CHAPITRE
LA SCULPTURE ÉGYPTIENNE
C’est dans les profondeurs de cette antique et primitive civilisation que vit naître et se développer l’heureux bassin du Nil, qu’il faut chercher les origines de tous les arts. En même temps que les Egyptiens creusaient dans les rochers les hypogées de Samoun ou le temple de Karnak, et dressaient sur les confins du désert les grandes pyramides de Djizeh, ils gravaient des stèles en relief pour épitaphes de leurs sépultures, ils plaçaient pour avenues de leurs temples des allées de sphinx couchés sur des piédestaux, et, dans ces temples, les images de leurs dieux et de leurs pharaons presque déifiés. Jusqu’à présent, l’on avait cru et dû croire que l’art de l’Egypte, soumis au sacerdoce, ou plutôt exercé par les prêtres seuls, qui l’avaient frappé d’immobilité en le condamnant aux proportions d’un canon immuable, placé sous la sauvegarde de la loi religieuse, avait été purement hiératique, depuis son origine et ses premiers développements jusqu’à sa complète extinc-
lion. C’était une erreur que de récentes découvertes ont rendue évidente et palpable. Il est certain qu’avant d’être emprisonnés dans le dogme, les artistes égyptiens ont pu librement reproduire les choses et les êtres dans toute la réalité de leurs formes et de leur vie. « L’histoire de l’art en Égypte, dit avec toute raison M. François Lenormant, maintenant qu’on en connaît exactement les différentes phases, se montre à nous comme ayant suivi une marche inverse de celle de son développement chez toutes les autres nations. Celles-ci ont débuté par l’art exclusivement hiératique, et ce n’est que par un progrès postérieur qu’elles ont atteint à l’imitation vraie et libre de la nature... Seuls au monde, les Égyptiens ont commencé par la réalité vivante pour finir par la convention hiératique. »
La preuve de cette assertion pleinement fondée s’est trouvée complète à la dernière Exposition universelle. Tous les visiteurs, même de simples curieux, aussi peu versés dans l’art.que dans l’archéologie, sont restés stupéfaits d’admiration devant une statue en bois qui nous vient de ces temps prodigieusement reculés. « Miracle de conservation aussi bien que chef-d’œuvre d’art, dit encore M. F. Lenormant, cette statue... comme étude de la nature, comme portrait frappant et vivant, est une merveille incomparable qu’aucune œuvre des Grecs n’a surpassée. . . Nous savons par les légendes du tombeau où elle fut découverte, qu’elle représente un certain Ra-em-Ké , personnage de quelque importance sous plusieurs règnes de la cinquième dynastie... Le sculpteur l’a figuré debout, se promenant gravement, le bâton à la main, dans quelque ville de son gouvernement... Cette figure a beaucoup souffert en quelques
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parties... elle a perdu le mince enduit de stuc coloré qui la couvrait originairement... et dans lequel le sculpteur avait dû mettre ses dernières finesses. Que ne devait-elle pas être, intacte et vierge de tout outrage du temps ! Bien qu’absolument dépouillée de son épiderme, c’est encore par la vérité et la finesse qu’elle brille. Tout en elle est fidèlement copié sur la nature vivante... .c’est un portrait saisissant de réalité... Le modelé du torse est une merveille... mais c’est surtout la tête qu’on ne saurait se lasser d’admirer; c’est un prodige de vie... La bouche, animée par un léger sourire, semble au moment de parler. Les yeux ont un regard si vrai qu’il inquiète. Une enveloppe de bronze enchâsse comme des paupières l’œil formé d’un morceau de quartz blanc opaque... au centre duquel un morceau arrondi de cristal de roche représente la prunelle. Sous le cristal est fixé un clou brillant , qui détermine le point visuel et produit ce regard si étonnant, qui semble celui de la vie. » Ce Ra-em-Ké ayant vécu sous la cinquième dynastie, sa statue iconique doit avoir été faite vers l’année 4000 avant l’ère chrétienne. « Plus de cinquante-huit siècles ont donc passé sur ces fragiles morceaux de bois de cèdre et de mimosa sans y effacer la marque du ciseau de l’artiste! » Et pourtant il s’en faut bien qu’elle soit la plus ancienne œuvre de l’art égyptien déjà complet et parfait. A cette même exposition universelle figurait aussi la statue colossale, en diorite (matière plus dure encore que le basalte) , d’un pharaon de la quatrième dynastie, le célèbre Schafra (le Chéphrèn d’Hérodote), celui qui fit construire pour sa sépulture la seconde des grandes pyramides. Schafra vivait plus d’un siècle avant Ra-em-Ké.
Nous avons au Louvre deux statues en pierre calcaire, l’une d’un grand-prêtre du Taureau blanc, nommé Sépa , l’autre de sa femme Nésa , appartenant à cette époque lointaine qui vit élever les premières grandes pyramides,
sous la troisième ou peut-être la deuxième dynastie. Enfin, le musée égyptien de Montbijou, à Berlin, qui renferme quelques bas-reliefs du tombeau d’Amtèn, sculptés sous le règne de Snéfrou Ier, de la troisième dynastie, possède aussi la porte d’entrée de la pyramide
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de Sakkara, dont la construction remonte probablement jusqu’à l’époque plus lointaine encore où les tables de Manéthon (dont l’exactitude est aujourd’hui si complètement démontrée) placent la première des vingt-six dynasties qu’il donne à l’Egypte. Les ornements de cette porte n’auraient pas moins de sept à huit mille ans. « De tels chiffres épouvantent l’imagination... c’est une antiquité prodigieuse pour une œuvre de la main de l'homme, et surtout pour l’œuvre d’un art véritable. Ni la Chine, ni l’Inde, ni l’Assyrie n’ont rien conservé qui remonte si haut vers les origines de l’humanité. Mais ce qui est vraiment écrasant pour l’esprit, c’est de trouver alors, non point des peuplades sauvages, mais une société puissamment constituée, dont la formation avait dû déjà réclamer de longs siècles, une civilisation très-avancée dans les sciences et dans les arts, possédant des procédés matériels d’une rare perfection, capable d’élever des monuments immenses et d’une indestructible solidité. » (François Lenormant.)
C’est la période primitive, comprise entre la première et la sixième dynastie, que l’on est convenu de nommer Y ancien empire ou l’Egypte memphite. Les monuments de cette période montrent, comme nous l’avons dit, un art vraiment libre et qui se pourrait appeler laïque. C’est après la période confuse, et pour bien dire inconnue, qui sépare la sixième dynastie de la onzième que commence, avec ce qu’on nomme Yempire moyen ou l’Egypte thébaine, celle qu’ont connue les Grecs, le véritable art égyptien, devenu purement sacerdotal, purement hiératique et condamné par le dogme à l’immobilité.
Ici nous devons rappeler quelle idée générale et su-
périeure domina tout dans l’ancienne Égypte, la religion, la politique, les lois, les sciences, les arts, les coutumes publiques, les usages privés, tout, jusqu’aux plaisirs et aux divertissements. Cette idée est l’immutabilité et l’éternité. Il fallait que rien ne changeât et que rien ne pérît ; il fallait donner aux vivants une vie à jamais uniforme et aux morts mêmes une durée immortelle. Voilà pourquoi les nations étrangères, offusquées de cette perpétuelle monotonie, appelaient l’Égypte amère et mélancolique. C’est pour obéir à cette idée que, dès leurs premières dynasties, les Égyptiens dressèrent les pyramides de Djizeli sur leurs bases impérissables; qu’ils taillèrent les portes des Rois , le temple de Karnak, les hypogées de Samoun et de Thèbes dans le flanc des montagnes de granit; qu’enlin ils condamnèrent les arts d’ornementation, tels que la sculpture, à ne jamais sortir des mêmes sujets, des mêmes proportions, des mêmes formes. Pour prévenir le sentiment d’indépendance que l’art pouvait communiquer aux esprits, seulement par l’imitation libre de la nature, les prêtres lui imposèrent des canons ou règles immuables,’ des modèles qu’il fût tenu de copier à perpétuité. Il est même fort probable que, pour sûreté plus grande, les prêtres se réservèrent la culture exclusive des arts — comme celles des sciences : astronomie et médecine — comme celles des lettres : actes publics et chroniques nationales — ne laissant que les métiers au reste du peuple. De cette manière, borné dans son domaine, l’art ne put ajouter aux images des divinités que celles des rois, des ministres de cour et des pontifes; il ignora le culte des héros et celui des vainqueurs, soit aux jeux du corps, soit aux luttes de l’esprit; et,
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retenu dans son essor, il ne put se montrer que par l’habileté purement manuelle de la délicatesse et du poli. Toutes ses phases de progrès, d’élévation, d’abaissement, de renaissance, de décadence et de chute, s’enferment dans les étroites limites de la simple exécution. Aussi Platon pouvait dire, dès son temps, que la sculpture et la peinture exercées en Egypte depuis tant de siècles, n’avaient rien produit de meilleur à la fin qu’au commencement; et M. Denon, en notre époque, avait pleine raison de faire une réflexion semblable : « Un laps de temps, dit-il, avait pu amener chez les Egyptiens quelques perfections dans l’art. Mais chaque temple est d’une telle égalité dans toutes ses parties qu’ils semblent tous avoir été sculptés* de la même main. Rien de mieux, rien de plus mal ; point de négligence, point d’élan à part d’un génie plus distingué. » Ce que M. Denon dit de l’architecture s’applique exactement à la statuaire, dont les œuvres ne furent que des décorations architecturales, et je voudrais qu’au mot de « perfections, » il eût, pour plus d’exactitude, substitué celui de « perfectionnements. »
Nous essayerons bientôt de désigner, dans les diverses collections des reliques de l’art égyptien, les œuvres qui méritent principalement l’étude et l’admiration. Mais avant de pénétrer dans ce monde exhumé des tombeaux, et qui semble n’avoir jamais été pleinement doué de vie ; — avant de passer en revue ces lions endormis, ces sphinx pensifs, ces héros inertes, ces dieux accroupis, sourds, muets, aveugles, immobiles, enfin ces monstres étranges où, pour rendre la divinité visible et palpable, pour l’élever au-dessus de l’espèce humaine, on l’a rabaissée, par un assemblage
impie, jusqu’à l’animalité, — il est bon de prendre quelques notions préliminaires. Par les unes, on pourra connaître, à leurs formes et à leurs attributs, immuables comme le dogme lui-même, les divinités représentées; par les autres, on pourra découvrir à peu près l’époque où furent faites leurs images, et les rattacher ainsi à l’une des phases de l’art égyptien; de sorte que, devant une figure quelconque, le visiteur puisse se dire : Cette figure est celle de telle divinité; elle appartient à telle époque de l’art égyptien, et partant à telle époque de l’ histoire de l’Egypte.
Voici d’abord l’explication de quelques termes qui servent à dénommer les diverses parties du vêtement des statues égyptiennes :
P s client, bonnet ou couronne porté par les divinités ou les pharaons. 11 est double, composé du schaa et du teslir.
Schaa , bonnet conique formant la partie supérieure du pschent. Il est blanc.
Teshr , bonnet cylindrique, avec une haute pointe inclinée en arrière et un ornement en spirale par devant, formant la partie inférieure du pschent. Il est rouge.
Alf , couronne d’Osiris et d’autres divinités, composée d’un bonnet conique posé sur les cornes d’une chèvre, et flanquée de deux plumes d’autruche. L 'alf porte un disque au milieu du frontal.
Tesch , bonnet royal militaire.
Het , bonnet de la haute Égypte.
Claft , coiffure avec de longues bandelettes qui tombent sur le cou et les épaules.
Oskli, collier semi-circulaire ou pèlerine autour du
cou.
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Schenti, vêtement court, porté autour des reins. Les statues des Pharaons ont de plus le tablier royal .
Gom, espèce de sceptre terminé par la tête de l’animal appelé Koukoupha.
Yoici maintenant les formes et attributs des principales divinités composant la mythologie égyptienne.
Nous leur adjoindrons, autant que possible, le nom des divinités correspondantes dans la mythologie de la Grèce et de Rome, ainsi que le nom des villes où leur culte était principalement en honneur :
Forme humaine (homme) ayant sur la tête le teshr surmonté de deux plumes, ou forme humaine et tête de bélier. — Amen , Ammon ou Hammon « le caché, » Dieu suprême, roi des dieux. — Zeus, Jupiter. — Thèbes.
Forme féminine (femme) portant le teshr. — Mouth , « la mère, » femme à' Amen, — Héra, Junon. — Thèbes.
Jeune homme ayant sur la tête une seule boucle de cheveux et le disque lunaire. — Chouns ou Clions « la Force, » fds d’Amen et de Mouth. — Héraclès, Hercule. — Thèbes.
Forme humaine à tête de chèvre. — Noum « l’eau, » appelé par les Grecs Zens-Chnoumis, créateur de l’humanité. — Poséidon, Neptune. — Eléphantine.
Forme féminine portant sur la tête une couronne circulaire de plumes. — Anéka , femme de Noum. — Ilestia, Yesta. — Eléphantine.
Forme féminine* portant le het, avec une corne de chèvre de chaque côté. — Saté , « rayon de soleil. » — Autre Junon, autre femme de Jupiter-Clmoumis. — Eléphantine.
Enfant, ou nain, aux jambes noueuses, avec un scarabée sur la tête, ou forme humaine emmaillottée comme une momie. — Phtah ou Phta, dieu du feu, créateur du soleil et de la lune. — Hèphaïstos, Vulcain. — Memphis.
Forme féminine à tète de lion. — Pash’t ou Pacht (Bubastis), « la Lionne, » femme de Phtah. — Artémis, Diane. — Memphis.
Forme humaine ayant la tête surmontée de deux hautes plumes et d’un lis. — Atoum-Néfer , appelé « le Gardien de la narine du soleil, » supposé fils de Phtah et de Paslït. — Memphis.
Forme humaine à tête de faucon, coiffée de deux hautes plumes. — Mount , personnifiant la puissance solaire. — Arès, Mars. — Harmonthis.
Forme féminine avec l’égide sur la poitrine, ou souvent avec deux ailes, et foulant aux pieds le serpent Apoph. — Neith , déesse de la sagesse et des arts. — Athènè, Minerve. — Sais.
Forme féminine simple, ou à tête de vache. — Athor ou Hathor, déesse de la beauté, personnifiant la vache qui a produit le soleil. — Aphroditè, Vénus. — Latopolis et Atlio.
Forme humaine à tête de faucon, portant le disque solaire. — Btf, fils d’Atlior, personnifiant le soleil levant. — Hèlios. — Héliopolis.
Forme humaine portant le pschent sur la tête. — Atoum , personnification du soleil couchant.
Forme humaine à genoux, portant sur sa tête le disque solaire. — Maou , «le brillant,» personnification de la lumière du soleil.
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Forme humaine à tète de crocodile. — Sébak, « le dompteur.» — Crocodilopolis (Ombos).
Forme humaine ayant une oie sur la tête. — Seb, « l’Etoile, » dieu du temps. — Chronos, Saturne.
Forme féminine ayant sur la tête un vase à eau. — Noupté ou Nepté , « abîme du ciel, » femme de Seb.
— Rhéa, Cybèle.
Forme humaine à tête d’ibis, portant quelquefois sur sa tête le disque lunaire. — Thot , « Logos ou le discours, » fils de Ra , inventeur de la parole et de l’écriture, scribe des dieux. — Hermès, Mercure. — Ilermopolis.
Forme humaine portant quatre plumes sur la tête.
— En-pé ou Emeph «le guide du ciel,» fds de Ra , autre forme du dieu Thot.
Momie portant le het. — Ousri (Osiris), fils aîné de Seb et de Noutpé, appelé alors Oun-Néfer (Onnopliris) «le révélateur du bien. » — Dionysos, leBacchus des Grecs. — Busiris.
Momie portant 1 e Alf. — Osiris, appelé alors Pétliempamentès , « celui qui réside dans les enfers. » — Le Pluton des Grecs.- — Abydos.
Forme féminine portant un trône sur la tête. — Isis,
« le siège, » fille de Seb et de Noutpé , sœur et femme d’ Osiris. — Dèmèter, Cérès. — Abydos.
Forme féminine portant sur la tête les hiéroglyphes des mots maîtresse et palais. — Neb-t-a (Nephtys),
« la maîtresse du palais, » autre fille de Seb et de Noupté , sœur et concubine d’Osiris. — Perséphonè, Proserpine. — Abydos.
Forme humaine à tête de faucon, portant le pschent.
— Haroer (Ilaroueris), fils de Seb et de Noupté. Scs
yeux sont supposés représenter le soleil et la lune. — Horus aîné, Apollon. — Apollinopolis Magna.
(Osiris, Isis et Ilorus personnifient le principe bienfaisant.)
Forme humaine avec une tête d’âne, ou vieux nain habillé d’une peau de lion et portant des plumes. — Seth, « l’âne, » fils de Seb et de Noupté, l’esprit du mal. — Typhon. — Ombos.
Hippopotame debout, avec une queue de crocodile et quelquefois une tête de femme. — Taour ou Ta Her (Thouéris), femme de Seth. — Ombos.
(Seth (Typhon) et Taour personnifient le principe malfaisant.)
Enfant avec des jambes faibles et des boucles de cheveux aux deux côtés de la tête. — Her , « le sentier (du soleil), » fils d’Osiris et d’ïsis. — Horus jeune, Harpocratès. — Apollinopolis Parva.
Forme humaine à tête de chien. — Anoup (Anubis), surnommé « F embaumeur des morts » et le « gardien de la grille du sentier du soleil, » fils ou frère d’Osiris.
— Lycopolis.
Prêtre assis dans une chaise et déroulant un volume.
— Î-Emp-Hept , « venant en paix, » fils de Thot. — Asclépios, Esculape. — Philoë.
Taureau pie portant sur sa tête le disque solaire. — H épi (Apis), « le nombre caché, » fils toujours vivant de Phtah. — Memphis.
Griffon â tête d’âne. — Bar , dieu des Assyriens et des Phéniciens (Philistins), le Baal de la Bible.
Forme humaine en costume asiatique, avec diadème portant une croix d’onyx au frontal . — Bertpou (Réphàn), dieu des peuples sémitiques.
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Forme humaine avec la tête d’un oiseau noir. — Noubi (Nubia) ou Nctshi , « le rebelle, » dieu des peuples noirs.
Forme féminine coiffée du het , portant le bouclier et la lance. — Anta (Anaïtis), déesse des Arméniens et des Syriens.
Après cette longue liste des dieux, ou plutôt des diverses manifestations du même dieu que les Egyptiens adoraient sous tant de formes, passons à la seconde partie des notions préliminaires.
Nous avons indiqué tout à l’heure quel fut l’art primitif de l’Égypte, l’art encore laïque, encore libre des prescriptions du dogme. Quand on arrive à l’art devenu sacerdotal, désormais soumis aux canons religieux, il est admis, si je ne m’abuse, que cet art hiératique, d’accord avec l’histoire de la nation, se peut diviser en quatre époques principales. L’une, la plus ancienne, et qu’on nomme « du style archaïque, » renfermée tout entière dans Y empire moyen , s’étend de la sixième à la douzième dynastie (vers l’an 2400 avant J.-C.). Tandis que l’arcbitècture , simple, forte, colossale, ne faisait qu’amonceler des masses de pierre, la sculpture, également massive, semblait avoir oublié sa perfection première et sortir de l’enfance. Dans les statues de cette époque, la face est large et commune, le nez long et gros, le front bombé; les cheveux, à peine dégrossis, tombent en lourdes boucles verticales; les pieds et les mains ont une longueur démesurée ; le corps entier présente une forme ramassée et trapue. Les bas-reliefs sont très-déprimés, et l’exécution de toutes les œuvres du ciseau, même dans les menus détails, reste imparfaite et grossière. Mais cette exécution, et même le style
en ce sens, vont s’améliorant sans cesse jusqu’à la douzième dynastie.
A cette seconde époque, tandis que l’architecture améliorée devenait un art plus savant, plus varié, plus riche de combinaisons et d’ornements, employant par exemple les colonnes et les triglyphes (comme on le voit dans les hypogées dites de Beni-Hassan), la statuaire, de plus en plus dégrossie et délicate, s’approchait de sa perfection relative. Alors on trouve plus de proportion et d’harmonie dans les membres du corps, plus d’exactitude et de finesse dans les traits du visage; les cheveux sont plus fouillés et disposés en boucles plus élégantes ; enfin la délicatesse du travail devient telle que souvent une statue est traitée et finie comme un camée. Quant au bas-relief, il s’emploie de plus en plus rarement et disparaît même avec Ramsès II, celui qui fut surnommé Sésostori (« fils érigé du Créateur »), et qui devint le Sésostris des Grecs.
L’invasion des Arabes Kouschytes, appelés Pasteurs f Hycsos), sous la dix-septième dynastie (vers 2200 avant J.-C.), amena dans les arts de l’Égypte une décadence immédiate, ou plutôt une véritable interruption, une disparition complète, qui dura jusqu’à l’expulsion de ce peuple étranger, cinq siècles plus tard. Après la délivrance de l’Égypte par Amosis (dans le dix-septième siècle avant J.-C.), sous les règnes fameux de Mœris, de Sésostris, de Ramsès III, d’Aménophis, qui se nomment le nouvel empire , il y eut une renaissance de l’art égyptien. L’architecture prit ses derniers développements. On éleva de vastes temples rectangulaires ayant des murailles couvertes d’ornements sculptés, des vestibules à dômes coniques, des avenues de sphinx, et la
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colonne fut ornée de chapiteaux représentant des fleurs et. des boutons de lotus ou de papyrus. Pour la statuaire, cette renaissance se distingue par un retour complet au style archaïque, par l’imitation évidente des anciennes œuvres de la sculpture soumise au sacerdoce. Toutefois, si le style se rapproche, l’exécution diffère. Les membres sont plus libres et plus arrondis, les muscles plus développés, enfin les traits du visage améliorés et variés jusqu’à devenir une seconde fois des portraits. En outre, les détails sont terminés avec le soin le plus minutieux, et l’effet général est produit plutôt par ce fini de toutes les parties que par l’ampleur et l’harmonie de l’ensemble.
Une invasion des Ethiopiens, après la vingt-deuxième dynastie (dixième siècle avant J.-C.), amena, comme précédemment celle des Pasteurs, une nouvelle interruption de la culture de l’art égyptien, qui renaquit encore, après l’expulsion de ces autres étrangers, sous le règne de Psammétichus Pr, fondateur de la vingtsixième dynastie (vers 660 avant J.-C.). L’art de cette seconde renaissance fut appelé sdite , du nom de la dynastie. Il ne dura pas plus qu’elle. Son caractère le plus spécial est l’apparition d’un genre tout nouveau, ou plutôt si vieux qu’il était renouvelé de Y ancien empire, celui du portrait. Dans ce moment, à côté de l’art hiératique, de l’art traditionnel, les Égyptiens cultivaient celui qu’inspire la nature et qui exige la vérité. Les figures iconiques de cette époque sont nombreuses et excellentes.
La conquête de l’Égypte par les Perses, sous Cambyse (525 ans avant J.-C.), coupant de nouveau les traditions et l’exercice de l’art égyptien, amena sa troi-
sième et définitive décadence. Il y eut bien, après la conquête d’Alexandre, sous les Ptolémées, et après la conquête romaine, principalement sous Adrien, quelques essais tentés pour fa^re refluer la civilisation de la Grèce sur l’Egypte, notamment pour greffer l’art grec sur l’art égyptien. Mais ces tentatives, promptement avortées, n’eurent de succès ni réel, ni durable, et l’art en Egypte périt bien positivement avec le règne et. le culte des Pharaons.
Les statuaires égyptiens firent emploi de matières beaucoup plus variées que les statuaires grecs, et surtout plus dures, plus résistantes, de plus long travail et de plus longue durée. Le marbre ne leur suffisait point, et l’on peut dire que toutes les autres substances propres à la sculpture se trouvent dans leurs œuvres : granit rouge, noir et gris, basalte, diorite, porphyre, jaspe, serpentine, cornaline, aragonite, pierre à chaux, pierre à sablon, — or, argent, bronze, fer, plomb, — cèdre, pin, sycomore, ébène, mimosa, — ivoire, verre, faïence, terre cuite. Les bas-reliefs étaient très-déprimés, très-bas et quelquefois exécutés en creux, au rebours du relief, comme ceux des pierres gravées. Mais les statuaires égyptiens en firent peu d’usage, et la généralité de leurs œuvres sont en ronde bosse.
Dans les statues, dans celles du moins qui ne sont ni de métal ni de bois, les bras restent collés à la poitrine, sans se détacher du corps, en même temps qu’un bloc de matière lie également les jambes, qui ne sont pas plus détachées que les bras. Par derrière, une plinthe est disposée pour recevoir le cartouche avec les inscriptions. C’est à cette disposition générale, ainsi qu’à la solidité des matériaux, qu’est duc la conservation sin-
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gulière des œuvres de la sculpture égyptienne, lorsqu’on les compare aux œuvres bien postérieures et si mutilées de la sculpture grecque. Les cheveux, massés en boucles verticales, tombent du sommet de la tête, et la barbe, au lieu de descendre des joues, est seulement tressée au bout du menton. Les yeux, les cils et les sourcils se prolongent jusqu’auprès des oreilles, dont le bas se trouve de niveau avec les yeux, ce qui indiquerait, pour un phrénologue, une faible dose de matière cérébrale, et partant d’intelligence. Les lèvres sont trèsaccentuées, dilatées et souriantes, caractère qui se retrouve dans les anciens marbres d’Egine, même dans ceux qui représentent des mourants et des morts. Si la sculpture est en bas-relief, ou en relief creux, le profil est naturellement plus en usage ; mais alors les yeux et les épaules sont vus de face, comme chez les Assyriens, comme chez les plus vieux artistes de la Grèce.
Dans toutes les œuvres de la statuaire égyptienne depuis l’époque archaïque, les formes sont longues et grêles, les traits calmes et sans expression, les membres et les muscles au repos. Outre l’immobilité, le trait distinctif de cet art, c’est la régularité, la carrure, la parfaite symétrie, pour qu’il se mêle et s’allie à l’art de l’architecture. C’est aussi, même dans les plus dures matières, l’extrême poli, la fine délicatesse du travail, qui arrive — je l’ai déjà dit — à traiter une statue comme un camée et un bas-relief comme une pierre fine. Un artiste de nos jours, avec toutes les ressources de la science moderne, serait fort embarrassé pour tailler et polir le granit, le porphyre, la diorite, le basalte comme faisaient les Égyptiens, et consumerait sa vie sur une de leurs œuvres gigantesques. Les statues
des dieux, des rois, des prêtres, des officiers de cour, étaient soumises pour les proportions à des canons ou normes immuables. Mais souvent, et surtout dans les dernières époques, le visage des personnages humains pouvait offrir assez de variété pour devenir un portrait. Quant aux diverses divinités, elles avaient des traits convenus, des types fixés, qui pouvaient les faire reconnaître aussi bien que leurs attributs ; et souvent aussi l’on donnait à ces divinités les traits des rois régnants, ce qui est sans doute le dernier degré d’adulation où soient jamais descendus les arts, réfléchissant les moeurs de la société1. Un homme qu’on avait grandi jusqu’à l’élever, non-seulement sur le trône despotique de Sésostris, mais sur le piédestal d’Osiris, de Tliot ou d’Amen, ne pouvait avoir pour tombeau qu’une pyramide, à laquelle travaillait un penplc entier d’esclaves.
Muni de ces indications élémentaires comme d’un guide utile, le visiteur pourra pénétrer avec plus de fruit et de commodité dans les salles égyptiennes des musées, surtout à Paris et à Londres. Commençons par le Louvre.
L’on serait fort embarrassé pour y reconstruire le panthéon de l’Égypte, car les dieux y sont rares, ou plutôt on pourrait croire que les Égyptiens n’adoraient, comme les Hébreux, qu’une divinité unique, et, que c’était la déesse Paslit (Artémis), femme de Phtah (Hèphaistos). Cette déesse à tête de lionne surmontée du disque solaire n’a pas moins de onze statues au Louvre, tandis qu’à l’exception des statuettes d’Osiris, d’Horus- Harpocrates et d’Horus-Apollon, entourant un roi in-
1 Alexandre, dans la suite, fut aussi représenté en Jupiter, Néron en Bacclius indien et Louis XIV en Apollon.
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connu, l’on ne saurait y trouver une seule image d’un autre dieu. Parmi ces léontocéphales, il en est quatre qui, par l’ampleur des ligues et la perfection du travail, donnent une haute idée des artistes de la troisième époque sous la dix-huitième dynastie. Toutefois l’on donnerait volontiers quelques tètes de lionne pour des têtes de chien, de chèvre, de vache et de faucon.
Les rois sont plus nombreux au Louvre que les divinités, et leurs images sont d’époques plus diverses. On y regrette amèrement une statuette en cornaline de Sésourtasen Ier, de la douzième dynastie, qui a disparu dans les journées de juillet 1850. C’était la plus ancienne de son espèce; elle étaitjantérieure aux statues en granit rose et gris, aussi majestueuses par le style que délicates par le travail du ciseau, de Sévékhotep III, de la treizième dynastie. Toutes trois ont précédé d’un grand laps de temps l’invasion des Pasteurs. Au contraire, les quatre sphinx de rois sans cartouches, qui portent une espèce de fleur de lis ciselée sur leur front de basalte, appartiennent aux temps des Ptolémées, aux derniers vestiges de l’art national. Dans le long intervalle compris entre ces dates extrêmes, la douzième dynastie et les Ptolémées, nous trouvons successivement : la tète et les pieds de colosses en granit rose, fragments des images d’Aménophis III, celui que les Grecs appelèrent Memnon, et dont la statue vocale, à Thèbes, semblait chanter aux premiers rayons du jour. Dans les cartouches crénelés qui entourent la base du dernier colosse, se lisent les noms de vingt-trois peuples vaincus, suivant l’idée égyptienne reproduite par le Psalmistc : « Que tes ennemis soient l’escabeau de tes pieds. » — La statue colossale en granit gris et rose de Piamsès-
Méiamoun (le Grand) clc la dix-neuvième dynastie (vers 1500 avant J.-C.); non content d’avoir élevé pour son monument funéraire le Rcmesseum de Thèbes, et d’avoir fait sculpter ses victoires à Ipsamboul et à Louqsor, non content de s’être déifié sous la figure du soleil, il s’est emparé des belles images de son père Séti Ier et de ses ancêtres, en substituant à leurs légendes la sienne propre, jusque dans le temple de Karnak. — Un spbinx (lion à tête d’homme, symbole de la sagesse unie à la force) en granit rose, portrait du même Pharaon; on y voit, dans la double légende gravée sur la base, la figure martelée du griffon à tête d’âne, du dieu Setli (Typhon), alors personnification de la vaillance, qui fut depuis exécré comme celle de l’esprit du mal. — Un autre magnifique spbinx, en granit rose, portrait du fils de Ramsès, de ce Ménepbtab, que les dates chronologiques et certains événements de son règne font supposer être le Pharaon qui eut des démêlés avec Moïse, et qui, en poursuivant les Hébreux, peuple d’esclaves fugitifs, périt dans les flots de la mer Rouge. — Une statue colossale en grès rouge de Séti II, fils de Ménepbtab, le Séthos de Manéthon et de FlavienJosèpbe; il est coiffé du pschent , et l’espèce de sceptre qu’il tient dans la main gauche porte sa pompeuse légende royale. La figure du dieu Seth, homme à tête d’âne, gravée plusieurs fois sur la base et la plinthe, est également brisée au marteau.
Dans le musée du Louvre, parmi les images des simples particuliers, il se trouve des monuments plus anciens, partant plus rares et plus précieux que les images des dieux et des rois. Telles sont surtout les deux statues, déjà citées, du prêtre Sépa et de sa femme
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Nésa, contemporaines des premières dynasties et des grandes pyramides, qui appartiennent ainsi à l’art primitif égyptien, et dont l’âge n’est pas moindre de six mille ans. L’homme est nu, sans autre vêtement que le schenti autour des reins, et il tient dans les deux mains un grand et un petit sceptre; la femme est vêtue d’une courte chemise ouverte en triangle sur la poitrine. Deux autres groupes en pierre calcaire, l’un de deux hommes, l’autre d’un homme et d’une femme, appartiennent encore à la haute antiquité de l’art memphitique; au contraire, un autre groupe, le père et le fils, Téti et Pensévaou , tous deux grands porte-enseigne, sont de la seconde époque des portraits, celle de la dix-huitième dynastie. Une statue en granit gris, à'Ounnovre , premier prophète d Osiris, ou grand-prêtre du temple d’Àbydos, est des commencements de la seconde décadence, sous la dix-neuvième dynastie, tandis qu’une statue en granit noir à'Horus , chef de soldats , fils de Psammétique et de Novréou-Sévek, et une autre statue, en marbre noir, d 'Ensahor surnommé Psammétique- Mouneh , ou le Bienfaisant, nous montrent dans tout son éclat la troisième et dernière renaissance appelée l’art saïte, qui n’a précédé Père chrétienne que d’environ six cents ans. Ce sont, pour leur genre et leur époque, de vrais chefs-d’œuvre où l’on peut admirer dans sa plus haute expression le fin travail des artistes égyptiens, s’exerçant sur des matières qui semblent défier la force et la patience humaines.
Nous avons dit que les bas-reliefs sont peu nombreux dans la sculpture égyptienne, parce que la culture en fut abandonnée bien avant celle de la statuaire, dès l’époque de Ramsès le Grand. Au Louvre, deux
fragments où l’on voit un certain Totnaa , qui avait, dans la longue série de ses titres, celui d 'intendant des constructions du roi , sont supposés de l’époque archaïque. Un autre fragment, portrait de Sévékhotep IV, portant Yuræus (aspic) royal sur le front, et à qui le dieu Taphérou à tête de chacal présente le sceptre, symbole de la vie, en lui disant : « Nous accordons une vie paisible à tes narines, ô dieu bon, » est de la treizième dynastie. Mais, quoique plus récent, le plus précieux des bas-reliefs, aux yeux de l’artiste, est assurément celui qui provient du tombeau de Séti Ier, fondateur de la dix-neuvième dynastie. Il est en pierre calcaire, et peint dans tous ses détails. Séti Ier, qui, d’après sa légende, vainquit quarante-huit nations, au nord et au midi de l’Égypte, et qui fit construire à Karnak l’étonnante salle hypostyle (élevée sur des colonnes), figure dans ce bas-relief donnant la main droite à la déesse Hathor (Vénus à tête de vache), et recevant d’elle un collier de la main gauche. La déesse porte entre les deux cornes un disque solaire et Yuræus sur le front. Les ornements symboliques de sa robe forment un long discours qu’elle adresse au Pharaon, Dieu bon , Seigneur des diadèmes , Aimé des dieux , Soleil de justice et de vérité , pour lui accorder des milliers d'années de vie sereine et des myriades de panégyries.
Si les dieux sont rares parmi les statues du Louvre, ils sont nombreux, ils sont complets parmi les statuettes. Dans toutes ces figurines en or, en argent, en bronze, en porphyre, en basalte, en pierre, en bois, souvent chargées d’hiéroglyphes, qui furent l’objet d’un culte domestique, on reconnaît l’immense polythéisme de l’Égypte; on [peut reconstruire son pan-
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théon tout entier. Voici Ammon-Ra , seigneur des trois zones de l’univers (le Jupiter égyptien), sa femme Mouth (Junon), son premier-né Chôns (Hercule); voici Noum (Neptune) et Anoukè (Vesta), Phtah (Vulcain) et Paclit (Diane), Mount (Mars) et Hathor (Vénus), Thot (Mercure) et Neith (Minerve), Seb (Saturne) et Noutpè (Cybèle); Ra, Phré, Atoum , ou le soleil à son lever, à midi, à son coucher ; la triade bienfaisante d 'Osiris, Isis et Horus, le couple malfaisant de Seth (Typhon) et Taour , etc. \ Voici même des figures complexes, qui réunissent plusieurs dieux en un seul, ou des bifrons, qui les montrent à double face et dos à dos. Les emblèmes des divinités ne sont pas moins nombreuses que les divinités elles-mêmes. On sait que, sur des analogies vraies ou supposées, des rapports prétendus de formes ou de qualités, les Egyptiens avaient consacré un des êtres vivants de la contrée à chacun de leurs dieux, ou des diverses manifestations du même dieu qu’ils adoraient sous autant de formes diverses2.
1 Ces deux trinités égyptiennes, — Ammon, Mouth et Cliôns — O .-iris, Isis, Horus — qu’on retrouve dans la religion des brahmes — Brahma, Vichnou et Çiva — et dans celle des bouddhistes — Bouddha, Dharmas, et Sanggbas — sont représentées, comme la trinité chrétienne, par l’emblème du triangle rectangle. Sur ce fait, déjà reconnu de Plutarque, se sont récemment appuyés de savants voyageurs (entre autres M. Trémaux) pour affirmer que les pyramides d'Égypte, qui offrent effectivement, sous tous leurs aspects, la forme triangulaire, étaient des monuments religieux, de véritables temples, dont l’entrée se marquait par des pylônes, et qui pouvaient aussi bien recevoir, dans l’intérieur, les offrandes des vivants que le tombeau du mort. Une pyramide serait une chapelle sépulcrale.
2 « Plutarque dict que ce n’estoit pas le chat ou le bœuf (pour exemple) que les Ægyptiens adoroient, mais qu’ils adoroient en ces bêtes-là quelque image des facultés divines : en celle-ci la patience, en celle-là la vivacité, ou l’impatience de se voir enfermez ; par où ils représentoient la Liberté, qu’ils aimoient et adoroient au delà de toute autre faculté divine; et ainsi des aultres. » (Montaigne.)
C’étaient les animaux sacrés. Ainsi le bélier était l’emblème d ’Ammon, l’ichneumon de Chôns , le lion de Phtali , la vache d’Hathor , l’ibis de Tliot , l’épervier de Phré , la gazelle de Sef/i, la truie de Taour , etc. D’une autre part, comme certains dieux personnifiaient plusieurs divinités réunies en une seule, on prenait diverses parties des animaux consacrés à ces divinités isolées, pour former, par leur accouplement monstrueux, l’emblème multiple d’une unité complexe. C’étaient alors les animaux symboliques. Ainsi, du sphinx, qui, exprimant l’intelligence et la puissance réunies, pouvait indiquer tous les dieux suivant l’attribut que recevait sa coiffure; — de Yuræus (aspic), qui indiquait aussi toutes les déesses suivant les attributs placés sur sa tète, — et finalement de tous les animaux sacrés, — on formait, par l’amalgame hétérogène de leurs membres, des symboles multiples dans l’unité. Enfin, l’insecte coléoptère appelé scarabée, dont les figures se fabriquaient surtout en terre cuite émaillée de couleurs, avait le privilège d’être une espèce de cadre commun sur lequel se gravaient les images des divinités, ou leurs noms en écriture hiératique, ou leurs emblèmes par les animaux sacrés et les animaux symboliques. Ces circonstances, qui les rattachent à la sculpture, expliquent le nombre immense des amulettes de cette forme trouvées dans les tombeaux et recueillies dans les musées.
Depuis que notre illustre Champollion a trouvé le secret de faire parler les hiéroglyphes, restés muets deux mille ans, les stèles, ou tables d’inscriptions historiques et funéraires, sont devenues les véritables annales de l’Egypte. Composées d’un perpétuel mélange
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de figures et d’emblèmes, qui sont tantôt traces avec le pinceau, tantôt gravés en relief ou en creux, tantôt exécutés par les deux procédés à la fois, les stèles réunissent la peinture et la sculpture à l’écriture proprement dite. Voilà pourquoi fou a toute raison de les comprendre parmi les ouvrages d’art, et de leur donner place dans les musées. Les stèles historiques étaient destinées, comme les Fastes capitolins de Rome, à conserver la mémoire des grands événements publics. Les stèles funéraires n’avaient à conserver que la mémoire d’un mort; mais elles offrent néanmoins une foule de documents utiles pour l’histoire religieuse, domestique et même nationale.
D’habitude, la première ligne de ces stèles, — comme serait l’invocation chrétienne « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, » ou l’invocation musulmane « Au nom d’Allah clément et miséricordieux, » — est une invocation à la divinité suprême Hat , « dieu grand , seigneur du ciel , » figuré par le disque solaire entre deux ailes étendues. Semblable au Férouher des Assyriens, cette figure est complétée, pour l’orientation, tantôt par l’un des yeux mystiques d ’Horus du midi et d ’Horus du' nord, tantôt par les deux chacals célestes qui marquent Y extrémité des chemins du Nord et Y extrémité des chemins du Midi. Vient ensuite la prière adressée en faveur du défunt à Osiris, chef suprême du domaine des morts sous le nom de P éthemp ameutés, pour qu’il lui donne tous les biens dont peut jouir l’âme humaine pendant son pèlerinage à travers le monde inconnu. Comme cette prière n’avait point de formule arrêtée et qu’on pouvait, en lui gardant le sens, en varier les formes, la poésie égyptienne se donnait
carrière pour rédiger en style oriental l’éloge du défunt et l’hymne au dieu de YAmenthès (les enfers), hymne qui s’étendait quelquefois à d’autres divinités protectrices.
Pour la beauté des figures et des emblèmes, et pour la finesse de l’exécution, les stèles ont suivi toutes les phases de progrès, d’interruption, de renaissance et de chute que montre l’art égyptien dans ses monuments de l’architecture et de la statuaire. Elles ont aussi leur quatre époques de perfection relative, dans les temps archaïques, sous la douzième dynastie, sous la dixhuitième et sous la dynastie saïte. Ces phases historiques de l’art ne se montrent même bien clairement au Louvre que dans les stèles, beaucoup plus nombreuses que les statues et les bas-reliefs1.
Ce que nous avons dit des stèles, peut se dire des sarcophages. On a donné ce nom , assez improprement peut-être," à des cuves en granit, basalte ou pierre calcaire, destinées à contenir une momie. Dans les temps très-anciens, jusqu’aux Pasteurs, ces cuves n’avaient aucun ornement, même pour les rois. Ce ne fut que sous la dix-huitième dynastie que l’on commença à décorer magnifiquement cette enveloppe des morts, et, lors de la seconde renaissance, sous les rois saïtes, on y grava de longs tableaux funéraires et des scènes interminables. Les sarcophages remplacèrent les stèles pour l’art hiéroglyphique. Champollion en avait commencé l’étude avant sa fin précoce ; il en a du moins saisi l’idée principale : « De même que la vie terrestre était assimilée à la course diurne du soleil, la vie de
1 On peut consulter, au chapitre Musée Égyptien, dans le volume des; Musées de Paris, les pages 414 à 418.
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l’âme, dans ses pérégrinations après la mort, était assimilée à la course du dieu dans l’hémisphère inférieur qu’il était censé parcourir pendant la nuit. »
C’est Champollion lui-même qui a rapporté le principal des sarcophages du Louvre, celui qui contenait le corps d’un basilicoyrammate appelé Taho , prêtre d 7mhotep (l’Esculape égyptien), sous la vingt-sixième dynastie. Celui-ci, dont toutes les parois du dedans et du dehors sont couvertes de légendes, tracées groupe par groupe dans le système rétrograde, est supérieur à tous les autres par l’étonnante perfection du travail. Il passe pour le chef-d’œuvre de la sculpture gravée à l’époque saïte, et les artistes ne se lassent point d’admirer ces mille figures entaillées avec autant de précision et de bon goût que celles des plus riches pierres fines.
Pour compléter le mobilier habituel des sépultures de hauts personnages, il reste à citer, sans sortir de notre sujet, ces vases funéraires que les Romains nommèrent improprement canopes, croyant voir, dans leurs couvercles sculptés sur un ventre arrondi, l’image d’un prétendu dieu de ce nom. Ils sont presque tous faits en albâtre ou en cet élégant carbonate de chaux qu’on appelle aragonite. Les canopes, dont l’usage remonte aux temps les plus anciens et se perdit sous les Ptolémées, ont été découverts en grand nombre dans les hypogées de Memphis, de Thèbes et d’Abydos. C’étaient les vases où ceux des prêtres qu’on nommait cholchytes , lesquels avaient pour office l’embaumement des morts, déposaient le cerveau, le cœur et tous les viscères, séparés du reste de la momie. Toujours et invariablement, on les trouve par série de quatre dans chaque tombeau, portant pour couvercles les têtes des quatre génies des
morts chargés de présenter le défunt aux quarantedeux juges de YAmenthès , aussi nombreux que les espèces de péchés, et présidés par la déesse Rhméi (Vérité ou Justice) . Ces quatre génies des morts sont : Amset , fils d’Osiris, à tête d’homme; Hapi, fils de Phtah, à tête de babouin; Sioumoutf (ou Taoutmoutf ), à tête de chacal; et Kebsnouf (ou Kebsnif ), à tête de faucon. Chacun de ces vases sépulcraux présente, sur sa face antérieure, une inscription gravée en creux et quelquefois coloriée. Tantôt cette légende est un discours du génie à l’Osirien (habitant du séjour d’Osiris), tantôt un discours d’une autre divinité, de la déesse Isis sur le vase Amset , de la déesse Nephtys sur le vase Hapi , de la déesse Neith sur le vase Sioumoutf , de la déesse Selk sur le vase Kebsnouf. Les quatre canopes que porte la cheminée de la salle qui réunit tous ceux du Louvre, sont d’admirables modèles de ces monuments.
Là aussi se trouvent en nombre considérable les restes de la vie religieuse, civile et domestique de la vieille Égypte. La visite en doit intéresser ceux qui aiment à ranimer l’existence d’un peuple mort, à reconstruire avec ses débris une civilisation passée, comme on reconstruit avec les fossiles un monde antédiluvien. L’étonnante conservation de tous ces objets nous est expliquée d’un seul mot : ils proviennent tous des tombeaux, où la conservation devait en quelque sorte équivaloir à l’éternité. Dans un pays où la croyance était que les âmes devaient venir reprendre leurs corps pour les animer de nouveau; dans un pays où la principale occupation de la vie était de faire les préparatifs de la mort, les cadavres mêmes, embaumés dans leurs langes et leurs bandelettes, devaient avoir une durée sans fin;
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et, pour leur faire compagnie dans les longues pérégrinations de la vie inconnue, on enfermait avec eux les objets que les morts avaient le plus aimés durant leur vie de ce monde. C’est ainsi que les tombeaux ont protégé toutes ces reliques contre les coups du temps et des hommes. Mais nous n’avons point à en parler davantage, car elles appartiennent moins à l’art qu’à l’archéologie h
Il me semble inutile de passer du Louvre au British Muséum , pour indiquer les statues, statuettes, stèles, sarcophages, etc., que Londres a pris pour sa part dans les dépouilles de l’Egypte'*. Je ne citerai qu’une figurine de la déesse Taour , femme de Seth (Typhon, le génie du mal). Elle est représentée en hippopotame, debout sur ses pattes de derrière et les bras pendants, avec une tête de lion, des seins de femme et une queue de crocodile. Cette figure étrange, qui rappelle la Chimère des Grecs et certains démons du moyen âge, est la preuve bien vieille d’une vérité de tous les temps : que l’homme ne peut rien inventer au delà des objets qu’il a connus par ses sens, et que, pour créer quelque chose ou quelque être, son imagination 11e peut aller plus loin que de combiner, dans de monstreux amalgames, diverses parties de la création.
Toutefois on 11e saurait quitter le British Muséum sans dire un mot du célèbre monument connu sous le nom de la pierre de Rosette . C’est pendant l’occupation des Français, en 1799, qu’elle fut trouvée près de la ville qui lui a donné son nom (l’ancien Bolbitinum,
1Yoir le chapitre précité, pages 420 à 429.
2 Voir le chapitre British Muséum, au volume des Musées tV Angleterre, etc., pages 82 à 88.
appelé Rachid par les Arabes), dans les ruines d’un temple dédié au dieu Atoum-Néfer par le pharaon Néchao. Les inscriptions que porte cette pierre, tracées jadis par ordre des grands-prêtres rassemblés à Memphis pour investir Ptolémée Y (Ptolémée-Épiphanès) des prérogatives royales, en l’année 193 avant J. -C., rappellent les services rendus par ce prince à la contrée. Ce ne serait pas une telle circonstance qui pourrait donner à la Pierre de Rosette la valeur et la célébrité dont elle jouit. Par une heureuse conjoncture, ces inscriptions furent tracées en trois langues et en trois caractères : 1° hiéroglyphes ou écriture hiératique; 2° écriture démotique ou enchoriale ; 5° écriture grecque. Et par la comparaison que l’on a pu faire entre le sens aussi sûrement compris que facilement lisible des inscriptions en grec, et le sens encore inconnu des hiéroglyphes disant la même chose, la Pierre de Rosette est devenue la première clef de l’écriture hiéroglyphique. A Champollion aîné, le savant et regrettable auteur de l'Égypte sous les pharaons , revient l’honneur de cette découverte capitale. Mais, bien que ses compatriotes fussent les inventeurs du précieux monument historique sur lequel se firent ses premières recherches, bien qu’il l’eût acquis réellement par son invention, les Anglais ont hérité de ce trophée de victoire, dont la science, et non la guerre, devait consacrer la propriété légitime. Sic vos non vohis... On a cru nous donner pour consolation le trop fameux Zodiaque de Dendérah , qui ne laissera d’autre souvenir que celui d’une grande et complète mystification. H devait descendre d’une fabuleuse antiquité, des dernières profondeurs du temps; et voilà qu’il ne peut pas être plus
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ancien que les derniers Ptolémées, on peut-être les premiers Césars. Il devait jeter une vive clarté sur la science astronomique que les prêtres égyptiens cachaient dans les mystères de leurs temples ; et voilà qu’on y reconnaît une simple figure d’astrologie, un horoscope. Quelle chute, hélas! et comment cet inutile et ridicule Zodiaque nous consolerait-il de la pierre de Rosette !
Berlin aussi possède son musée égyptien. Il s’y trouve quelques statues colossales en basalte noir et vert, quelques sarcophages avec leurs momies, et même une collection complète des animaux sacrés. Mais, après les bas-reliefs du tombeau d’Amtèn et la porte de la pyramide de Sakkara que nous avons cités, l’objet le plus important de ce musée est une chambre sépulcrale , découverte en 1825 dans la nécropole de Thèbes et rapportée tout entière. Au centre s’élève le tombeau, en forme de carré long, et couvert de peintures hiéroglyphiques ; à l’entour sont rangées deux statuettes en bois de sycomore peint, — deux bateaux tout semblables aux canges actuelles du Nil, chargés de personnages et représentant le convoi de la momie, — les quatre amphores (canopes) des génies de Y Amenthès , — trois plats en terre couverts de branches de sycomore, — deux bâtons de prêtres, — une tête de bœuf — et un chevet en bois. Cette chambre sépulcrale d’un grand-prêtre appelé Mentichetès, qui vivait sous la douzième dynastie, il y a plus de quatre mille ans, est une des plus complètes et des plus précieuses antiquités de la haute Egypte. Elle touche en même temps à l’histoire, au dogme et à l’art.
Mais bientôt, grâce aux travaux incessants et aux jj découvertes heureuses que fait M. Mariette, avec la pro-
tcction et les largesses du vice-roi, en Égypte même sera le plus riche musée égyptien. Cette merveilleuse statue en bois de Ra-em-Ké, qui a vécu sous la cinquième dynastie, celle en pierre calcaire de Ra-Néfer % qui fut, à la même époque, prêtre de Phtah à Memphis, celle enfin, plus ancienne encore, du pharaon Schafra, quatrième prince de la quatrième dynastie, que l’on a trouvée au fond d’un puits, dans le temple voisin du grand sphinx, étaient des prêts faits à l’Exposition universelle de 1867 par M. Mariette. Il avait pris, dans son musée naissant de Boulak, près du Caire, ces inappréciables monuments de l’art primitif des Égyptiens.