CHAPITRE III
LA SCULPTURE ALLEMANDE
Moins encore que l’Espagne, l’Allemagne du moyen âge a cultivé la sculpture. Jusqu’au siècle présent, on peut dire, presque dans un sens absolu, que pas un nom d’artiste, pas un travail d’art, n’est venu de l’Allemagne s’ajouter au trésor commun dans cette branche de la culture humaine. On ne saurait rien trouver de plus, en ouvrages du ciseau, des bords du Rhin à ceux du Niémen, que les décorations innommées des vieilles cathédrales gothiques. C’est une simple légende populaire qui attribue à Sabine, fille d’Erwin de Steinbach, les fines ciselures de pierre qui ornent la tour de la merveilleuse cathédrale élevée par son père à Strasbourg; et si l’histoire mentionne quelques architectes du même temps, tels que Puchspaum, auteur du Saint-Etienne de Vienne, je ne sache pas qu’elle ait recueilli d’autre nom de sculpteur que celui de cette fille d’Erwin le Badois.
11 en est autrement au temps de la Renaissance. Des
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sculpteurs venus d’Allemagne exerçaient leur art même en Italie, car Vasari dit expressément que « Nicolas de Dise surpassa les Allemands qui travaillaient avec lui. » Mais ces artistes modestes, simples artisans, n’attachaient point encore leurs noms à leurs œuvres. Ainsi le Calvaire de Spire et le Baptistère en cuivre de Saint-Sebald, à Nuremberg, sont d’auteurs inconnus. Un peu plus tard, on sait que la belle fontaine de Nuremberg est de Sebakl Schuffer, et les longs bas-reliefs de la Passion, dans la même ville, de Hans Decker et d’Adam Kraff. C’est encore à Nuremberg qu’est le célèbre tombeau de saint Sebald, qui a consacré la juste renommée de Peter Yiscber. Ce tombeau réunit en profusion des figures d’anges, d’apôtres, de bienheureux; il en réunit même une autre foule qui n’appartiennent plus au christianisme, mais à l’histoire universelle. « Au pied du tombeau de saint Sebald, dit M. Woltmann, Yischer groupe les héros du judaïsme et de l’antiquité païenne; des enfants jouent avec des lions ou se bercent dans le calice des Heurs. Un essaim de sirènes, de tritons, de satyres, toute la mythologie antique, défilent sous nos yeux. L’univers entier s’approche pour célébrer les louanges du Seigneur. » Mais Peter Yischer, qui a laissé, parmi toutes ces figures, son propre portrait en costume d'ouvrier, est presque le contemporain d’Albert Diirer; il appartient dès lors, non plus même à la Renaissance, mais au siècle d’or de l’art allemand.
Dans celles des salles de la sculpture moderne, au Louvre, qui précède les salles françaises, et qu’on peut nommer, à cause des œuvres variées et diverses qu’elle rassemble, la salle étrangère, on a réuni quelques petits spécimens de l’art plastique allemand du quinzième
au seizième siècle. Est-ce de la sculpture? j’en doute; car il ne se trouve là ni une statue, ni un haut-relief, ni un morceau quelconque de grandes proportions et de grand style. Tout est en relief très-bas et en figurines. Point de marbre, point de bronze; des matières inconnues partout ailleurs. C’est plutôt de la ciselure. Et pas un nom d’auteur sur une oeuvre. Voici, en somme, ce qu’on trouve accroché aux parois, dans l’embrasure des fenêtres : une Descente de croix , en cuivre jaune; — le Triomphe de Maximilien //, finement et patiemment découpé en bois; — le Repos en Egypte , d’après Albert Dürer, autre ouvrage de patience, taillé dans la pierre calcaire dure appelée pierre à rasoirs ; — des armoiries , sur cette même pierre dure, en taille d’épargne, et dont le relief, ensuite colorié, était obtenu par l’emploi de l’eau-forte. C’est la reprise de cet ancien procédé qui a fait découvrir la lithographie.
A l’époque même des trois écoles de peinture allemande, à Nuremberg, Augsbourg et Dresde, que personnifiaient Albert Dürer, Holbein et Lucas Ivranach, il ne surgit pas un seul sculpteur capable de lutter avec ces peintres éminents; et si l’on veut trouver une œuvre de sculpture digne d’être comparée à leurs œuvres du pinceau , il faut la demander à l’un d’eux, à celui qui, semblable aux grands artistes de l’Italie, essayait de se faire artiste universel. C’est Albert Durer. 11 a fait des sculptures en bois; il en a fait aussi en ivoire; et, sous sa main, malgré la futilité de la matière, ces sculptures s’élèvent, par la hauteur du style autant que par l’habileté du travail, jusqu’à la dignité d’œuvres d’art. Dans le petit musée de Carlsruhe, par exemple, il se trouve un groupe en ivoire, taillé en haut et bas relief, de
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trois femmes nues, qu’on appellerait les trois Grâces, si Tune d’elles n’était pas une matrone respectable, et si l’on n’apercevait sur le fond une quatrième femme, plus effacée, mais faisant comme partie d’une danse en rond. Elles ont, outre la correction des formes, une beauté pleine d’élégance et de charme. Aussi n’est-ce pas sans surprise qu’au pied de cet aimable groupe on découvre — en relief également, ce qui rend impossible tout délit de faussaire — le célèbre monogramme tant de fois tracé sur des peintures austères et de puissantes gravures. Ici Albert Dürer a prouvé que la force ne fut pas la seule qualité de son mâle génie. Il était dorien d’habitude, avec le burin ou le pinceau; l’ivoire l’a fait ionien. Par le nom qu’il porte, par la curiosité qu’il éveille, par l’admiration qu’il doit inspirer, ce groupe est cl’un prix inestimable.
Pour comprendre cette subite suspension des deux grandes sœurs en Allemagne , il suffit de se rappeler que le culte protestant, moins somptueux que le culte catholique, y arrêta l’élan des arts, et que bientôt l’horrible guerre de Trente ans (de 1618 à 1648), avec ses fureurs et ses désolations, en acheva la ruine et leur donna la mort. Nous devons donc, pour la sculpture allemande, comme pour la peinture, franchir tout l’intervalle compris entre les trois écoles que je viens de citer, mortes avec leurs fondateurs, et la renaissance essayée, aux débuts du siècle présent, par Owerbeck, Cornélius et leurs disciples.
A Francfort-sur-Mein, un des plus riches banquiers de cette ville de finance, où l’on voit encore dans la vieille rue des Juifs le modeste berceau de la dynastie des Rothschild, a placé, parmi les plâtres des plus
célèbres statues antiques et modernes, un marbre important et digne à plusieurs égards de la curiosité des visiteurs. C’est une Ariane sur la panthère , signée Dannecker, de Stuttgart, 1814. Cette Ariane est très-célèbre, du moins sur les bords du Rhin, de Manheim à
Fig. 49. — Ariane sur la panthère, par Danneker. (Francfort-sur-Mein.)
Coblentz. Les Francfortois se montrent fiers de la posséder; ils font traitée comme les Napolitains la grande mosaïque de Pompéi; ils Font reproduite, comme une gloire nationale, en bronze, en plâtre, en ivoire, et même en corne de cerf. C’est un ouvrage distingué assurément, mais je le crois fort au-dessous de sa célébrité. L’Ariane, — qui semble imitée d’une fresque
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antique, Néréide portée par un monstre , — est étendue en longueur sur la croupe d’une panthère, ou d’une chimère plutôt, car l’animal mythologique qui la porte n’est pas un être vivant et connu. Sa pose est élégante et gracieuse, bien qu’un peu contournée. Dans cette amante de Bacchus, non point abandonnée, mais triomphante, la beauté, au lieu de descendre de haut en bas, semble remonter en diminuant de bas en haut. Les jambes sont très-belles, d’un dessin charmant et d’un fin modelé; le torse, fort beau encore, ne l’est peut-être pas au même degré, et la tête me paraît la plus faible partie du groupe. Ariane fait ce geste assez disgracieux qu’on appelle lever le liez; son front est étroit, son menton large; il 'est évident que l’artiste a voulu lui donner le type grec et le moule antique; mais il n’a fait qu’une froide et maladroite imitation, démentie même par les recherches de la coiffure, trop coquette et trop moderne. D’ailleurs le travail du ciseau n’est pas d’une extrême finesse. Ainsi, sans remonter à la grande époque des Donatello et des Michel- Ange, on peut dire que Y Ariane de Dannecker est restée bien loin delà Madeleine ou delà Terpsichore de Canova, qui la précédaient immédiatement, et que, parmi les œuvres qui la suivirent, en Allemagne même, il en est plusieurs, portant les noms de Rauch, Schadow, Schwantlialer, Rietschel, Iviss, Drake, Begas, etc., qui l’ont surpassée. Cependant sa célébrité s’explique et se justifie. Si l’on me demandait quel est le premier et le plus incontestable de ses mérites, je répondrais : sa date, 1814. Après les interminables guerres de l’Empire, qui firent sommeiller tous les arts, l’Allemagne saluait leur réveil dans cette Ariane avec autant de
joie et d’orgueil que la paix elle-même. Donner le signal et l’exemple de cette résurrection, ce fut la gloire de l’artiste, et c’est encore l’honneur de son œuvre.
De cette renaissance allemande, le Belvédère de Vienne possède un des meilleurs produits : le Jason enlevant la Toison c Vor , de Joseph Kaeshmann, fait à Rome en 1829, dans le style plus gracieux qu’énergique des Canova et des Thorwaldsen. Quelques monstruosités qui l’accompagnent font de ce Jason , par le contraste, un chef-d’œuvre incomparable.
Dans le même temps, mais à Berlin, Christian Rauch (1777-1857) faisait plus qu’ouvrir un atelier, il fondait une école. L’œuvre qui le plaça sur-le-champ à la tête de tous les sculpteurs de l’Allemagne est le mausolée, à Charlottembourg, de la reine Louise, — qu’on appelait la belle reine, — femme de Frédéric-Guillaume 111, mère du roi actuel et de son prédécesseur. Rauch l’avait couchée sur son tombeau ; il fit en outre, pour Potsdam, une statue debout de cette reine, sa bienfaitrice, car c’est elle qui l’avait tiré de la domesticité du palais pour l’envoyer à Rome, où, sous la direction éclairée du savant Guillaume de llumboldt, il avait fait de rapides progrès dans son art. De retour en Prusse, et pendant tout le reste de sa longue vie, Rauch mit à fin une quantité de grands ouvrages, portraits pour la plupart. On distingue, parmi cette foule de statues et de bustes, les statues en bronze des généraux Scharnhorst, Bülow, Yorck, Blücher, du roi Maximilien de Bavière à Munich, de Luther àWittemberg, d’Albert Durer à Nuremberg, six Victoires en marbre à la Walhalla, etc. Mais l’œuvre principale de toute sa vie est le magnifique mo-
Fig. 50. — Monument en bronze élevé à la mémoire de Frédéric le Grand, par Christian Rauch. (Berlin.)
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miment en bronze élevé à la mémoire de Frédéric le Grand, en 1851, sur la principale place de Berlin. Entouré des hommes les plus illustres de son règne, aussi bien dans les lettres que dans la guerre, de Kant et de Lessing comme de Ziethen et du prince d’Anhalt-Dessau, Frédéric à cheval semble dominer la cité qui lui doit sa prééminence, et toute la puissante monarchie dont il est le vrai fondateur.
Christian Rauch, avons-nous dit, fonda une école. Elle dure encore, elle se continue par ses élèves, au milieu desquels se distinguèrent Auguste Kiss et Frédéric Drake. Celui-ci est Fauteur des charmants hautsreliefs qui ornent le piédestal de la statue de Frédéric- Guillaume [II, au Thiergarten de Berlin; l’autre, de Y Amazone à cheval, attaquée par une lionne, placée devant le péristyle du musée. Ce groupe en bronze est superbe, plein de mouvement et de vie. La guerrière du Thermodon, plus animée de colère que d’effroi ; la reine du désert, cramponnée au cou du cheval par les dents et les griffes; le cheval, frémissant sous ses horribles étreintes, sont rendus avec une puissante énergie, et forment un admirable ensemble. On serait tenté de lui dire, comme le poète grec au cheval de Lysippe : « Quelle tête superbe ! Quel feu sort de ses naseaux ! Si le cavalier le presse de ses talons, il va l’emporter dans la carrière, car ce bronze est vivant. » (Anthol. grecq.) , l’oserais pourtant adresser un reproche, un seul, à ce bel ouvrage : je blâmerais les cheveux hérissés que porte l’héroïne sous son bonnet phrygien. Encadrant tout son visage d’une sorte d’auréole que la matière rend dure et lourde, ils lui donnent l’air d’une Gorgone coiffée de serpents. Une mort précoce et regret-
table n’a point permis à Kiss de donner un pendant à son Amazone.
Depuis le Prussien Raucli, le Saxon Ernest Rietschel (1804-1861) a tenu le sceptre de la statuaire en Allemagne. On lui doit, entre autres, un beau groupe de
la Madone adorant son fils mort, ce que les Italiens appellent une Pietà ; les statues en marbre des quatre plus grands sculpteurs grecs, placées dans la façade du nouveau musée de Dresde ; enfin le beau groupe en bronze de Gœthe et Schiller , qui, fondu par M. Miller, à Munich, en 1857, décore aujourd’hui la place du
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Théâtre à Weimar. En conservant à chacun des illustres amis son caractère propre, Rietschel a très- bien exprimé la vive et tendre affection qui les unit jusqu’à la mort, et que rien ne put altérer, pas même leurs succès et
leur gloire. La grande âme de l’un et de l’autre poète resta toujours au-dessus de la jalousie.
Aujourd’hui M. Frédéric Drake, honoré d’un grand prix à l’Exposition universelle, et M. Reinhold Uegas, couronné certainement s’il eut concouru, soutiennent dignement l’honneur de la sculpture allemande.
C’est à elle, pour 11e pas faire un chapitre avec un seul homme, que nous rattacherons le Danois Thorwaldsen (Albert Barthélemy, 1770-1844). Comtemporain de Canova, il fut son émule, et l’on a l’habitude, d’ailleurs fort légitime, de les citer ensemble comme les deux plus grands statuaires de l’époque comprise entre la fin du dernier siècle et les débuts du siècle présent. Elève de l’Italie, où le conduisit un prix de dessin décerné au concours, étudiant les mômes modèles que Canova, avec les mêmes opinions sur la pratique de leur art, et se formant dès lors le même style, l’artiste danois ne pouvait manquer de ressembler à l’artiste vénète. Thorwaldsen aussi emporta l’art italien hors de la voie de Michel- Ange, et, sans tomber dans le maniérisme du Bernin, pas plus que Canova, il préféra, comme celui-ci, la grâce à la force, et les délicatesses de l’exécution à la hardiesse et à la fougue de la pensée. 11 s’était fait connaître, jeune encore, par une statue colossale de Jason rapportant la Toison (For; à cette première production en succédèrent une foule d’autres : un Mars colossal, aussitôt célèbre; un Adonis, auquel Canova lui-même donna le nom de chef-d’œuvre ; puis, les Grâces , les Muses , Vénus , Apollon , Mercure; puis une Madone pour Naples, le Christ et les douze apôtres pour la cathédrale de Copenhague, le tombeau de Pie Vil à Borne, la statue équestre de Poniatowski à Varsovie, celle de Gutenberg à Mayence, etc. Thorwaldsen ne réussit pas moins dans les bas-reliefs que dans les ouvrages en ronde bosse. Il en est une foule qu’ont reproduits le moulage ou la gravure, et parmi lesquels on cite principalement la longue série représentant Y Entrée (F Alexandre à Babylone , série commandée par Na-
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poléon et qui décore aujourd’hui la grande salle du palais de Christiansborg, en Danemarck. « C’est peutêtre, dit un biographe de l’artiste, le plus admirable chef-d’œuvre qu’ait produit l’art depuis l’époque à ja-
Fig. 55. — Fragment des bas-reliefs de l’Entrée d’Alexandre à Babylone, par Thonvaldsen. (Danemarck.)
mais glorieuse de la sculpture grecque. » Devenu vieux et riche, Thonvaldsen consacra une partie de sa grande fortune à la fondation d’un musée à Copenhague. Ce musée porte son nom, et réunit une grande partie des œuvres diverses qui l’ont illustré.