. . . . . . . . . , .
«Le monitor que je visais était sous vapeur; ses canons de l'arrière pouvaient nous faire le plus grand mal. En conséquence, je résolus de l'attaquer par l'arrière pour lui détruire ses moyens de propulsion.
<c Mes prévisions se réalisèrent.
« A notre approche, une pièce ouvrit le feu. Trois projectiles nous furent envoyés sans aucun' effet et, avant que le quatrième coup pût être tiré, j'étais sur le navire à bâbord. Je le frappai de mon espar entre le centre et l'arrière, un peu en avant de l'étambot... L'eau se souleva sur les flancs du monitor et couvrit mon embarcation,
« Quelques débris furent projetés à près de quarante mètres de hauteur. La nature de ceux qui tombèrent sur le Cesarewitch nous permit d'estimer que l'explosion produite avait étendu ses effets jusqu'au pont du navire...
L'équipage du monitor, dont l'arrière se submergeait à vue d'œil, dut se réfugier à l'avant...
« Pour assurer le salut de mes hommes, je fis jouer la pompe à vapeur, à l'effet de rejeter l'eau, qui avait envahi mon embarcation...
<c A ce moment, le monitor, à demi submergèy rouvrait son feu. J'ordonnai, à Shestakofî de lui porter un second coup. Cet officier, marchant rapidement à l'ennemi, vint le frapper un peu en arrière de la tourelle, juste à l'instant où celle-ci nous envoyait son deuxième projectile. Il l'atteignit sous la quille, à six mètres environ de Tétrave...
« Gomme la première fois, l'effet de l'explosion fut terrible, ainsi qu'on put en juger à l'examen des débris de mobilier des cabines qui, projetés haut en l'air, retombèrent sur la Xenia...
« Alors, n'ayant plus de coups de canon à tirer, les braves gens de l'équipage du monitor prirent leurs fusils, et nous envoyèrent une grêle de balles...
« Shestakofî et moi, nous ne nous dégagions pas aussi rapidement que nous l'eussions voulu. L'hélice de la Xenia était prise dans les débris du monitor; mon embarcation était tellement pleine d'eau, et ma pompe à vapeur si bien hors de service que je dus employer tous mes hommes à la manœuvre des seaux...
» Pendant ce temps, Skestakoff dirigeait contre l'adversaire un feu nourri de mousqueterie...
». Les deux navires, qui accompagnaient le navire attaqué, ne cessèrent de tirer sur nous, au cours de notre dpératieh. »
En dix minutes, le monitor Douba-Seïfi avait coulé.
Le jour allait se lever : le lieutenant Dubasoff ordonna la retraite, malgré la résistance des commandants du Djigit et de la
Cesarewna, qui voulaient absolument torpiller les deux autres navires. Mais on avait réusi à couler un navire ennemi, sans avoir eu un homme tué, ni blessé. Vouloir continuer l'entreprise, c'était s'exposer à sacrifier inutilement d'héroïques matelots.
Les deux navires turcs couvrirent d'éclats d'obus les quatre chaloupes qui opéraient leur retraite ; mais rien ne les atteignit, et les flots du Danube reprirent bientôt leur tranquillité.
Pendant notre campagne contre la Chine, en 1884, les torpilleurs ont joué un rôle important.
Nous allons résumer les faits de guerre auxquels ils ont pris part.
Au mois d'août 1884, l'escadre, commandée par l'amiral Courbet, après avoir bloqué l'île de Formose, était engagée dans la rivière Min, où elle était exposée à de sérieux périls. Elle était menacée par une flottille chinoise mouillée non loin de là, et par toute une armée, renforcée par de nombreuses batteries, étagées en aval de la rivière.
Le 22 août, arriva heureusement à l'amiral Courbet la signification de la déclaration de guerre et l'autorisation de se dégager par un coup de maître. Un conseil de guerre fut tenu aussitôt-, à bord du vaisseau amiral le Volta.
Yoici quelle était la situation de la flottille française et des forces ennemies. A 42 milles en amont de la rivière Min, et un peu en aval de l'arsenal de Fou-chéou, à la pointe de \& pagode, se trouvaient mouillées en lignes brisées, par suite du coude que formait le fleuve : 1° le croiseur de 3e classe le Volta, portant le pavillon de l'amiral Courbet, 2° les canonnières l'Aspic et le Lynx, ainsi que les bateaux torpilleurs rapides n03 45 et 46; 3° un peu au-dessous, les croiseurs de première classe le Duguay-
Trouin, le Villars et le d'Estaing. C'est ce que Ton voit sur la figure 286, qui montre la situation de nos vaisseaux et ceux des chinois.
Tout près de nos navires se trouvait un égal nombre de bâtiments chinois. En amont du Volta, entre le croiseur et l'arsenal de Fou-chéou, étaient mouillés 8 autres navires chinois, deux jonques chargées de soldats et un certain nombre d'embarcations disposées en canots porte-torpille.
Par le travers étaient encore 9 jonques de guerre, en ligne le long de la rive gauche, et sur cette même rive 6 ou 7 batteries, quelques-unes armées de canons Krupp.
La flottille française possédait, en définitive, 58 bouches à feu de 49, 14 et 10 centimètres; la flottille chinoise disposait de 56 canons, parmi lesquels on comptait des pièces rayées de 25, 20 18, 16 et 15 centimètres, en outre, sur les jonques de guerre, 70 canons lisses, d'assez faible calibre.
Le 23 août 1884 à 1 heure 25 minutes de l'après-midi, le Volta et nos canonnières lèvent l'ancre, pour attaquer les navires chinois mouillés en amont. Aucun coup de canon n'avait encore été tiré, lorsque le torpilleur 46 s'élance sur le croiseur chinois le Yang-Ou, et le torpilleur 45 sur la canonnière le Fou-Sing. Le torpilleur 46 frappe de sa torpille-portée le flanc de son adversaire, qui, défoncé par l'explosion, va bientôt s'échouer sur la rive. Le torpilleur n° 45 atteint seulement l'arrière du Fou-Sing, et fait éclater sa torpille ; mais il reste attaché au navire chinois par sa hampe, et son capitaine, gravement blessé, ne peut retirer son bateau qu'avec beaucoup de peine de cette position critique. Nos deux torpilleurs sont entraînés par le courant, et bientôt hors de tout danger.
Pendant ce temps, nos petites canonnières attaquent à bout portant les bâtiments à vapeur chinois. Nos croiseurs de lre classe, à cause de leur grand tirant d'eau, ne peu-
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Fig. 286. — Situation des deux flottilles française et chinoise sur la rivière du Min, le 22 août 1884.
* {, douane. — 2, le Destaing. — 3, canonnières chinoises et canots à vapeur armés et porte-torpilles. — 4, le Lyux. — 5, l'Aspic. — 6 torpilleurs 45 et 46. — 7, la Vipère. — 8, le Volta, bâtiment amiral. — 9, 9, canonnières chinoises et jonques de guerre. — 10, la Pagode. — 11, batteries chinoises. — 12, batterie chinoise de trois pièces de campagne. — 13, arsenal de Fout-Cheou. — 14, le Duguay- Trouin.
vent suivre le Volta, dans les eaux de la rivière Min, mais ils ouvrent un feu destructeur, d'un côté sur les trois navires ennemis placés par leur travers, et de l'autre, sur les jonques de guerre. Le navire cuirassé la Triomphante, qui vient d'arriver, leur prête bientôt le puissant appui de ses canons de 24.
Moins d'une demi-heure après le début de Tengagement, la lutte était terminée. Les jonques de guerre chinoises mouillées entre la pointe de la Pagode et l'arsenal, coulaient et brûlaient en même temps, et les deux grandes jonques chargées de soldats étaient en feu. Les trois navires chinois et deux de leurs canonnières, combattus par nos croiseurs de lre classe, étaient allés -s'échouer et se remplir d'eau, à quelque dis-
tance. Le Yang-ou et deux transports, amarrés le long des quais de l'arsenal, étaient bientôt détruits par les obus de nos canonnières et brûlés.
Le feu cessa vers 5 heures, et nos bâtiments allèrent prendre un mouillage pour la nuit, hors de la portée des forts.
En résumé, dans cette mémorable journée, l'amiral Courbet avait détruit 22 navires, en comptant les jonques. 5 des capitaines qui les commandaient, 40 officiers et 200 matelots ou soldats, étaient tués; nos pertes étaient seulement de 6 tués et 27 blessés.
L'arsenal de Fou-chéou, situé à peu de distance, était bombardé, le lendemain, sans pourtant qu'on réussît à le détruire en en-
tier ; car les pièces de 14 et 10 centimètres de nos petits navires étaient impuissantes pour le détruire; le Duguay-Trouin et la Triomphante, dont les gros canons auraient été nécessaires pour cette besogne, ne pouvaient remonter jusqu'à ce point de la rivière.
Cependant, il fallait se défendre d'un retour offensif des Chinois qui, dans le but de nous couper la retraite, accumulaient les obstacles en aval de la pointe de la Pagode. Nos marins surmontèrent toutes ces difficultés. À mesure que l'escadre descendait la rivière Min, en chaque point où elle rencontrait des batteries chinoises, la grosse artillerie de la Triomphante et du Dugay- Trouin commençait l'attaque, en battant méthodiquement chaque partie 'de l'ouvrage ennemi, et mettant successivement chacune de ses embrasures ou de ses pièces hors de service. Les canons de 14 centimètres de nos autres vaisseaux, appuyaient l'attaque; enfin, sous la protection des petites pièces à tir rapide et des salves de mousqueterie de nos canonnières, une partie des compagnies de débarquement étaient jetées à terre, et tenaient en échec les troupes chinoises, pendant qu'une escouade de matelots torpilleurs brisaient les canons et affûts chinois, au moyen du fulmi-coton.
C'est en opérant ainsi que l'amiral Courbet ruina et franchit les solides fortifications des passes Mingan et Kimpaï.
Le 29 août, tous nos bâtiments sortaient victorieux de la rivière Min, après avoir perdu seulement 10 tués et 48 blessés. Mais pendant ces six jours de lutte, les 1800 marins qui les montaient, électrisés par l'audace et l'intrépidité de leur chef, avaient accompli des prodiges.
Le 1er octobre, Courbet occupa Kelung sans grande résistance de la part des Chinois.
A partir de ce moment l'amiral dut se contenter d'occuper Kelung et de bloquer les autres ports de File de Formose.
Personne, en France, ne se doutait des héroïques actions de notre escadre de Chine/ quand un brillant fait d'armes vint les rappeler avec éclat.
Une escadre chinoise avait eu l'imprudence de prendre la mer. Courbet l'apprend, et, avec le Bayard, sur lequel il place son pavillon, il se met à sa recherche. Le 13 février 1885, il reconnaît les vaisseaux ennemis.
Trois des croiseurs chinois lui échappèrent, grâce à leur vitesse et à la brume. La frégate le Yu-Yen et la corvette le Tchen- King se réfugièrent à Shei-poo, port où l'on n'arrive que par des canaux très étroits et d'une navigation difficile. Comme on ne pouvait songer à s'engager dans ces passes presque inconnues, Courbet prit un autre moyen pour détruire les deux navires chinois. Il chargea le capitaine de frégate Gourdon et le lieutenant de vaisseau Dubois d'aller torpiller les navires ennemis.
Au lieu du bateau-torpille du Bayard, le capitaine Gourdon et le lieutenant Dubois préférèrent une simple chaloupe à vapeur.
Dans la nuit du 14 au 15 février, les deux chaloupes quittent le Bayard. Elles étaient accompagnées et guidées par une troisième, sous la conduite du lieutenant de vaisseau Ravel, qui avait précédemment exploré le chenal. L'obscurité était si grande qu'à diverses reprises les trois canots se perdirent de vue. Enfin, après un parcours de sept à huit milles, ils aperçoivent les navires chinois. On observe le plus grand silence et lavitesse est ralentie. Les petites machines à vapeur des chaloupes faisaient grand bruit; ce qui était un danger. Heureusement les Chinois étaient en fête cette nuit; car le 15 février est le premier jour de leur année, et ils en célébraient l'anniversaire par des feux d'artifice. Aussi le canot du commandant Gourdon put-il atteindre, sans être aperçu, le Yu-Yen. Il pose sa torpille portée, qui éclate avec un bruit formidable.
SUPPLÉMENT AUX BATIMENTS CUIRASSÉS
La chaloupe est un moment retenue par sa hampe, qui est prise sous la carêne de la frégate chinoise, mais le commandant réussit bientôt à se dégager. Les Chinois, affolés par l'exploxion, tirent au hasard des coups de canon, de mitrailleuses et de fusil, qui ne portent pas.
Le lieutenant Dubois, qui s'était retardé, arrive alors, et lance sa chaloupe à toute vitesse. Il touche le flanc du Vu-Yen avec sa torpille portée, qui éclate aussitôt (fig. 287, page 353).
Après l'explosion de la deuxième torpille, les deux chaloupes s'éloignent le plus rapidement possible, non sans recevoir un certain nombre de balles et de mitraille, mais par un vrai miracle, aucune avarie grave n'en résulte, et un seul homme est mortellement frappé dans la chaloupe du commandant Grourdon.
Seulement, au milieu de l'obscurité, nos canots porte-torpille ne retrouvent plus ni leur route, ni le lieutenant Ravel, qui s'est arrêté à 800 mètres environ des navires chinois. Ils s'engagent au hasard dans un chenal autre que celui qui les a conduits devant Shei-poo; et, après de dangereuses péripéties, ils arrivent enfin à bord d'un de nos transports, la Saône, qui stationnait dans ces parages.
Quel avait été le résultat de l'admirable exploit de nos deux marins ? Le Yu-Yen avait été coulé par l'explosion de nos deux torpilles. Quant au Tchen-King, il avait été démoli par les projectiles mêmes des canonmers chinois. En effet, au moment de l'apparition de nos canots porte-torpille, les matelots chinois' avaient tous perdu la tête, et ils s'étaient mis à tirer dans toutes les directions; si bien que leurs canons mêmes avaient éclaté et démoli leur navire.
L'amiral Courbet se mit à la recherche des trois croiseurs qui lui avaient échappé. Il les trouva réfugiés dans la rivière de Ning-pô, en compagnie de quatre autres
navires. Cependant il reconnut l'impossibilité de les attaquer en ces parages sans faire courir à ses bâtiments les plus extrêmes dangers.
Il s'en consola en s'emparant, le 29 mars 1885, avec les cuirassés le Bayard et la Triomphante, les croiseurs le àHEnaing et le Du Chaffault, qu'accompagnait la canonnière la Vipère et le grand transport ¥ Annamite, de Ma-Kung, port principal des îles Pescadores. Bien qu'il fût défendu par cinq forts avec des batteries armés de 27 canons, quelques-uns de gros calibre, tout le petit archipel de Pescadores tomba en notre pouvoir et donna un port magnifique à notre flotte de Chine
Le 11 juin 1885, dans ce même port de Ma-Kung, Courbet, usé par les fatigues et les déboires de toute espèce qu'il avait essuyés, mourait, à bord du vaisseau amiral, avec le stoïcisme d'un héros.
La campagne navale de la Chine de 1884 nous a laissé des enseignements importants. La destruction de la flotte chinoise, le 23 août 4884, prouve que la cuirasse est suffisante pour atténuer la force destructive de l'artillerie nouvelle ; l'impuissance de nos obus de 14 centimètres pour ruiner l'arsenal de Fou-chéou, et le grand effet de nos pièces de 19 et de 24 centimètres contre les batteries blindées de la rivière Min, démontrent la nécessité des gros calibres dans de semblables opérations.
Enfin, la destruction des deux croiseurs chinois par le torpilleur du Bayard montre que l'art torpéique a aujourd'hui ses règles, confirmées par la victoire.
Notre escadre a essayé, en 1889, d'établir la tactique des torpilleurs en exécutant, à Toulon, des manoeuvres navales. Ces manœuvres ont offert le plus vif intérêt. Malheureusement, il a été à peu près impossible
de dire si les torpilleurs s'étaient assez rapprochés des cuirassés pour les couler, ou si les cuirassés avaient assez criblé de projectiles les torpilleurs, pour les empêcher d'avancer.
Un ancien officier de marine, qui fut le témoin très impartial de ces manœuvres, raconte en ces termes un épisode de ces derniers exercices :
« Vers 2 heures 30 du matin, le tor-. pilleur 62, commandé par le lieutenant Dubois, le même qui avait fait sauter une frégate chinoise à Schee-poo, se présente,, se dérobe en restant à la lisière d'un faisceau électrique, et poussant à toute vitesse, il entre dans la baie, avec une admirable crânerie. Il active son feu, en doublant la jetée. Le torpilleur n'a' essuyé que quelques coups de canon-revolver ;. malheureusement, le lieutenant se trompe sur la distance ; il est aveuglé par les foyers des projecteurs de lumière, et il lance sa torpille à 500 mètres de Y Hirondelle, le croiseur de tête ! »
Il est donc vrai que la manœuvre d'un torpilleur est sujette à bien des hasards.
En résumé, il n'appartient encore à personne de se prononcer sur la tactique à établir à l'égard des flottilles de torpilleurs. La nation qui voudrait se servir exclusivement de cuirassés, ou exclusivement de torpilleurs, irait certainement au devant de désastres ; mais si la tactique des cuirassés est faite, celle des torpilleurs est encore à trouver.
Ce qui est certain, c'est que les torpilleurs rendront d'autant plus de services qu'ils seront plus transportables. En 4885, le torpilleur 68 est allé du Havre à Marseille, en remontant la Seine, traversant Paris, puis le canal de Bourgogne, et descendant ensuite la Saône et le Rhône. On l'a vu à Paris amarré, pendant quelques jours, sur la Seine, au quai d'Orsay. Voilà
un fait qui démontre la bonne construction de nos torpilleurs, sous le rapport de la facilité du transport.
Depuis cette époque, le gouvernement a mis à l'étude une très intéressante question le transport des bateaux- tor pilleurs par les chemins de fer. On a construit, pour cet objet particulier, un train spécial de chemin de fer. Il est composé de quatre wagons. Chacun de ces wagons est pourvu, en son milieu, d'une charpente horizontale métallique, articulée de manière à lui permettre de suivre toutes les courbes de la voie, pendant que le torpilleur, hissé sur les quatre' trucks, conserve sa forme rigide ordinaire. C'est dans ces conditions que le torpilleur 71 fut transporté de Toulon à Cherbourg, en 1889.
Cette expérience est de la plus grande importance. Sans qu'il soit besoin de beau-, coup insister, on devine quels avantages.il y aurait à pouvoir transporter notre flottille de torpilleurs en deux jours, du Havre, à Marseille, ou de Toulon à Cherbourg.
C'est le cas de dire que nos torpilleurs seront toujours sur le lieu du danger.
En terminant l'examen de cette question^ nous exprimerons un vœu : c'est que, de part et d'autre, on abandonne des procédés de polémique qui sont fâcheux. Nul ne songe à supprimer nos cuirassés, et à composer la flotte française uniquement de croiseurs et de torpilleurs. Ceux qui croient à l'action efficace des torpilleurs et ceux qui n'ont de confiance que dans la puissance, le tonnage et la masse des vaisseaux cuirassés, poursuivent, en définitive, le même but : les uns et les autres veulent que notre marine soit forte, nous allions dire invincible. Sur ce terrain, tous les Français sont, d'accord !
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Fig. 287. — Le torpilleur du Bayard, monté par le capitaine .Gourd on, fait sauter le croiseur chinois le Yu-Yen*
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