CHAPITRE III
LA SCULPTURE ÉTRUSQUE
Nous y arrivons ainsi, pour en dire quelques mots, avant de passer à la Grèce.
L’Etrurie aussi peut s’enorgueillir d’une civilisation antique, primitive, qui fut notre proche voisine, aux portes des Gaules, et qui, d’abord autochthone, avec un certain mélange d’origine asiatique, fut ensuite traversée, modifiée par la civilisation des Grecs, puis alla se confondre et se perdre dans celle des Romains, après leur avoir donné, avec ses croyances et ses superstitions, les premiers rudiments de tous les arts et de toutes les industries. C’est ce que Pline déclare en vingt endroits. L’art le plus personnel à l’Etrurie fut celui qui s’exerce par le travail des métaux, soit la ciselure des joyaux d’or et d’argent, soit la fonte des statues de bronze, soit la fabrique des armures, autels, trépieds et de tous les objets faits au marteau. Il s’en trouve trois d’un prix extrême aux Offices de Florence : la petite statue appelée YIdolino , qui est peut-être un
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Mercure, — la Chimère , ayant une tête de lion sur les épaules, une tête de chèvre sur le dos et une tête de serpent au bout de la queue, — enfin, la belle et célèbre statue d’un magistrat haranguant, qu’on appelle YOra-
Fig. 6. — Statuette d’Apollon enfant avec un canard.
(Musée des antiques. — Paris.)
teur. On trouvait encore quelques autres vestiges de cette haute industrie dans la plupart des musées, au Louvre entre autres, et généralement confondus avec les bronzes grecs ou romains. Mais la collection Campana, récemment acquise, nous a livré d’intéressants spécimens de cet art étrusque encore peu connu. La
plupart sont de simples terres cuites (terre cotte); néanmoins, beaucoup mieux conservées que les marbres ou les bronzes, elles nous révèlent suffisamment ce qu’était la statuaire dans la vieille Etrurie, avant que Rome l’eût vaincue et conquise. On y voit plusieurs bustes, et généralement de divinités portant des couronnes ou des diadèmes. Mais de tous ces objets, le plus curieux comme monument de l’art plastique, le plus intéressant pour l’histoire encore si confuse et si mystérieuse du peuple étrusque, c’est assurément le sépulcre orné auquel on a donné le nom de tombeau lydien. Sur un lit funèbre reposent deux figures à demicouchées, l’une d’homme, l’autre de femme, en costume asiatique, d’où sera venu le nom du tombeau, certainement étrusque. On s’accorde à penser que ce précieux monument est antérieur à la ruine de Cœré (plus anciennement Agylla, aujourd’hui Cerveteri), c’est-à-dire au ive siècle avant l’ère chrétienne.
Toutefois, ce nom d’art étrusque doit éveiller plutôt, pour le grand nombre des lecteurs, l’idée des vases sculptés et peints qu’on a dès longtemps coutume d’appeler vases étrusques. Cette appellation, passée dans l usage, ne peut s’appliquer que par abus, par usurpation, à la plupart des objets qu’elle désigne. Il est bien vrai ({ue l’ancienne ligue étrusque étendit ses douze lucumonies de la Macra au Yulturne, de Vérone à Capoue. Mais ce n’était qu’une alliance de cités; l’Etrurie proprement dite ne dépassa point les limites de la Toscane actuelle. Or, c’est au midi de Rome, dans la partie de la Grande-Grèce nommée Apulie (aujourd’hui la Fouille) que se sont fabriqués les plus nombreux et les plus beaux des vases dits étrusques, lesquels sont
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tous d’origine hellénique. Mais nous pouvons en parler ici, ne serait-ce qu’à la faveur de leur nom.
D’ailleurs il est facile de classer, selon les lieux et les dates, ces précieux produits de l’antique industrie italienne. On peut reconnaître d’un coup d’œil, à des caractères évidents et tranchés, leur provenance et leur époque. Les premiers par l’âge, ceux de la véritable Étrurie, trouvés principalement à Cerveteri (Cœre, Agylla), sont tout noirs, quelquefois sans ornements, quelquefois ornés de figures en relief, de même couleur, et encore grossières. D’autres vases, étrusques aussi, bien qu’on les nomme égyptiens ou phéniciens (on ferait mieux de les appeler simplement orientaux) , ont les fonds pâles, presque blancs, avec des figures d’animaux peintes en rouge foncé. Ceux-là suivent immédiatement, dans l’histoire de la céramographie, les vases appelés primitifs, qui, sur fonds pâles également, n’ont d’autres ornements que des zones ou divisions horizontales, coupées par des demi-cercles concentritriques. Des vases d’une date postérieure à la plus récente de ces espèces, et d’une contrée plus méridionale, trouvés autour de Rome, à Vulci, à Canino, dans la Basilicata, ont les fonds rouges ou oranges, avec des figures, non plus d’animaux, mais d’hommes, tracées en noir. Tous les sujets de ces reliefs et peintures sont mythologiques, empruntés pour la plupart au culte de Bacchus, le dieu myiiomorphos et myrionyme, à mille formes et à mille noms. C’est de ce temps et de ces pays que sont les rhytons , ou coupes à boire, ayant la forme de diverses têtes d’animaux. Enfin, plus tard encore, et plus au midi, dans Tancienne Apulie, furent fabriqués les fameux vases appelés de Nola, parce qu’on
les a trouvés en plus grand nombre sur le territoire de cette cité de la Campanie, que Marcellus défendit contre Annibal, où mourut Auguste, où saint Paulin, dit-on, inventa les cloches (campanæ). Au rebours de ceux de Yagro romcino, les vases de Nola ont les figures en rouge briqueté, en rouge antique (rosso antico ), sur un fond noir de jais, net et luisant. Supérieurs à tous les autres par l’élégance et la variété des formes, le choix des sujets, la beauté du dessin, par le goût, l’esprit, la grâce et la gaieté, ceux-ci remplissent les vraies conditions de l’art. Aussi, devant cette perfection croissante, faut-il cesser de voir dans les vases étrusques des ustensiles de ménage, pour n’y plus chercher que des décorations de luxe, semblables aux statues et aux tableaux. Il est à remarquer que les anciens avaient fait d’abord en argile tous les vases d’utilité domestique, entre autres les jarres, ou amphores, que les Grecs nommaient xépa^oç, tt'Ô o;, où ils conservaient le vin, l’huile, le miel, l’eau lustrale, etc., et le tonneau de Diogène était un grand pot de terre. C’est en perfectionnant de plus en plus ces vases domestiques, en leur donnant une étonnante beauté de forme et d’ornementation, qu’ils en firent de véritables objets d’art. On y reconnaît qu’ils étaient arrivés, instinctivement, à cette théorie ingénieuse qui veut qu’un vase ou un édifice offre dans ses proportions la même harmonie que le corps humain dans les siennes; que la symétrie de sa hauteur et de sa largeur soit réglée par une loi de nature; que l’observation de cette symétrie produise la beauté des formes, et qu’ainsi, par exemple, un vase élégant puisse se comparer à une jeune fille qui lève et arrondit ses bras sur sa tête.
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C’est par la forme uniquement que les vases peints rentrent clans notre sujet; par leurs ornements, ils appartiennent à la peinture. Nous pouvons donc nous borner à dire qu’ils sont en grand nombre, et choisis, dans les grands musées, ceux de Paris, de Londres, de Saint-Pétersbourg, et surtout de Naples, qui n’en contient pas moins de trois mille.
Aux vases peints, et par ce même motif de la forme, on pourrait ajouter les vetri anücki, les objets en verre qui nous viennent de l’antiquité. S’il y avait encore (car il s’en est trouvé) des savants pour nier que le verre fût connu des anciens, — bien que Job et les Proverbes aient parlé de cette substance, bien que Pline ait raconté comment la découverte fortuite en fut faite par les Phéniciens, et comment les Egyptiens étaient célèbres dans sa fabrication, — il faudrait bien qu’ils se rendissent à l’évidence devant les armoires vitrées du musée étrusque au Louvre. Saint Thomas lui-même ne pourrait plus douter, ni Escobar échapper par des équivoques. Ils seraient contraints d’avouer que, pour l’industrie du verre, les modernes ne sont point parvenus à tout imiter et à tout reproduire. Dans ces vetri antichi se trouvent toutes les formes et tous les usages anciens du verre : d’une part, des vases de toutes sortes, petites amphores, carafes, gobelets à pied et à queue, lacrymatoires, etc.; d’autre part, des verres blancs et teintés, des verres de couleur, des verres ciselés et des émaux. Presque tous ayant séjourné pendant des siècles dans la terre, sont encore enduits de cette légère couche produite par la décomposition des minéraux que les Italiens nomment patina , et qui s’est également trouvée sur les marbres longtemps enfouis. Elle donne aux verres de charmantes
teintes dorées, argentées, ou variées et changeantes comme celles de l’arc-en-ciel. Mais elle ternit les émaux, qu’il faut nettoyer par une opération assez délicate, où bien des statues antiques ont été maltraitées avant que l’on connût l’art des lavages, et quand on se bornait à les racler.
Toutefois on doit reconnaître que les anciens ne surent pas tirer du verre, l’une des plus utiles conquêtes de l’homme, tous les services qu’il en tire aujourd’hui. C’est le verre qui, par les vitres, donne à nos habitations la lumière du dehors sans laisser perdre la chaleur du dedans; qui, par les miroirs, nous renvoie nos propres images; qui, par les lunettes, étend la vue des myopes, éclaircit celle des presbytes; qui, par les microscopes du physicien et les télescopes de l’astronome, nous ouvre les profondeurs de l’infinie petitesse et de la grandeur infinie.