LA DÉVOTION DU SAINT ROSAIRE
Quasi roua plantala super rivos aquarum, fructificate : Fructifiez comme le rosier planU au bord des eaux. (Eccli. xxix, 17.)
Ce que Pline assure de la rose, qu'elle reçoit de la jalure non-seulement roffice de nous embaumer de ses parfums, mais aussi d'ôtre utile à notre santé, peut s'appliquer justement à la dévotion du Rosaire : car cette dévotion, outre le bonheur qu'elle procure à ceux qui l'embrassent, leur est très-proG table pour les guérir à la fois du mal du péché et de la peine qui lui est réservée. . En voici un exemple très-convaincant.
Dans le royaume d'Aragon, une jeune fille de haute naissance, appelée Alexandra, assistant aux prédications 1 du grand S. Dominique, se décida à entrer dans la confrérie instituée pour cet objet. Mais, livrée à la vanité mondaine, elle oubliait souvent de réciter son chapelet, préférant passer des heures entières au miroir et aux conversations inutiles. Comme elle était fort belle et gracieuse, plusieurs jeunes gens commencèrent à l'entourer de leurs hommages et à lui demander sa main, et chacun faisait de son mieux pour attirer ses regards et son cœur. Il y en avait deux surtout, d'une condition élevée, qui se montraient plus ardents à sa poursuite, et qui finirent par se défier en duel. La jeune fille était présente pour décider entre les combattants, armés chacun
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d'une longue lance comme pour un tournoi. Au signal donné, ils se précipitèrent l'un sur l'autre avec tant de fureur, qu'ils tombèrent tous deux à la renverse, mutuellement frappés, et ne tardèrent pas à expirer. Ce fut un sujet de vive douleur pour les deux familles : unissant leur colère contre celle qui avait été l'occasion de ce malheur, elles se jetèrent sur elle, et la battirent jusqu'à compromettre sa vie. Baignant dans son sang, l'infor" lunée demandait grûce et suppliait qu'on la laissât au moins se confesser; mais ces furieux, s'animant de plus en plus, l'achevèrent en lui coupant la tête d'un coup de sabre; après quoi, aûn d'échapper à la justice, ils jetèrent le cadavre au fond d'un puits et se sauvèrent.
Cependant, la divine Marie, mère des miséricordes, voulut récompenser les quelques actes de piété de cette malheureuse enfant envers elle ; elle révéla tous les détails du crime à S. Dominique, qui se trouvait alors dans une autre ville. Le saint fut consterné; il serait parti aussitôt pour se rendre en ce lieu-là, s'il n'avait été retenu par les aft'aires de son ordre. Au bout de quelques jours seulement, il put venir au bord du puits, y plongea son regard, et, après avoir fait une prière, se mit à appeler: « Alexandra ! Alexandra ! » 0 prodige inouï I Bn présence de plusieurs personnes que la venue du Père avait attirées, la morte s'anime, la tête se rapproche du tronc, et la voici qui sort pleine de vie, quoique couverte de sang; elle se jette aux pieds de Dominique, et fait avec beaucoup de larmes une confession générale, en bénissant Dieu qui lui avait permis de se ftiire inscrire parmi les servantes de la Reine du ciel. Elle vécut encore deux jours, afin de pouvoir réciter un certain nombre de rosaires qui lui avaient été imposés pour sa pénitence.
On vint la voir de tous côtés, et elle ne cessait de prfichcr la dévotion à Marie.
Interrogée par le saint patriarche sur ce qui lui était arrivé après sa mort, elle raconta trois choses bien mémorables. La première, que, par les mérites de la confrérie du Rosaire, elle avait eu la grâce de la contrition lu rrtfiment d'expirer, sans quoi elle eût été damnée. Secondement, quand on lui tranchait la tête, elle s'était vue assaillie d'une troupe de démons hideux qui voulaient l'emporter en enfer, lorsque Marie était accourue à son aide et l'avait délivrée. En troisième lieu, elle avait été condamnée par la divine justice à deux cents années de purgatoire pour avoir causé la mort des deux jeunes gens; en outre, à cause de ses parures vaines et immodestes, qui avaient été à beaucoup une occasion prochaine de péché, elle avait à endurer encore cinq cents autres années de souffrances. « Mais j'espère, ajouta-t-elle, que les confrères auxquels je m'étais associée pour honorer Marie prieront pour moi avec tant de ferveur, que ce temps de terrible épreuve sera raiséricordieusement abrégé. »
Elle mourut de nouveau, après avoir donné les marques de la plus édifiante piété. On lui fit des obsèques solennelles. S. Dominique prit tellement à cœur l'heureuse fin du miracle que Dieu avait opéré par lui, il fit lui-même et fit faire à d'autres tant de pénitences, de prières, d'aumônes et de jeûnes, qu'il obtint la délivrance entière d'Alexandra. Au bout de quinze jours, elle lui apparut tout éclatante de lumière, semblable à une étoile. Elle pria le saint de remercier pour elle les confrères, qui lui avaient été autant de bienfaiteurs, et qui avaient par leurs suffrages hâté son salut. Elle ajouta aussi qu'elle
venait comme ambassadrice des âmes du purgatoire, \o conjurer de prêcher et d'étendre la dévotion du Rosaire, qui leur procurait chaque jour un admirable soulagement. « Que les confrères, dit-elle, appliquent à ces pauvres âmes les indulgences et les faveurs spirituelles dont ils possèdent un trésor si abondant : ils n'y perdron( rien, car les élus à leur tour intercéderont pour eui quand ils auront reçu la couronne. Les anges se réjouissent de celte dévotion, et la Reine du ciel s'est déclarée la tendre mère de tous ceux qui l'embrassent. » Dominique, ravi de cette révélation nouvelle, en fit part à ses disciples, et travailla avec un redoublement de zèle à faire réciter autour de lui le chapelet,
(V. Alain Durocher (De Rupe), Psalterium, 5e p. ch. 52 ; Eusébe Nieremberg, Trophœ. Mariati., liv. 1er. ch. 20.)
TOCRMENT APAISÉ.
Trangtrimus per ignem et aqiiam, et eduxisli nos in refrigerium : Nous avons passé par l'eau et par le feu, et vous nous avo' conduits au lieu du rafralchissemeat. (Pi Lxv, 42.)
Dieu, pour récompenser les trois enfants jetés dans la fournaise de Rahylone, en changea les flammes en une douce rosée et un vent rafraîchissant, qunsi ventum roris (lanleui, en sorte que, loin de souffrir et d'être consumés, ils éprouvaient une délicieuse jouissance. Par un miracle tout opposé, que nous allons dire, il ût d'une
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fontaine une véritable fournaise, pour la punition d'un de ses serviteurs à qui il restait à expier une faute particulière.
Dans les vies des hommes illustres de l'ordre des Cisterciens, on lit qu'un abbé d'un grand savoir et de beaucoup de vertu avait conçu une amitié trop humaine ti trop partiale pour son neveu, élevé par lui dans le couvent, et formé de bonne heure à l'observance des règles. Après avoir longtemps administré la maison, étant réduit à l'extrémité, les religieux, qui lui étaient fort attachés et qui avaient la plus entière confiance dans ses lumières, le prièrent de désigner lui-môme son successeur. Bien qu'il fût un modèle de désintéressement et de prudence, il se laissa aller à son affection de parenté, et indiqua son neveu, encore trop jeune, mais d'une régularité exemplaire. Puis il mourut, béni et regretté de tous.
Il avait coutume, de son vivant, de se promener pour sa récréation dans un petit jardin rempli de fleurs et bien ombragé, à l'extrémité duquel coulait une charmante fontaine. Souvent il s'asseyait au bord de cette eau et s'y reposait doucement de ses fatigues. Son neveu l'avait imité, et continuait cet innocent et paisible délassement. Un jour, le nouvel abbé entendit sortir de la fontaine comme une voix lamentable, qui semblait implorer du secours. Etonné, effrayé, il ordonne, au nom de Dieu, à l'être invisible qui se fait entendre de déclarer qui il est. La voix répond alors qu'elle est celle du défunt supérieur, et que le juste Juge le retient en ce lieu à faire pénitence de la faiblesse qu'il a eue dans le choix d'un successeur, ayant écouté plutôt les conseils du sang que ceux de la piété. « Je souffre ici, ajouta-t-il, le tourment du feu
dans ce qu'il a de plus rigoureux. Ayez donc pitié de moi, noon enfant; faites pour mon salut tout ce qui est en votre pouvoir, puisque je suis puni de vous avoir trop aimé selon la nature. »
L'abbé n'eut pas plus tôt entendu cela, qu'il courut se démettre de sa charge, sans vouloir garder aucun autre emploi honorifique. 11 s'enferma dans une retraite profonde, où il n'avait d'autre soin que celui de son âme. Là, il s'appliqua à prier et à se mortiQer en faveur de son oncle, et il ne cessa que lorsqu'il eut la certitude morale qu'il était délivré du purgatoire.
(V. le fr. Alexis Ségala, Triumph. animarum, 2e part., ch. 16, ex. 3 ; le P. Martin de Roa, De Statu animarum, ch. 4.)