LIVRE II
LA SCULPTURE MODERNE
Dans l’heureuse époque nommée le règne des Antonins, — de Nerva à Marc Aurèle, — et surtout sous Adrien qui fut appelé reparator orbis, il s’était fait un grand et noble essai de rénovation dans tous les arts. Les nombreuses statues d’Antinoiis, outre les images des Césars et les bas-reliefs de la colonne Trajane, suffisent pour nous apprendre qu’à ce moment les statuaires de la Rome impériale purent tenter la lutte avec ceux de la Grèce républicaine. Mais la décadence avait précédé les Antonins, et l’abandon de toute culture les suivit. Nous avons vu qu’après s’être enrichie des dépouilles du monde, et tombant par l’opulence dans le mauvais goût, Rome avait bientôt préféré les métaux précieux aux simples matériaux des arts, et la richesse à la beauté; que Pompée avait exposé son portrait fait en perles, et que Néron avait imaginé de dorer Y Alexandre en bronze deLysippe, après s’être fait peindre lui-même dans un tableau de cent vingt pieds de haut, que Pline
appelait insaniam in pictura ; et nous avons également vu que la statue de l’empereur Pupien, tué dans une émeute en 236, est la dernière œuvre de l’antiquité, — c’est-à-dire antérieure au triomphe du Christianisme, — que l’on puisse rencontrer dans les musées de l’Europe.
Lorsque Constantin transféra à Byzance le siège du nouvel empire, il y porta plusieurs des objets d’art qui avaient orné Rome, et l’on sait, par exemple, d’après les historiens de son règne, qu’il fit placer dans le seul temple de Sainte-Sophie quatre cent vingt-sept statues. C’étaient des dieux et des héros du paganisme que l’on ajustait suivant les exigences du culte nouveau, de même que l’on convertissait en églises les basiliques ou prétoires de justice. Mais Constantin n’avait point amené d’artistes capables de faire d’autres statues égales, bien qu’il eût commandé les images de Jésus, de Marie, des prophètes et des apôtres. On estimait ces images, non pour le travail, mais pour la matière. Lorsque Anastase le Bibliothécaire raconte les dons faits aux églises par Constantin, il cite dix-huit statues en argent massif, à savoir : « Le Sauveur assis, pesant cent vingt livres; les douze apôtres, pesant chacun quatre-vingt-dix livres; quatre anges, pesant chacun cent vingt livres, avec des yeux en pierres précieuses, » etc. Un seul fait va prouver jusqu’où s’étendait alors le goût détestable du bizarre et de l’impossible : les historiens de Constantin rapportent qu’il avait aussi commandé un groupe qui réunissait les portraits de ses trois fds, Constantin, Constance et Constant. Ce groupe, en porphyre, avait trois corps, six jambes et six bras; mais il n’avait qu’une seule tête qui, selon le point de vue où se plaçait le spectateur, offrait alter-
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nativement la ressemblance de chacun des trois frères.
D’ailleurs, après la réaction païenne de Julien, qu’on appelle l’Apostat, les chrétiens se mirent à détruire, en aveugles furieux, tous les vestiges de l’antiquité, tous les objets d’art. « Ardents à anéantir tout ce qui pouvait rappeler le paganisme, les chrétiens, ditYasari, détruisirent les statues merveilleuses, les sculptures, les peintures, jusqu’aux images des grands hommes qui décoraient les édifices publics. » Il n’y eut guère que Rome, Athènes et Constantinople qui purent conserver quelques débris de l’antiquité. Partout ailleurs, on jetait tous les ouvrages païens sous le marteau, sous les roues des chars, dans des fournaises ardentes; et telle était la fureur populaire que, pour conduire des statues antiques dans l’une ou l’autre capitale, il fallait les garrotter comme des criminels, et publier qu’on allait les exposer à la risée des fidèles sur les places des exécutions. Les premiers empereurs chrétiens furent contraints, par la violence de l’opinion, qu’attisaient les écrits des Pères et les sermons des évêques, de rendre plusieurs édits pour la destruction des idoles, et cette destruction fut alors si générale et si complète, que lorsque Ilonorius renouvela, pour la quatrième fois, l’ordre de les briser, il ajouta : « si toutefois il en reste encore, » si qua etiam nunc in templis fanisque consistunt.
Ai-je besoin de rappeler ensuite les ravages des iconoclastes? de répéter que, non-seulement ces sectaires achevèrent de détruire, en Orient du moins, les œuvres antiques de la statuaire, mais que, se fondant sur le texte formel des Ecritures bibliques, ils empêchèrent toute nouvelle culture de cet art? Lorsqu’on préférait à tout l’orfèvrerie, et tandis que la peinture ne se faisait plus
qu’avec des émaux, des pierreries, des ciselures d’or et d’argent, la sculpture ne créa plus que des figurines de métal ou de mélange de métaux. Le Bas-Empire n’eut qu’un seul art à mettre au service de l’architecture : la mosaïque.
11 faut donc retourner en Occident pour voir renaître la sculpture à la renaissance de tous les arts.