TRAITS DIVERS
Est qui milita redimat modico prefio : On peut racheter beaucoup avec peu de chose. (EccU. XX. 12.)
Les âmes qui gémissent dans le feu du purgatoire ne nous demandent pas toujours des mérites extraordinaires, • des aumônes considérables, des jeûnes rigoureux, de dures privations, ou d'autres pénitences austères : souvent elles trouveraient leur soulagement dans de petites choses, de courtes prières, des pratiques faciles : et on les leur refuse ! De sorte qu'elles en sont tout affligées, et qu'elles pourraient bien dire avec le poète :
• Quodque magls doleo : non nos mare séparât ingens, Exiguâ prohibemur aquâ :
Ma douleur augmente de ce que ce n'est point la mor qui nous sépare, mais un peu d'eau... » Ce qui veut dire qu'elles n'auraient plus besoin que d'un léger effort pour arriver jusqu'au Seigneur qui les attend pour les couronner, et qu'elles ressentent tristement l'indifférence qui refuse de le faire pour elles.
J'ai lu quelque part qu'un saint évoque vit en songe un enfant, lequel, avec un hameçon d'or et un fil d'argent, tirait du fond d'un puits une femme qui s'y noyait. A son réveil, jetant les yeux par la fenêtre, il aperçut ce même
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enfant agenouillé, priant sur une tombe du cimetière. Il l'appela et lui dit : « Que fais-tu là, mon ami? — Monseigneur, je dis un Pater et un Mii>erere pour l'âme de ma mère, dont le corps repose en ce lieu. » Le prélat comprit aussitôt que Dieu avait voulu lui montrer l'efTicacité de la prière la plus simple ; il crut que l'âme de cette mère venait d'Ctre délivrée, que l'hameçon d'or était le Paler, et le Mii^erere le Gl d'argent de cette ligne mystique. On rencontre deux traits du même genre, plus frappants même, dans les Chroniques des Frères Mineurs. Le P. Conrad d'Ofïïda, religieux de l'ordre séraphique, grand serviteur de Dieu, était resté une nuit devant un autel privilégié, à faire oraison. Un frère du couvent, qui était mort peu auparavant, lui apparut, et le conjura, au nom des services qu'il lui avait rendus lui-même en lui donnant autrefois des règles et des conseils de perfection, de travailler maintenant à le délivrer des supplices auxquels il se voyait condamné. « Vous savez bien, ajouta-t-il, que le Seigneur a pour agréable vos prières, et vous ne serez pas assez cruel pour me les refuser. » Aussitôt, le charitable Père récita le Paler et le Requiem œternam, La vision revint, et on entendit ces paroles ; < 0 mon Père, si vous saviez quel grand soulagement m'a procuré cette simple invocation, votre miséricorde vous porterait à la renouveler ! » Le religieux le fît avec empressement, a Ah ! s'écria de nouveau cette âme, continuez, mon Père, au nom des entrailles de Jésus- CnnisT, continuez : voici que mes peines se changent en consolation! • Sans attendre de nouvelles instances, le bon religieux redit un grand nombre de fois cette prière. Par une miraculeuse permission du Ciel, il voyait peu à peu le vidage du défunt exprimer un adoucissement,
puis un commencement de jouissance, puis une joie extraordinaire ; ses vêtements se modifiaient de la môme façon : ils devinrent blancs et éclatants; la lumière environna cette bonne âme; et enûn, après mille actions de grâces, elle s'éleva radieuse vers l'éternel séjour.
Le bienheureux Etienne, du môme ordre, avait la môme dévotion, et auprès de Dieu un crédit égal. Il aimait à passer plusieurs heures de la nuit auprès du Saint-Sacrement, auquel il faisait sa cour assidue. Une nuit, se retournant, il aperçut un des religieux assis dans une des stalles du chœur, le capuchon ramené sui la tôte et jusque sur les yeux. Etonné d'une telle pos* ture, qui n'était pas celle de la prière, à cette heure du repos généra], il s'approcha et lui demanda pourquoi il se tenait ainsi à l'église et ce qu'il y faisait. Le moine répondit d'une voix lugubre : a Je suis un religieux défunt, condamné par la divine justice à endurer ici un rigoureux purgatoire, à cause des fautes nombreuses que j'y ai commises par des distractions et des tiédeurs volontaires pendant le chant de l'oflice. Le Seigneur m'a permis de me manifester à vous, afin de vous conjurer de faire pour moi quelque chose : puissé-je sortir de cette captivité douloureuse et entrer dans la liberté des enfants de Dieu! » Le bienheureux Etienne, sans attendre davantage, se remet à genoux et récite à cettt intention le De profunciis avec l'oraison Fidelium. Lt défunt en parut singulièrement soulagé, et pendant plusieurs nuits encore il vint exciter la charité du bon Etienne, le remerciant chaque fois avec grande effusion. Si bien qu'une nuit, à la suite de Requiem œlernam, il quitta la stalle comme un prisonnier qui abandonne son cachot, et s'élança vers le ciel.
Le bienheureux raconta plusieurs fois ce trait pour exhorter les religieux à une parfaite modestie et au recueillement en chantant les louanges de Dieu et dans la prière : car le Seigneur ne peut bénir ceux qui ne l'honorent que des lèvres, taudis que leur cœur est loin le lui. (Isaïc, xxix, 13.
(V. Barthélémy de Pise, 1. 1, ch. 23; Chroniques des Ftères Mineurs, liv. iv, ch. 30.)
thaits merveilleux sur la mort et sur le purgatoire.
Fii'bat omni anlmœ timor ; midta quoque prodigia et signa ftebant : Tous les esprits étaient frappés de crainte; il se faisait aussi beaucoup de prodiges et de merveilles. {Act. H, 43.)
Le P. Ferdinand de Castille rapporte deux étonnants prodiges u[iérés par le Seigneur dans le couvent do Saint-Dominique, à Zamorra, ville du royaume de Léon »n Espagne : l'un pour nous rappeler que nous ignorons je moment de notre mort, l'autre pour nous faire comprendre la rigueur des souiïrances du purgatoire.
Il arriva plusieurs fois que la cloche du chapitre sonna d'elle-même, sans être tirée, et rex[)érience fit connaître que c'était l'avertissement de la mort prochaine de quelqu'un des religieux. Ainsi, quand on entendait ce son retentir tout à coup, bien que personne ne fût malade dans le couvent, chacun se disposait au redoutable passage par la réception des sacrements, par des prières et des pénitences. Le battement de cœur général ne cessait que
lorsqu'un des religieux était frappé et quittait la terre. Cette cloche était pour eux cette voix dont il est parlé dans Isaïe, 38, 1 : Mets ordre à ta maison, car lu vas mourir, et ta vie est à son terme.
Le second trait vient plus directement à notre objet, il y avait, dans ce même couvent de Saint-Dominique, un rcli/^'ieux de grande vertu uni d'étroite amitié avec un moine de S. François non moins édifiant et non moins saint. Leurs goûts de piété et leur commune aspiration à la perfection les portaient à discourir souvent des choses spirituelles. Un jour, s'entretenant de la mort à l'occasion de la cloche merveilleuse, ils s'engagèrent mutuellement à se visiter quand ils seraient morts, c'est-à-dire que le premier apparaîtrait au survivant, s'il plaisait à Dieq, pour l'instruire de sa position et de son i>ort dans l'autre monde, afin que, s'il gémissait dans le purgatoire, il pût être soulagé par les prières de son ami. Ce fut le frère mineur qui fut appelé le premier dans l'éternité. Fidèle à son engagement, il apparut au dominicain, à l'heure où l'obéissance l'avait conduit à préparer le réfectoire pour le repas de la communauté. Après l'avoir salué affectueusement, il lui apprit que la divine miséricorde l'avait sauvé, mais qu'il lui restait beaucoup à souffrir pour l'expiation d'une infinité de choses légères dont il n'avait pas eu un assez vif repentir. Puis, afin de l'exciter davantage à travailler par ses bonnes œuvres à sa délivrance, il lui laissa entrevoir les flammes cruelles dont il était dévoré. « Rien sur la terre, lui dit-il, ne peut vous donner une idée de ces tortures. En voulez-vous une preuve sensible? » Il étendit la main droite sur la table du réfectoire, et la marque s'y enfonça aussitôt profondément, comme si on y avait passé un
fer rouge. Je laisse à penser l'émolion du bon religieux, et avec quelle ardeur il s'occupa de son défunt ami. On conserva la table comme un monument du miracle, et elle se voit encore à Zamorra au moment où j'écris* ; pour la préserver, on l'a recouverte d'une feuille de cuivre. Ces deux merveilles contribuèrent puissamment à :lévelo{iper clicz les religieux de S. Dominique la pensée fréquente et fructueuse de la mort, et la crainte des chAliments de l'autre vie. Un poète espagnol écrivit à ce sujet les vers suivants ;
Ilorrida fumantem monstrant restigia dextram, Inque suis venis flamma recepta creinat.
Vindicis ardorem flamraae, quem nulla referre Lingua potest, poterit sat mauus ista loqui.
Ce qui signifie : c Ces terribles marques accusent une main consumée par le feu, /et la flamme qui s'y cache est dévorante. Aucune langue n'en peut rendre l'ardeur vengeresse, mais la main elle-même a parlé mieux qu'aucune langue au monde ! >
(V. Ferdinand de Castille, Illsloire de S, Dominique, 2e part. 1. i, ch 23.)
(l) Vers le inilieu du siècle dernier.