CHAPITRE IV
LA SCULPTURE FLAMANDE
Nous avons donné le nom de Peinture des Pays-Bas aux écoles sœurs des Flandres et de la Hollande, pour en faire, dans les classifications de l’art, comme un grand genre divisé en deux espèces. 11 est inutile, à propos de la sculpture, de chercher un nom commun pour les deux écoles; peu cultivée dans les Flandres, et fort médiocrement, elle n’a été cultivée, en Hollande, ni bien ni mal : elle ne l’a pas été du tout. Ne possédant ni carrières de marbre, ni mines de cuivre, ni [lierre même, et tirant de l’étranger ses bois de charpente, la Hollande semble avoir, dès l’origine, renoncé à un art dont la nature lui avait refusé les matériaux. Lucas de Leyde, Rembrandt, Paul Potter, n’eurent aucun rival dans l’art du ciseau, et même les porcelaines du chevalier Van der Werff restèrent sans équivalent en statuettes et ciselures. Les statues de bronze ou de marbre qui ornent les places publiques, ou les musées, ou les hôtels de ville de quelques cités hollandaises,
LA SCULPTURE FLAMANDE
sont les œuvres d’artistes étrangers. Nous n’avons donc à nous occuper que de la sculpture flamande.
C’est dans la ville illustrée par les frères Van Eyck et par Hemling, c’est à Bruges, que se trouvent nonseulement les meilleures, mais les uniques preuves que l’art de sculpter fut pratiqué dans les Flandres en même temps que l’art dépeindre. Lorsque Jean Van Eyck inventait les procédés de la peinture à l’huile, et en enseignait l’application, quelques artistes, ses compatriotes, travaillaient le bois, le marbre et le bronze. Dès qu’un voyageur entre à l’église Notre-Dame, les gardiens le conduisent d’abord aux célèbres tombeaux de Charles le Téméraire et de sa bile Marie de Bourgogne, dont ils enlèvent les châssis mobiles avec grande précaution et grand apparat. Ces deux tombeaux sont tout simplement des socles en marbre noir, sur lesquels sont couchées des statues en cuivre doré. Charles est en costume de guerre, avec une belle armure ciselée. Il porte la couronne ducale et la Toison-d’Or, ordre de chevalerie fondé à Bruges, en 1429, par son père Philippe le Bon, et duquel, depuis Charles-Quint, la collation des insignes se partage entre le roi d’Espagne et l’empereur d’Autriche. Son casque, ses gantelets sont posés à ses côtés' et ses pieds reposent sur un lion. A l’entour de la frise sont rangées les armoiries de ses divers Etats ; sur les flancs du socle, celles de tous les souverains de son temps, empereur, rois, ducs, comtes, prélats couronnées, etc. ; et, sur la face, se lit la devise de ce prince aventureux et tenace : le Vay amp ris, bien en aviengne. On eût bien fait de graver aussi sur son tombeau les paroles que prononça le duc René de Lorraine lorsque le cadavre de Charles fut retrouvé après
la bataille de Nancy : « Votre âme ait Dieu, beau cousin, car vous avez fait moult maux et douleurs. » Marie de Bourgogne appuie sa tête sur un vaste coussin, et ses pieds sur deux petits cbiens de manchon. Cette statue est surtout remarquable par la délicate ciselure des étoffes de ses vêtements. Le tombeau de Marie (qui mourut, comme on sait, à ving-cinq ans, d’une chute de cheval), fait plusieurs années avant celui de son père, est aussi le meilleur des deux. Les rameaux d’arbres en cuivre, les figurines d’anges en même métal qui supportent les armoiries, tous les ornements, enfin, sont d’une exécution plus délicate.
Toutefois, ce tombeau même de Marie, que surpasse peut-être celui de son fds, Philippe le Beau, et de sa bru, Jeanne la Folle, que nous avons vus dans la cathédrale de Grenade, est loin d’égaler ceux de ses aïeux, les ducs de Bourgogne, Jean sans Peur et Philippe le Hardi, aujourd’hui dans le musée de Dijon. Ceux-là sont vraiment admirables, surtout aussi dans leurs décorations. Tous les détails de ces édifices en minia^ ture, ces ogives hautes de trois pieds, ces cloîtres où se promènent des personnages de quinze pouces, ces clochetons, ces angelots, ces dentelles de marbre et d’albàtre, réunissent le fini le plus pur, la plus étonnante perfection du travail à l’élégance du dessin, à l’harmonie des proportions, à l’heureuse combinaison des parties. Les statuettes de pleureurs, c’est-à-dire de moines qui prient et d’officiers du palais qui se lamentent, sont vraiment merveilleuses. Il y a là quatre-vingts figurines dont chacune, prise isolément, est un petit chef-d’œuvre; et leur réunion en augmente encore, par l’effet du contraste, le mérite et la beauté. La variété
Tombeaux des ducs de Bourgogne à Dijon.
IA SCULPTURE FLAMANDE
singulière de leurs poses, toujours naturelles, de leurs expressions, toujours vraies et profondes; le caractère des têtes, le jet des draperies, la délicatesse du ciseau surpassent tout ce qu’on peut attendre de leur époque. Ces tombeaux, dont les détails sont comparables aux bas-reliefs de Ghiberti et de Jean Goujon, pourraient bien être les plus précieuses reliques du siècle qui précéda immédiatement la grande Renaissance.
Si je les mentionne ici, c’est qu’ils se rattachent à l’art des Flandres. Le premier des deux, celui de Philippe le Hardi, terminé en 1404, est l’ouvrage de trois artistes flamands, de Claux Sluter, aidé de son neveu Claux de Yousonne et de Jacques de Baerz, tous trois ymaigiers du duc de Bourgogne. Le tombeau de Jean sans Peur fut élevé, quarante ans plus tard, par un artiste espagnol, Juan de la Huerta, natif de Daroca en Aragon, qui fut aidé par deux ouvriers bourguignons, Jehan de Drogués et Antoine Lemouturier. Il ne m’a point été possible de savoir à Bruges quels étaient les auteurs des tombeaux de Charles et de Marie. Leurs noms y sont peut-être oubliés.
Il ne faut pas quitter Bruges sans visiter encore le palais de justice. Là, dans la salle qui sert aux délibérations des jurés pendant les assises, se trouve la fameuse cheminée en bois sculpté et ciselé, dont la moulure est au Louvre. Cette cheminée a sa légende. On raconte qu’un certain Hermann Glosencamp, condamné à mort pour je ne sais quel méfait, demanda la faveur de faire un dernier ouvrage de son métier. Il était ymaigier en bois. Aidé de sa tille, il entreprit cette cheminée fameuse qui lui valut grâce de la corde et indulgence plénière. Les statues qui la décorent sont
presque de grandeur naturelle. Au centre se tient Charles-Quint , debout , en armure , portant d’une main l’épée nue, de l’autre le globe; à droite est son bisaïeul, Charles le Téméraire, avec Marguerite d’Angleterre, sa troisième femme ; à gauche, Marie de Bourgogne avec Maximilien d’Autriche , ses aïeux. Des génies, des amours, des armoiries, des ornements divers réunissent ces cinq statues et complètent la décoration générale par-dessus la frise de la cheminée. Celle-ci, représentant V Histoire de Suzanne en bas-reliefs d’albàtre, a pour auteur un certain Gu.yot deBeaugrant. 11 est difficile de pousser plus loin le bon goût de l’arrangement et la perfection du travail. Même pour sauver sa tête, aucun artiste n’aurait mieux fait qu’Hermann Glosençamp; je me garde bien de dire: Ne ferait mieux, car cet art de la sculpture sur bois, art allemand comme espagnol, art du Nord comme du Midi, est à peu près perdu, et, quand on voit les belles œuvres qu’il a produites, on sent plus vivement le regret qu’il soit si complètement abandonné.
Entre cette époque des origines et notre temps, je ne trouve plus rien à mentionner, pour les Flandres, de ce qui mériterait d’être classé parmi les merveilles de la sculpture; et llubens, VanDyk, Téniers, n’ont pas eu plus de rivaux que Bembrandt dans l’art du statuaire. Maintenant, à MM. Gallait, Leys et d’autres, cités avec eux comme rénovateurs de la peinture flamande, il faut joindre MM. Géefs, Fiers, Sopers, Wiener, qui sont, dans leur pays, les non moins heureux et non moins éminents rénovateurs de la sculpture.