‹ Les merveilles de la sculptureChapitre 13 sur 15 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

LA SCULPTURE ANGLAISE

Quand on entre dans le British Muséum pour y chercher les figures en basalte et en porphyre de l’Égypte, les tables en albâtre de l’Assyrie, enfin les marbres d’Halicarnasse et du Parthénon, l’on rencontre d’abord le fronton de l’édifice moderne. Là sont rassemblées douze à quinze figures allégoriques, œuvre du plus renommé des sculpteurs de l’Angleterre, sir Richard Westmacott. Prises isolément, ces statues en marbre ne manquent certes pas de mérite ; elles sont finement et soigneusement travaillées, plus même que ne l’exigeait le point de vue, puisqu’on ne peut les regarder que de loin, et de bas en haut. Mais leur ensemble manque d’harmonie, de grâce, de majesté, et le défaut plus grand encore, le défaut irrémédiable qui les frappe, c’est le sujet qu’elles ont la prétention de représenter : les progrès de la civilisation . Que les Anglais aient choisi ce sujet pour le placer sur la porte principale des docks yle Londres, on de l’arsenal ma-

ritime de Woolwich, ou de l’observatoire de Greenwich, ou du Northern Bailway , rien de mieux; c’est là qu’ils peuvent établir la suprématie du présent sur le passé, le progrès continu qu’opère l’humanité dans les sciences et leurs applications. Mais, dans les arts, où le talent est un don personnel, où l’artiste, en mourant, ne peut pas plus transmettre son génie que son âme, la Londres moderne espère-t-elle avoir vaincu l’Athènes antique? Quelle étrange manière, hélas! de prouver les progrès de la civilisation que de mettre l’art anglais en regard de Part grec, de faire comparer l'architecture en briques de sir Robert Smirke avec l’architecture en marbre d’Ictinus et de Callicrates, que de rapprocher ce fronton de sir Richard Westmacott des frontons de Phidias !

Lorsque, dans un autre ouvrage, j’ai fait une revue succincte des plus riches collections de Londres, y compris le musée national, les lecteurs ont dû être surpris de n’y pas trouver un mot sur la sculpture. Que voulez-vous? où il n’y a rien, d’après le dicton populaire, le roi perd son droit, et la critique aussi. Sauf une pauvre statue en marbre du peintre David Wilkie, la National Gallery ne contient encore que des tableaux, et je n’ai vu dans aucune galerie, cabinet ou salon, une oeuvre quelconque de la statuaire nationale qui méritât d’ètre citée. Dans les jardins publics, les places et les squares , pas davantage. Pouvais-je faire, par exemple, une description de la statue en bronze et équestre de lord Wellington, qu’on a élevée dans Piccadilly, en face de Dhôtel qu’il habita, en face de l’autre statue, pédestre et grotesque, toute nue et toute noire, qui représente, en Achille combattant, cet illustre homme de

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guerre et d’État? Posée de profil, et non de face, c’està-dire posée à P envers, sur le maigre arc-de-triomphe qui lui sert de piédestal, elle semble l’image de Polichinelle monté sur l’ânesse de Balaam. C’est du moins ainsi que 1 ePunch l’a popularisée. Elle appartient donc en propre au spirituel Charivari de Londres. En somme, la vue de quelques ouvrages de la statuaire que l’on trouve à Londres achève de prouver, si je ne m’abuse, que, dans les beaux-arts, sauf quelques remarquables exceptions, les Anglais cultivent surtout avec un goût véritable et un succès évident les genres secondaires. Dans la peinture, c’est l’aquarelle, ou l’anecdote et le portrait; dans la gravure, la taille-douce, le keepsake ; dans la sculpture, le portrait en buste. Nous allons trouver des preuves à cette dernière assertion dans le vrai musée national de sculpture, l’abbaye de Westminster.

C’est dans la chapelle de Henri VII, la plus vaste et la plus ornée de ce vieux monastère de V ouest, aujourd’hui salle de réception des chevaliers du Bain, que se trouve la plus ancienne et peut-être la meilleure œuvre de sculpture que l’Angleterre puisse s’enorgueillir de posséder, le tombeau du fondateur de cette chapelle. Ce tombeau, en basalte noir et en forme d’autel, chargé d’ornements divers, entouré d’une riche et solide balustrade en bronze ciselé, sur lequel repose Henri Vil, ayant à ses côtés sa femme Élisabeth, est l’ouvrage du célèbre Florentin Pietro Torregiani, dont nous avons précédemment raconté la tragique histoire. Sans passer une revue méthodique des dix ou douze autres chapelles de l’abbaye, on peut indiquer brièvement les principaux mausolées qu’elle renferme, non suivant la place qu’ils y occupent, mais suivant celle

qu’occupèrent dans le monde les morts illustres dont ils couvrent la cendre. Et d’abord, pour achever la liste des personnes royales, nous citerons la grande Élisabeth, portant encore sur sa figure de marbre, dans ses yeux ronds et son nez crochu, l’air sec, impérieux, altier, qui convenait à son caractère de reine-vierge ;

— Marie Stuart, plus belle, plus tendre et plus faible;

— Édouard Y et son frère Richard, tous deux assassinés; — Charles II, le restauré, non loin duquel est son restaurateur, le général Monk; — Guillaume III, qu’appela au trône la révolution glorieuse ; — sa femme Marie;

— la reine Anne; — enfin Georges II, qui avait lui-même préparé son sépulcre dans les caveaux de la chapelle de Henri VIL

Mais Westminster n’est pas seulement le Saint-Denis de l’Angleterre, il en est encore le Panthéon. Tous les hommes qui ont rendu de grands services à ce pays, ou qui l’ont illustré par leurs travaux, y partagent les honneurs et l’empire de la célébrité avec ceux qu’a jetés sur le trône le hasard de la naissance. Les hommes de guerre n’y sont pas en grand nombre. On cherche vainement le prince Noir, Talbot, Marlborough. Nelson est à Saint-Paul, presque seul. Westminster compte moins de grands généraux de terre et de mer que de simples officiers morts en combattant. A côté de l’amiral Cornwallis et de son monument fastueux, où l’on voit, au pied d’une pyramide ombragée de palmiers, d’élégantes marines en bas-relief, reposent le général Wolf, lord Ligonier, le major André, de simples capitaines. Un étranger se trouve parmi eux, le général corse Pasquale Paoli, auquel les Anglais ont donné l’hospitalité jusque dans leur temple national.

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Les hommes d’État sont plus nombreux, là connue dans l’histoire d’Angeterre. Je ne citerai pas plusieurs anciens chanceliers des Tudor et des Stuart; mais, à notre époque contemporaine, lord Stanhope, — lord Mansfîeld, dont le magnifique mausolée fut érigé, en 1805, parFlaxman, ce grand dessinateur d’Homère et de Dante, — le comte de Chatham, père de Pitt, — les deux illustres rivaux, William Pitt et Charles Fox, — l’orateur Grattan, — -enfin, Georges Canning, héritier de Fox et précurseur de Robert Peel.

Au milieu de cette foule de monuments funéraires et de noms peu connus au delà du détroit, on rencontre quelques célébrités plus européennes, devant lesquelles l’étranger s’arrête avec pins de respect. Tels sont Campden, le savant antiquaire; — GottfriedKnelIer, qui fut peintre de cour sous cinq rois, de Charles II à Georges 1er, et qui a rempli de portraits historiques tous les châteaux de la Grande-Bretagne 4; - — le chimiste IIumphry-Davy, à qui l’industrie et l’humanité sont aussi redevables que la science; — James Watt, qui n’inventa pas la vapeur, il est vrai, mais qui en régla l’application et l’usage; — William Wilberforce, homme excellent, vrai philanthrope, que l’on n’aurait pas dû séparer de Howard, déposé à Saint-Paul; — enfin le grand Isaac Newton, qui devrait avoir son tombeau, comme Dieu son sanctuaire, non dans un édifice, non dans une contrée, mais dans l’univers, dont il a re-

1 Des peintres plus récents, tels que Josuah Reynolds, Benjamin West, Thomas Lawrence, David Wilkie, ont leurs sépulcres dans les caveaux de Saint-Paul. Au centre du même édifice repose également l'architecte qui l’a construit, sir Christopher Wren, sous une simple pierre, il est vrai, mais où l’on a gravé cette magnifique parole : Si recjuiris monumentum , circumspicc.

connu et posé les lois. En examinant sa statue, fort bel ouvrage du sculpteur Sheemakers, l’on est frappé de sa ressemblance avec un autre homme aux grandes vues et aux grandes oeuvres, Michel-Ange. La figure de Newton est plus belle sans doute, car il n’eut pas, comme Michel-Ange, le nez brisé dans sa jeunesse par un rival colérique; elle est aussi plus douce, plus réfléchie; mais pourtant, je le répète, la ressemblance est frappante dans la charpente générale de la tête, dans les lignes du visage, dans les traits, dans la physionomie. On a inscrit, sous la statue de Newton, ces paroles belles et justes : Sibi gratulentur mortelles taie tantumque extitisse l; et plus bas : Humani generis cleciis 2.

De toutes les parties du Panthéon de l’Angleterre, celle que j’ai visitée avec le plus de recueillement et d’amour, c’est l’extrémité méridionale qu’on appelle le Coin des Poètes ( Poet's corner). Devant l’effigie des rois et des politiques, on n’éprouve qu’une curiosité froide ; mais, au milieu de cette académie funéraire et silencieuse, parmi ces hommes dont le souvenir est toujours vivant, et qui parlent encore dans leurs ouvrages, le cœur s’échauffe ainsi que la pensée, et l’on se croit en présence de leur assemblée imposante, on se croit sous le regard de ces maîtres incontestés qu’on admire, qu’on révère et qu’on aime. Là, sont réunis, groupés, pressés dans un étroit espace, presque tous les écrivains qui ont illustré la riche et puissante littérature anglaise, et que nous connaissons au moins par les travaux de nos traducteurs et de nos critiques : le vieux Ben-Jolm-

1 Que les mortels se félicitent qu’un tel et si grand génie ait existé.

2 Honneur du genre humain.

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