CHAPITRE Y
LA SCULPTURE ROMAINE
Ce que nous avons dit de la peinture à Rome peut se redire de la sculpture. Vaincue et conquise, réduite à l’état de simple province de la république, puis de l’empire, la Grèce fut pourtant l’institutrice de Rome; ses enfants y apportèrent tous les arts, et les y cultivèrent. Nous venons de voir que les groupes fameux du Laocoon et du Taureau Farnèse furent faits, quoique après la conquête romaine, en Grèce et par des Grecs. Cicéron, Pline, Quintilien, Pausanias nous ont transmis les noms de tous les grands statuaires de l’Hellade; ils n’en citent pas un seul qui soit de Rome. Imitateurs de leurs sujets, les Romains restèrent, dans les arts comme dans les lettres, comme en toutes choses, plus attachés au réel que jaloux de P idéal, plus près de la terre et plus loin du ciel. Donc, soit par eux-mêmes, soit par les Grecs venus à Rome et réduits au rôle d’artisans, ils ne firent guère d’autres ouvrages en sculpture que les images de leurs Césars déifiés, ou des impures épouses de leurs
Césars, ou des favoris du palais impérial. L’industrie, se substituant à l’art, fabriquait à l’avance des statues d’empereurs et d’impératrices, auxquelles on adaptait des têtes suivant le besoin et aux changements de règnes. De la sorte, à Rome, les statuæ iconicæ furent bien plus nombreuses que dans la Grèce. Cette espèce d’hommage public que l’on rendait, dans la capitale du monde, à la famille de l’empereur régnant, on le rendait, dans les provinces, aux proconsuls, aux préteurs, aux puissantes familles patriciennes qui comptaient des villes parmi leurs clients : témoin les neuf statues des Balbus trouvées dans le théâtre dTIerculanum. Bornons-nous donc à chercher, parmi les grandes collections d’art, celles des grandes oeuvres de l’époque romaine qui soient le plus dignes d’une mention. Nous commencerons par l’Italie, et par Florence.
Le musée clegl' Uffizj possède une collection dite des empereurs romains, que l’on estime généralement la plus complète qu’il y ait au monde. Là se trouvent, en effet, certains bustes d’une extrême rareté, tels que ceux de Caligula et d’Othon. On en compte, tant d'hommes que de femmes et d’enfants, soixante-dix-neuf, depuis Pompée, un peu étonné sans doute d’être rangé parmi les empereurs, et César, qui en commence légitimement la série, jusqu’à Constantin, et même jusqu’à Quintilius, qui régna vingt jours. Les statues romaines sont moins nombreuses ; on ne peut guère citer qu’un Auguste haranguant, un Trajan , un Adrien .
A Rome, ce n’est point dans le Vatican, mais dans le Capitole qu’il faut chercher les reliques de l’ancien art national. Les Romains modernes, qui ont en partie démoli le Colisée , qui ont appelé l’ancien Forum la
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Foire aux vaches (Ccimpo Vaccino), et qui plantent des artichauts sur la roche Tarpéienne, n’ont pas même
Fig. 41. — Agrippine de Germanicus. (Rome.)
respecté ce grand nom de Capitole, qui devait à jamais planer sur la ville éternelle. Ils en ont fait un mot étrange, Campidoglio, qui indique plutôt un champ de
colza, un champ d’huile ( campi cVoglio ), que la forteresse de Rome naissante, devenue le temple où les généraux de la Rome conquérante allaient chanter leur Te Demi après la victoire, dans les pompeuses cérémonies du triomphe. Par l’escalier à deux rampes de Michel-Ange, on monte au nouveau Capitole, entre les deux lions noirs d’Egypte, les deux statues colossales de Castor et Pollux, et ce qu’on nomme les deux trophées de Marius; puis on s’incline en passant devant la statue équestre en bronze de Marc Aurèle, dont la noble tête a conservé ses dorures antiques, et l’on entre au musée. Là se trouve une autre chambre des empereurs; une Agrippine de Germanicus, assise, que Ton peut citer comme un modèle des dames romaines à son époque ; un Antinous , la plus belle des statues consacrées à cet ami dévoué d’Adrien ; enfin une statue de César, placée sous le portique du palais. C’est, dit-on, le seul portrait authentique du fondateur de l’empire qu’ait conservé la Rome des papes. Le proverbe qui dit : « Le saint est bien dans son église, » trouverait que César est bien au Capitole, près d’une belle statue de Borne triomphante , assise entre deux rois captifs, et non loin de la fameuse Louve étrusque, vénérée déjà par les vieux Romains, que Cicéron a célébrée, en poète et en orateur, dans les vers sur son consulat et dans ses Catilinaires.
A Naples, nous trouvons les neuf statues de la famille Ralbus, déjà citées, — le père, la mère, le fils et les trois filles, — trouvées ensemble dans le théâtre d’IIerculanum, ville dont cette famille avait le protectorat. Il y en a trois, dont une équestre, du proconsul Marcus Nonius Ralbus. Cette dernière et la statue également
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équestre de son fils sont très-belles, très-curieuses. Les deux chevaux marchent l’amble, c’est-à-dire lèvent, en trottant, les deux jambes du même côté; circonstance
Fig. 42. — Antinous. (Rome.)
singulière et qu’on ne trouve, je crois, dans nulle autre statue équestre de l’antiquité ou des temps modernes. Celle de Balbus fils, qui se trouvait alors à Portici, eut la tête brisée, en 1799, par un boulet français; on a refait une nouvelle tête en imitant les débris. Les meil-
leures des autres statues de la même famille sont celles de Balbus père et de Ciria, sa femme, vêtue en Polymnie. Nous avons du les citer, d’abord parce qu’elles ont, pour la plupart, un grand mérite d’exécution; mais aussi parce que leur réunion les rend plus curieuses, et que, placées comme des divinités tutélaires dans le théâtre d’une ville assez importante, elles font bien connaître quelle haute position occupaient alors les familles patriciennes, qui comptaient parmi leurs clients des populations entières.
Sans avoir la série à peu près complète des empereurs romains, comme les Offices de Florence, notre Louvre en possède une fort riche collection, augmentée de quelques personnages non moins célèbres, bien qu’ils n’aient point occupé le trône. Les salles qui contiennent leurs icônes sont présidées en quelque sorte par deux statues principales, auxquelles le nom imposant qu’elles portent et la beauté supérieure du travail ont valu cet honneur. L’une est un Auguste , l’autre un Marc Aurèle. Jules César devrait être le chef de tous ces maîtres du monde qui, tant que l’empire a duré, ont conservé pour titre son nom, passé depuis aux empereurs d’Allemagne (kaiser); mais l’unique statue de César qu’ait le Louvre, fort douteuse d’une part, est d’ailleurs sans nulle valeur artistique. On lui a donc préféré son successeur immédiat. Cette assez belle statue A Auguste, debout et haranguant, fut trouvée près de Velletri ( Velitræ ), patrie du vainqueur d’Actium. Il semble dire avec orgueil : « J’ai trouvé Rome de briques, et je la laisse de marbre; « ce qui 11e saurait toutefois justifier les crimes de son avènement au pouvoir souverain. Si le troisième césar, Tibère, 11’avait pas un nom
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souillé de sang et de débauche, et flétri par Tacite, c’est à sa statue qu’eût appartenu le premier rang. Trouvée à Capri ( Capreæ ), séjour préféré de ce tyran ombrageux, qu’elle représente tenant le petit sceptre appelé scipion (bâton), on peut la regarder comme l’une des plus belles oeuvres de l’époque impériale. Elle offre un modèle achevé de la toge, ce beau vêtement dont les Romains étaient si fiers, qui les faisait appeler dans le reste du monde gens togata , et dont l’usage se perdit bientôt après, malgré les édits des empereurs.
MarcAurèle est l’extrême opposé de Tibère. 11 a réalisé le mot de Platon : « Les hommes ne seront heureux que gouvernés par les philosophes. » C’est la philosophie sur le trône, c’est Socrate couronné. On a donc eu raison de donner l’autre place d’honneur à l’une des deux statues qui le représentent; ici, portant le costume militaire, le paludamentum, et la cuirasse en cuir orné, s’ajustant aux formes du corps; là, nu à la manière des héros et des dieux. Il est probable que cette dernière statue ne lui fut élevée qu’après sa mort, lorsque les forfaits de son indigne successeur augmentaient les regrets de l’univers. Dans l’une et l’autre, Marc Aurèle porte la barbe, que les Antonins avaient remise à la mode, après quatre siècles d’interruption, depuis le vieux Scipion (Barbatus), grand-père du premier Africain.
Cherchons parmi les autres statues impériales : une Livie , femme d’Auguste, en Cérès, dont la tunique est aussi digne d’étude que la toge de Tibère ; — une Julie , fille d’Auguste, en Cérès comme sa belle-mère; les mains et souvent les bras des statues antiques étant presque toujours rapportés, c’est une bonne fortune de
trouver la main gauche conservée dans cette image de l’épouse successive, toujours infâme, de Marcel- Jus, d’Agrippa et de Tibère; — un Cciligula , ou plutôt une tête de Caligula sur un corps autre que le sien, car il n’est pas chaussé de la simple semelle à courroie ( caliga ) qu’il avait portée dès l’enfance dans le camp de son père Germanicus, et d’où lui vint son surnom. Mais cette tête est précieuse par sa rareté; on sait qu’à peine l’épée de Chéréas avait délivré la terre du fou furieux qui souhaitait que le peuple romain n’eût qu’une seule tête pour la couper d’un seul coup, ce peuple (il survit toujours à ses maîtres) abattit et détruisit toutes ses images; — un Néron vainqueur , non pas de la conspiration de Pison, ou de celle de Vindex, mais vainqueur aux courses de char, au concours de cithare ou de flûte. Il n’en est pas moins dans le costume héroïque, la nudité, et il porte sur sa tête 1 q, diadème, non des rois, mais des athlètes victorieux. Dans cette belle et douce figure que l’artiste a donnée au fils d’Agrippine, qui pourrait reconnaître l’assassin de son frère, de sa mère, de sa femme, de Sénèque, de Lucain et de tant d’autres, l’incendiaire de Rome et le Jjonrreau des chrétiens? — Un Titus , copié sans doute lorsqu’il revenait du sac de Jérusalem, avant d’ètre le prince pacifique et bienfaisant qu’on appela delicise gêner is kumani. Il est, en effet, dans l’attitude du général qui adresse à ses troupes Yacllocutio militaire. Son armure est remarquable par les ocreæ (les cnémides des Grecs) qui lui couvre»] t la jambe du cou-de-pied au genou, ainsi que par l’épée large et courte suspendue à un baudrier. — Un Trajan , ce grand et noble empereur, dont Pline le Jeune et Montesquieu ont écrit le
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panégyrique à dix-sept siècles de distance; vainqueur des Daces et des Parthes, il porte sur sa cuirasse une Isis au lieu de la Méduse, et marche pieds nus, suivant son usage à la guerre. — Enfin un Pupien (ou Maxime ), à peu près nu comme l’exige le costume héroïque. Cette dernière statue offre un intérêt tout spécial, car on peut dire qu’après la mort de Pupien, massacré en 256 par les gardes prétoriennes, l’art antique n’a plus produit un seul ouvrage qui ait le caractère que nous attachons à ce mot.
Parmi les statues iconiques qui ne sont point des ligures impériales : un Tiridate , à qui Néron donna le royaume d’Arménie, et qu’il reçut à Rome avec une pompe tout orientale. Cette figure est remarquable par son costume asiatique, la candys de pourpre sur la tunique blanche, les pantalons appelés anaxyrules et la samphem ou épée des Parthes; — deux Antinous. On sait que ce beau favori d’Adrien perdit la vie en la sauvant à son maître, qui se noyait dans le Nil. Inconsolable de sa perte, l’empereur le lit dieu, « ce dieu de plus, dit Chateaubriand, qu’il laissait aux Romains, dignes du présent. » C’était justement à l’époque où les artistes romains (ou, si l’on veut, de la Grèce romaine), essayant de ranimer l’art dans l’imitation, allaient demander à la vieille Grèce, à la vieille Etrurie, même à la vieille Egypte, une nouvelle jeunesse pour la statuaire épuisée. Le bel adolescent de Rithynie devint leur commun modèle; ils en firent un nouvel Apollon, un nouveau type de la beauté de l’homme. Des deux statues du Louvre, l’une le représente en Hercule; mais elle n’a probablement que la tête d’Antinous sur le corps de Commode; l’autre, en Aristée, le héros thés-
salien, devenu le dieu des abeilles, des troupeaux et des oliviers. Dans celle-ci, d’une conservation parfaite, Antinous a le costume d’un berger, le pétase ou chapeau de paille, la demi-tunique qui laisse le bras droit dégagé, et les bottes de cuir mol appelées péronés.
Parmi les bustes romains, nous citerons rapidement, et par ordre chronologique : un Agrippa , excellente image de véritable vainqueur d’Actium ; — un Domitius Cor bal on, autre excellente image de ce grand et sévère général à qui Néron ne pardonna point d’avoir porté dans les camps l’honneur et la vertu de Rome, qu’épouvantaient les crimes des Césars; — un Néron, où ce dernier rejeton de la détestable race d’Auguste est représenté avec la couronne sidérale à huit rayons; — un Domitien , dont les portraits sont rares comme ceux de Caiigula, car le sénat proscrivit jusqu’à sa mémoire; — un Antinous colossal, en Osiris, qui porta jadis sur sa tète le lotus , la plante sacrée de l’Égypte, dans ses paupières des yeux de pierres fines, et sur ses épaules des draperies en bronze doré; — un Lucius Verus, délicate et chaînante image du frère adoptif de Marc Aurèle, de ce type efféminé des petits-maîtres romains, qui poudrait de poudre d’or sa barbe et ses cheveux; — un Septime Sévère, vêtu de l’antique manteau d’étoffe épaisse, nommé læn a par les Romains, yXozrq , par les Grecs, dont Homère fait mention, et qui, par un retour des modes anciennes, finit par remplacer la toge; — un Caracalla et un Geta, ces frères un moment associés sur le trône impérial, avant que l’un eût poignardé l’autre. On reconnaît Caracalla, non-seulement à son regard farouche, mais au mouvement de la tête qu’il penchait à gauche pour se donner des airs d’Alexandre le Grand.
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Ensuite une Plauülla, femme de ce monstre insensé; une Matidie , l’aimable et vertueuse nièce de Trajan; une Faustine la mère , femme du premier Antonin; une Faustine la jeune , l’impudique épouse de Marc Aurèle, nous montrent par quelles étranges coiffures les dames romaines de l’empire avaient remplacé les simples bandeaux de cheveux que les dames grecques nouaient si gracieusement sur leurs têtes avec des rubans de couleur. C’étaient d’amples et lourdes perruques, appelées cas que (galerus ou galériens), auxquelles on donnait toutes sortes de formes bizarres, ridicules, incroyables, et qui se faisaient habituellement avec des chevelures rousses apportées de Germanie, b y a des bustes-portraits de cette époque auxquels, pour plus de fidélité, la perruque, faite en pierre de couleur, pouvait s’ôter, se remettre, et se changer à volonté.
Enfin, parmi les bas-reliefs faits à Home, et qui furent presque tous des ornements extérieurs de riches sarcophages, nous désignerons de préférence : deux de ces sacrifices solennels qui se faisaient tous les cinq ans dans chaque quartier de la ville éternelle, et qui se nommaient suovetaurïlia , parce que le magistrat faisait immoler par les victimaires un cochon (sus), une brebis (ovis) et un taureau (taurus); l’un, plus grand et plus grossier, indique mieux tous les détails du sacrifice ; l’autre, plus petit, est de plus délicate exécution; l’un plaira plus aux antiquaires, l’autre aux artistes; — une Conclamation , cérémonie des funérailles, dans laquelle on appelait le mort à grands cris, au bruit d’instruments guerriers, pour s’assurer qu’il avait bien réellement quitté la vie. On voit dans ce bas-relief la trompette droite de l’infanterie romaine (tuba) et la trompette
recourbée de la cavalerie (lituus). — Les soldats prétoriens, à qui s’adressait peut-être une adlocutio. Dans ce grand bas-relief on peut étudier utilement tout le costume des soldats romains, leur long bouclier ovale, leur cuirasse ajustée à la poitrine, leur courte, large et pesante épée, qui frappait de si terribles coups dans les luttes corps à corps. Le centurion porte sur son bouclier un foudre ailé, emblème indiquant qu’il appartenait à la fameuse douzième légion, nommée legio fulminons.
A propos de ces statues iconiques, grecques ou romaines, que l’on me permette une dernière observation, applicable aux œuvres de notre temps. C’est que, à peu près dans tous ces portraits en marbre, les prunelles des yeux sont figurées, quelquefois même avec des émaux. Si je rappelle cette circonstance, si j’ajoute que Donatello, Michel-Ange et les grands artistes de leur époque mettaient des prunelles aux yeux de leurs statues, c’est que je voudrais ne plus entendre les statuaires de nos jours, qui se dispensent de donner, même à leurs portraits, ce complément nécessaire d’une tête humaine, se défendre en invoquant [honneur de Part et l’exemple des anciens; c’est que je voudrais, au contraire, qu’ils imitassent les anciens, en cela du moins, et leur contemporain Houdon, lequel, — après Coysevox, lesCoustou, Girardon, Pigalle, — a fait deux admirables portraits de marbre, Voltaire et Molière , parce qu’il a su leur donner le regard, sans lequel il n’est ni vie, ni ressemblance.