‹ Les merveilles divines dans les âmes du purgatoireChapitre 34 sur 62 · PLAINTES DOULOL'REDSES DES AMES DU PURGATOIRE · texte numérisé non relu

PLAINTES DOULOL'REDSES DES AMES DU PURGATOIRE

Vox audita est lamentationis luctâs et fletûs : On a entendu le cri du deuil, de la souffrance ' et des larmes. {Jérdm. xxxi, 15 )

L'ingénieuse cruauté de Denys-le-Tyran avait fait creuser à grands frais une prison souterraine où l'on ne pouvait proférer un mot, une plainte, émettre un soupir, sans être entendu par une ouverture pratiquée avec art dans un certain endroit de la voûte. Ah I si les cachots du purgatoire étaient ainsi faits par rapport à ceux qui vivent encore sur la terre, quels gémissements, quelles doléances, quels cris de douleur arriveraient à leurs oreilles 1 C'est un père accusant ses enfants, un frère son frère, une femme son époux, un mari sa femme, pour en être oubliés dans leur malheur. Combien d'infoitunés testateurs, plongés dans la nier de feu du purgatoire, poussent de lamentables soupirs contre de cruels héritiers, qui, mis en possession de ces biens acquis par tant de travaux, les oublient absolument et ne feraient pas en leur faveur la plus légère prière, la moindre mortification, ne dépenseraient pas un centime pour des aumônes ou pour l'offrande du divin sacrifice! Combien de pères, au fond de ces redoutables cachots, accuseut d'ingrats enfants! Au moment de la mort, ils promettaient tout, ils devaient tout faire, leur reconnaissance se signalerait de miiie manières pour une âme à

qui ils devaient tant : o\, le cadavre à peine déposé en terre, ils ont enseveli avec lai tout souvenir; pas une prière, pas un suffrage, pas une aumône, pour ceux qui leur ont donné la vie et laissé le fruit de leurs sueurs, de leur économie. Comment donc les plaintes ne s'élèveraient-elles pas ardentes du lieu d'expiation?

L'illustre chancelier de l'Université de Paris, Jean Cerson, personnage aussi saint que savant, rapporte le discours qu'une mère oubliée ainsi de son enfant lui Ot entcndr'e, par permission de Dieu. — « Mon fils, lui dit-elle, mon cher fils! ah! pensez un peu à votre pauvre mère I Ecoutez mes gémissements et prêtez attention à mes prières ! Considérez les peines et les tourments que le Seigneur a décrétés contre moi, ce lieu de supplices oiîi je suis consumée par un feu cuisant. Au nom de cet amour que vous me portiez si j'ai dû vous croire, hâtez-vous de me secourir dans ces intolérables souffrances, dont aucune langue ne peut rendre l'étendue, ni aucun esprit comprendre l'intensité. Donnez-moi la main pour m'en retirer ; venez, venez! non point corporellcment, vous ne le pouvez pas, mais par les actes de votre âme, par les prières et les supplications à la divine Majesté, par des aumônes aux pauvres, par des mortifications personnelles. Une seule larme d'un cœur contrit, versé au souvenir de votre bonne mère, suffirait peut-être pour éteindre les ardeurs qui me consument, ou du moins les mitigerait beaucoup. Eh ! comment un fils se résoudrait-il à refuser ou à différer ce soulagement ù celle qui l'a conçu dans son sein, enfanté dans la douleur, allaité, nourri et élevé avec tant de dévoûmentl Lorsque je vivais sur la terre, je vous ai toujours trouvé atîcctionné envers moi, obéissant, plein de gratitude, prompt

à cnlrcprendre et touché des sollicitudes dont vous étiez de ma part le constant objet. Comment se fait-il qu'après mon tré[)as je vous retrouve oublieux, sans affection, sans reconnaissance, vous qui au lit de mort me faisiez de si belles promesses, ayant des larmes plein les yeux, jurant que vous feriez tout pour mon âme! Si vous m'avez tant aimée vivante, pourquoi cet amour a-t-il maintenant cessé? Ai-je donc cessé, moi, d'être votre mère, et vous, parce que vous vivez encore, êtes-vous déchargé des obligations d'un fils chrétien? Ah 1 si une seule étincelle reste en vous de l'amour que vous me portiez, entendez mes gémissements, compatissez à mes peines, secourez-moi dans mes cruels tourments. Car, si un fils ne pense point à soulager sa mère, à qui pourra-t-elle recourir? Voilà ce que je vous fais entendre du fond de ma triste prison. » Aux plaintes d'une mère ajoutons celles d'un fils envers sa mère. Thomas de Catimpré raconte de son aïeule qu'ayant perdu un enfant de grande espérance par une mort prématurée, enfant sur lequel elle avait fondé une partie de son avenir, elle restait inconsolable; jour et nuit elle versait toutes les larmes de ses yeux, jusqu'à être menacée d'en perdre la vue; et on pouvait bien lui appliquer ce mot de Jérémie : t Plorans plorabat m nocte, ei lacrymœ ejus in maxillis ejus. » Et cependant tout ce beau chagrin ne l'amenait point à la seule chose bonne en semblable circonstance, c'est-à-dire à être utile à cette âme par des prières, des aumônes, des austérités, l'oblation de la sainte Messe. Aussi la pauvre âme gémissait-elle amèrement dans le purgatoire, et maudissait cette attache stérile , fondée sur des sentiments purement naturels et humains, qui ne lui servait d'aucune ctusolation daû« «on épreuve. Elle suppliait le

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Seigneur d'éclairer cette mère aveugle et de la changer. Dieu daigna l'exaucer, en envoyant à cette femme une miraculeuse vision. Un jour, au plus fort de sa douleur elle fut ravie en esprit : il lui sembla voir, au milieu d'une route, une procession de jeunes gens s'avançanl allègrement vers une magnifique cité. Comme elle cherchait avidement si par hasard elle n'y découvrirait poinl son propre fils, elle l'aperçut en effet, mais après tous les autres, marchant d'un pas appesanti, sous le poids de ses vêtements trempés d'eau, et avec une fatigue visible. Emue à cet aspect, elle lui crie : « Pourquoi donc, cher objet de mes douleurs, rester de la sorte loin de cette troupe brillante? Je te- voudrais à la tête de tes compagnons. » L'enfant lui répondit en soupirant « Voyez, 6 ma mère, combien je suis retardé dans ma route par ces larmes stériles que vous versez sur moi, et qui me désolent sans fruit aucun! Cessez de vous livrer à une aveugle et stérile douleur : affermissez votre cœur, et, s'il est vrai que vous m'aimez, si vous voulez mettre un terme à mes souffrances dans cette route du ciel, appliquez-moi le mérite de quelques prières, d'aumônes plus abondantes et de messes dites à mon intention. Voilà comment vous me prouverez votre attachement maternel; c'est par là que vous me délivrerez du lieu de supplices oili je gémis, et que vous m'introduirez dans la vie éternelle, bien autrement désirable et heureuse que celte vie terrestre que vous m'aviez donnée. » La vision s'effaça, mais elle avd^ produit son effet, et dès ce moment la mère affligée comprit mieux son devoir, et s'y appliqua avec une ferveur toute chrétienne.

(V. J. Gerson, Querela defunctorum ; Th. Catimpré, Âjium, a. c 53, q. 170

LA PLCS GRANDE SOUFFRANCE DD PURGATOIRE EST LA PRIVATION DE LA VUE DE DIEU.

Sltivit anima mea ad Deitm vivum : quando veniavi et apparebo ante faciem Dei : Mon anse a «oif du D:eu vivant : quand pourrai-j« venir et me présenter devant le visage de mon Dieu? (Pi. IV, 1-2.)

Les peines temporaires de l'autre vie étant difTërentes suivant la culpabilité de chacun, de célèbres docteurs estiment que certaines ûmes n'ont pas d'autre pugatoire que le châtiment du dam, d'est-à-dire la privation de la vision béatifique de Died. Ils apportent pour preuve une révélation de la divine Vierge à S"' Brigitte. Cette grande servante du Seigneur apprit ainsi qu'il y a un purgatoire spirituel, appelé le purgatoire de désir, ôanslequcl ceux qui Ti*ont point soupiré ici-bas après leur Créateur ont pour expiation particuhère d'être privés un certain temps de sa vue après leur mort : ce qui leur paraît cruellement pénible. Ils se sentent invinciblement portés vers ce suprême objet de toute perfection et de toute félicité; une attraction aussi forte que l'existence elle-même les soalève vers lui; ils sentent que leur unique repos est M, là seulement, là pleinement, qu'ils n'ont point d'autre bat, d'autre consommation de leur être : et un spectacK plus fort encore les repousse et les retient au loin, frémissants et enchaînés. Ainsi le feu serait violeDament

maintenu dans un petit espace où il tenterait vainement, avec sa puissance redoutable de dilatation, de s'étendre selon sa nature. Plusieurs âmes ont fait savoir, dans des apparitions merveilleuses, ce que c'est que ce supplice. Voici l'un de ces prodiges, arrivé dans le duché de Luxembourg , examiné et déclaré authentique par le vicaire-général de l'électeur-archevôque de Trêves.

Le jour de la Toussaint, une fille pieuse et modeste vit tout à coup paraître devant elle l'Ame d'une dame morte peu de temps auparavant, qui lui avoua que son plus grand purgatoire était d'être privée de la vision béatifique de Dieu. Elle était vêtue de blanc, un voile également blanc sur la tête, le rosaire à la main, en signe de la dévotion qu'elle avait toujours professée envers la Reine du ciel. Elle se fit voir de la sorte plusieurs autres fois, particulièrement à l'église, oi!i elle se mettait à genoux auprès d'elle, suivait ses prières et l'accompagnait jusqu'à la sainte table, témoignant une profonde adoration et un respect sans bornes. Elle assistait ai divin sacrifice, et, au moment de l'élévation, son visagb s'enflammait et brillait d'une telle ardeur, que le témoin favorisé du Ciel en était dans l'admiration et déclarai^ n'avoir jamais rien vu de si beau. On peut croire qu'ell. choisissait le saint temple, parce que, ne pouvant voir face à face le Dieu après la possession duquel elle sot» pirait, elle voulait jouir du moins de sa présence voiler sous les espèces sacramentelles; et, de plus, elle sollicitait, mieux, de cette manière, les suffrages de la jeune chré-'^ tienne qu'elle désirait intéresser à son sort. Celle-ci, ei* effet, ne cessait de prier, de mériter pour elle, et allait souvent à l'autel de la Sainte Vierge faire célébrer à soti' intention une messe de Reguiem,

Un jour qu'elle était avec plusieurs de ses compagnes dans une église de Notre-Dame, changeant les ornements qui couvraient la statue, toutes s'inclinèrent pour baiser les pieds de la divine Mère; quelques-unes engagèrent la jeune fille à donner elle-raênic un baiser de plus en faveur de cette âme qui lui apparaissait. Elle le fit, et, comme elle se retournait, elle vit venir au-devant d'elle l'âme, qui lui fit un salut empressé pour la remercier; elle lui dit qu'elle avait fait vœu, étant en vie, de trois messes à un autel de la Mère de Dieu, qu'elle n'avait pu l'accomplir, et qu'elle la suppliait de faire acquitter en son nom cette dette sacrée, qui ajoutait à son tourment. La jeune fille s'empressa de la satisfaire. Au moment où. la troisième messe s'achevait, comme elle se retirait, elle vit accourir à elle la pauvre âme, cette fois toute joyeuse, toute resplendissante, qui lui tendait les bras avec effusion et semblait vouloir lui donner le baiser de la reconnaissance, parce que son expiation venait d'être abrégée et diminuée. A cette vue, la jeune fille s'agenouilla, et, les bras en croix, se mit à réciter cinq Pater et Ave Maria aux cinq plaies du Sauveur en faveur de la défunte, et celle-ci s'approcha de nouveau et lui soutenait les bras pour l'aider à achever cette dévotion.

Au reste, l'ânie qui apparaissait ainsi, et qui trouvait tant de charité dans cette bonne et pieuse chrétienne, lui témoignait sa gratitude de différentes manières, surtout en lui donnant de précieux conseils. Elle lui recommanda par exemple de ne jamais former de vœu, à moins qu'elle n'eût la certitude de le pouvoir accomplir dans toute sa teneur, parce que les promesses faites à Dieu sont rigoureusement exigées. Elle lui disait de se garder particulièremeut aussi de faire iumais le uioiudre uicûsgotîe, ai

léger qu'il parût, le Juge éternel, (|ui est la vérité même, ne le pouvant souffrir. Elle l'exliortait à une filiale dévotion envers Marie, et spécialement à faire mémoire de ses douleurs au Calvaire, alors qu'elle se tenait au pied de la croix, contemplant dans ramertume du cœur les plaies de son adorable Fils, c Ayez soin , disait-elle, toutes les fois que vous rencontrez son image, de répétel ces trois invocations de ses litanies : Mater admiraLi!L<^ Consolairix afjliclorum, Regina snncforum omnium! Plus vous aimerez et servirez fidèlement cette auguste protectrice des chrétiens, plus vous la trouverez favorable et bienveillante au moment terrible du jugement qui fixe notre sort éternel. » Elle lui conseillait encore d'appliquer ses oraisons, ses pénitences, ses œuvres pieuses, au soulagement des âmes du purgatoire, qui reçoivent de tels secours un immense adoucissement à leurs maux. — Or, pendant qu'un matin Tàme s'adressait ainsi à la jeune fille, on entendit sonner à un autel voisin la cloche do l'élévation : aussitôt la défunte y courut et s'agenouilla dans la plus humble adoration. Chaque fois qu'elle prononçait les noms de Jésus et de Marie, elle s'inclinait avec respect, pratique fort ordinaire autrefois aux bons fidèleg, et aujourd'hui trop négligée.

Une véritable intimité s'était établie à la suite de ces apparitions presque journalières, qui n'excitaient plus la moindre terreur. La jeune fille sachant à quel point son amie de l'autre monde était heureuse quand elle pouvait s'approcher du divin Sacrement pour l'adorer, l'invita familièrement à venir avec elle à l'église des Pères jésuites, le 3 décembre, fête de S. François-Xavier, parce t qu'elle y devait faire la sainte communion. L'âme n'y . manqua point, et, se tenant à côté de son amie, i'accom- «

pagna partout; elle ne la quitta qu'après son action do grâces, qui fut assez longue. Et, comme elle savait qu'elle avait adressé pour elle de ferventes supplications au Dieu de l'Eucharistie, elle la remercia, lui annonçant qu'enGn arrivait le temps oij ses désirs allaient être accomplis et où elle posséderait son Dieu; qu'elle viendrait, le 8 du môme mois, fôte de l'Immaculée Conception, prendre tongé d'elle avant de monter au ciel. La chose se Gl ainsi. Ce jour-là, elle apparut tellement brillante, au milieu d'un si surprenant éclat, que son amie ne la pouvait regarder. Elle assista à la sainte Messe auprès d'elle, lui recommanda de nouveau la dévotion à la Sainto Vierge et lui promit qu'elle serait son avocate dans le paradis, oi!i elle attendrait leur réunion. EnDn, le 10, pendant la messe de l'octave, elle vint encore, plus resplendissante, salua respectueusement l'autel, ensuite la jeune fille, et fut emportée dans les airs, où un messager céleste, qu'on doit croire avoir été son ange gardien, vint au-devant d'elle, l'embrassa avec l'effusion que met une mère à embrasser son fils retrouvé après une longue séparation, et l'emporta dans ses bras, aux pieds de l'auguste Trinité.

Cette histoire, vraiment touchante autant qu'elle est véridique, justifie bien la parole de S. Chrysoslôrae, ilans sa quarante-septième homélie : « Supposez tous les tourments, dit-il, vous n'en imaginerez point qui égale la privation de la vue béatifique de Dieu : l'iurcs ponal quis gehennas, tnîe nil dicet quale est beatà gloriâ privari. » Un poète a dit :

0 quantum nianes aspectam Numinis ardeuti 0 quanta est tanto carcere pœna bono l

Inferni torroenta minus qu&m gaudia coali £xcruciajQt ; igni s»viùs urit amor i

22i LXX" MERVEILLE,

« Oh î avec quelle impatience les âmes soupirent après la vue de Dieu! Oh! que dure est au juste la poine de celte étroite prison ! Les tourments de l'enfer sont moins douloureux que l'éloignement des joies du paradis; l'amour y consume plus que le feu ! »

(V. Eusèbe Nieremberg, De ^ulchriludine JDcl, livre II, c. 11.)

LES PEINES DU PURGATOIRE SONT CONFORMES AUX FAUTES COilMISES.

Filiut Hominis reddet ufiicuique secundùm]^ opéra cjus : Le Fils de l'Homme rendra à cba- *■ cun selon ses œuvres. (Malth. xvi, 27.)

Les païens avaient inventé, dans les fables de leurlj mythologie grossière, des supplices particuliers dans le ' Tartare pour certains crimes et pour certains criminels, cû que Tantale. 11 y avait là-dessous les traces d'une vérité dont ils ne se rendaient pas compte, et dont les: chrétiens ne doutent point, à savoir que l'expiation de l'autre vie est conforme aux péchés commis dans celle-ci. C'est le lieu de rapporter ce qui fut révélé à S. Corprée, évoque en Irlande.

Ce prélat, s'étant arrêté dans l'église, après l'office de vêpres, à faire oraison, vit subitement se dresser devant lui un spectre pâle, ténébreux, horrible, couvert de vêtements étranges. Il portait au cou un 'collier de' flammes, sur les épaules un manteau sale, incomplet, qui ne couvrait que l'un des deux bras. Cette apparition

nV'pouvanta pas le saint, qui savait que Dieu veille sur ses serviteurs. Regardant en face le fantôme, il lui demanda qui il était. — « Je suis, répondit-il, une âme passée à l'autre vie. — Et d'oi!i vient ta diiïormité affreuse? — Ce sont mes fautes, dit le défunt, qui m'ont attiré celte punition. Quoique vous me voyiez dans un si misé' rablo état, sachez que je suis Malachie , autrefois roi d'Irlande : je pouvais faire beaucoup de bien dans cette haute position, et je n'ai pas su le faire. » Corprée, étonné, lui demanda encore : « Je croyais que vous aviez fait une entière pénitence de toutes les fautes de votre vie? — Hélas! répondit le spectre, je n'ai pas voulu obéip à mon confesseur; j'ai prétendu le plier à mes caprices, et je n'ai pas eu honte de lui offrir dans cette intention un anneau d'or. Et maintenant je porte, à cause de cela, un cercle de feu à mon cou ; il me brûle cruellement et me tient cnptif comme un prisonnier. Le confesseur infidèle ne saurait m'être d'aucun secours, car il porte un collier semblable, plus douloureux même et plus brûlant. »

Le saint évêque admirait cette divine justice, qui punit l'homme par où est venue son offense. 11 désir.? savoir, de plus, ce que voulait dire le manteau déchiré^ sale et en guenilles. L'âme répondit que c'était encon une punition particulière. € Ce misérable vêtement qui ne me couvre qu'à moitié, est l'effet d'une charité mal faite. Vn mendiant presque nu étant venu me demander l'aumône, je le renvoyai à la reine, qui, étant peu compatissante, ne lui donna que cette espèce de sac, dont vous me voyez couvert pour ma confusion. » Le saint lui demanda alors pourquoi il lui apparaissait et ce qu'il attendait de lui. — a J'étais tourmenté par les

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démons, dit-il; ils me faisaient endurer mille supplices, lorsque le chant des psaumes, dont ils ont horreur, les ; a mis en fuite ; ils m'ont abandonné un instant dans ce lieu, et Dieu permet que je me manifeste à vous pour réclamer vos saints suffrages. » Et aussitôt il ajouta avec de grands cris: « Hélas 1 hélas! voici que mes bourreaux reviennent. Mais avant de vous quitter, mon pore, pour vous récompenser des prières que vous ferez en ma faveur, je veux vous indiquer oi!i j'ai caché ceni onces d'or et mille d'argent, pendant le siège de la ville de Dublin, que je voulais reprendre sur les Normands. Vous disposerez de cette somme suivant votre volonté. — Non, non, répondit le saint pasteur, je ne veux point devenir riche sur la terre ; c*est dans le ciel que j'ai placé mon trésor. Cela ne m'empêchera pas de faire pour vous tout ce que je pourrai. • A cette promesse, le fantôme s'évanouit, en disant d'une voix forte : « Vœ, vœ qui benè non operatur, dùm tempus benè operandi concediturï Malheur, malheur à celui qui ne fait pas le bien, lorsque lo temps lui en est donné! »

L'évêque, rassemblant alors ses douze chanoines, leur rapporta toute cette vision, et demanda leur avis sur ce qu'il convenait de faire en faveur de ces deux âmes : on décida que le prélat intercéderait pour le prince, el les chanoines en faveur du confesseur, et ils marquèrent certains jeûnes et certaines prières auxquels ils s'obli-geaient volontairement afin d'apaiser la colère de Dieu. Depuis six mois ils y étaient fidèles, lorsque le roi se fit voir de nouveau à l'évêque, non encore triomphant, mais à moitié déchargé du poids de sa punition ; il souffrait des supplices beaucoup moins rigoureux, quoique^ l'esprit humain les pût à peine comprendre pendant la *'

vie terrestre. On continua donc de prier et de pratiquer des austérités, jusqu'à une troisième apparition, cette fois décisive et consolante, puisque Malacliie était resplendissant comme un astre et rempli d'une joie céleste. 11 dit à son bienfaiteur qu'il montait à l'heure même au paradis, et qu'il n'oublierait jamais ce que Corprée avait fait pour lui. Il ajouta que le confesseur le rejoindrait le jour suivant, grâce au souvenir charitable des prêtres de la cathédrale. Comme le saint demandait pourquoi cette seconde délivrance n'avait pas lieu le même jour, il répondit que l'intercession du seul évoque avait été plus Agréable au Seigneur que celle de son chapitre réuni. Tant il est vrai que Dieu a des tendresse particulières, suivant la promesse de l'Ecriture, envers ceux qui le servent avec plus de générosité I

(V. Acta Sanclorum des Bollandistes, 6 mars.)

RECON.SAlsSAiNCÊ DES AMES DU PUBGATOinE.

Retribuemiif! vobis boiin pro his quœ fecistit nobisctim : Nous vous récompenserons de ce que vous avez fa t pour nous. [Matlh. x, 27.)

Le glorieux S. Philippe Néri était rempli d'une tendre :/évulion pour les pauvres âmes, et l'une de ses pratiques les [)lus chères était de prier et de mériter pour elles, surtout lorsqu'il avait été leur directeur spirituel ; ils se croyait plus obligé envers celles-là qu'envers toutes les autres, ayant travaillé par son ministère à leur puriû-

cation. Aussi, bon nombre du ces défunts, animijs do confiance dans son intercession et d.ins les sacrifices qu'il offrait, lui apparurent-ils en maintes circonstances, soit pour le remercier, soit pour le solliciter. Jamais il ne manqua d'avoir un souvenir particulier et inmiédiat pour eux, et son bistorien assure que ce fut avec un merveilleux succès. Il le faisait aussi d'autant plus volontiers, qu'il recevait lui-même par ce moyen des grâces plus singulières. Après sa mort, un père franciscain d'une grande piété priait dans la cbapellc oij l'on avait déposé ses restos précieux, lorsque le saint se fit voir à lui dans tout l'éclat du triomphe, environné d'une gloire céleste et au milieu d'une troupe de bienheureux. Frappé de l'air de bonté qu'il découvrait sur ce doux visage, le religieux osa lui demander quelle était cette armée brillante dont il le voyait accompagné. Le bienheureux répondit que toutes ces âmes étaient celles des membres de son ordre ou de ceux qui lui avaient fait du bien, et qu'il avait délivrées lui-môme par ses prières; elles venaient au-devant de lui pour l'introduire dans la Jérusalem éternelle.

Ce dcvoûment aux âpies du purgatoire passa du fondateur à l'ordre entier des oratoriens. Le P. Magnanti, entre les autres, qui a laissé une mémoire bénie, ne cessait d'intercéder pour elles, et, comme S. Philippe, il eut plus d'une fois connaissance du résultat de ses prières. Il y avait dans la ville d'Aquila une fille noble, appelée Elisabeth, plus riche des biens de l'âme que de ceux du monde, et qui se lamentait de ne pouvoir entrer dans un couvent, faute de dot suffisante. Il lui eût été agréable de se consacrer exclusivement au divin époux des vierges. Le serviteur de Dieu la r.onsolait en lui disant

que Jésus !ui préparait tout prochainement des noces admirables auprès de lui, et qu'elle eût à s'y disposer sans retard. En effet, elle fit une courte maladie et mourut comme une sainte. A peine avait-elle rendu le dernier soupir, que le P. Magnanti eut l'assurance surnaturelle que cette âme tarderait peu à êlre couronnée au ciel ; au lieu donc d'unir sa douleur à celle de la famille, il consolait les parents en les félicitant d'avoir bientôt une céleste avocate. La prédiction fut promptement justifiée : car la morte apparut à l'un de ses frères, dans toute la gloire des prédestinés, et lui dit ; i Avertissez mon père de ne point faire de dépense pour délivrer mon âme par ses aumônes; grâce à l'intercession du P. Magnanli, pour moi si rempli de charité, l'heure de mon salut a sonné. »

Le zélé religieux répandait encore des sommes importantes, qui lui étaient envoyées par de pieux chrétiens, soit dans le sein des pauvres, soit dans les églises pour qu'on célébrât des messes en faveur des défunts. Quoiqu'il aimât et pratiquât personnellement la pauvreté, il avait dans sa chambre une bourse qu'il appelait crumcna animarumy le trésor des âmes, imitant en cela le divin Sauveur, dont le vénérable Bède dit qu'il conservait une bourse des dons des fidèles, afin de les distribuer aux indigents (In Luc, c. 54). Il ajoutait à ce trésor celui de ses jeûnes, de ses disciplines, de ses grandes pénitences, de ses veilles habituelles, de son renoncement absolu aux sens et au monde. Il poussa même si loin ce beau zèle, qu'il supplia le Seigneur d'exercer contre lui-même une partie du châtiment de ces âmes, afin de les décharger d'autant. Il fut entendu dans ce vœu héroïque : à [)artir de ce moment, on le vit en proie à une douleur

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terrible qui ne lui permettait presque pas de changer de place : ce qui ne rempôcha pas néanmoins d'entreprendre plusieurs longs voyages dans l'intérêt du prochain. De sorte qu'on pouvait sûrement lui appliquer le mot de l'historien romain au sujet d'un guerrier boitant d'un coup reçu dans une victoire : « Siugulis gressibus signabal vestigia glorîœ : Chacun de ses pas gravait les traces de son triomphe. »

Les âmes n'étaient point ingrates. Parmi les grâces particulières et abondantes que Magnanti reçut du Ciel, il en attribuait le plus grand nombre à leur intercession, entre autres celles de savoir les choses éloignées, de découvrir les fautes cachées, de déjouer les pièges du démon, et autres semblables. Mais comme le monde, assez peu soucieux de biens spirituels, estime davantage ceux qui regardent la vie présente, je rapporterai un péril d'où fut tiré ostensiblement le serviteur de Dieu par cette médiation.

Il revenait d'un pèlerinage à la sainte maison de Lorette, et il était arrivé près de Norcia, à une célèbre église de la Sainte Vierge. Il voulut, malgré l'avis de ses compagnons, s'y arrêter pour célébrer le saint sacriOce à son intention ordinaire. Après son action de grâces, on se remet en route. Ils avaient à traverser un lieu dangereux, oh plusieurs assassinats s'étaient commis, et précisément ils y tombèrent entre les mains des voleurs, qui les chargèrent de liens et les attachèrent à des arbres, s'apprêtant à les dépouiller de tout et à leur infliger de cruels traitements. A ce moment parurent sur la montagne deux enfants inconcuf , qui se mirent à pousser dej cris en faveur des captifs, comme s'ils voulaient rassembler tout le pays pour les déhvrer. Les bandits étaient au

nombre de douze ; ils coururent au-devant des enfants, déchargeant sur eux leurs armes, aGn de les tuer ou de ies forcer à fuir; mais eux, sans se laisser intimider, avançaient toujours en criant plus fort; de sorte que les brigands se décidèrent à abandonner la partie, comme entraînés par un pouvoir supérieur. Les enfants s'approshèrent, délièrent les religieux et les mirent en état de continuer leur route; puis ils disparurent eux-mêmes, sans qu'on pût savoir qui ils étaient ni d'oii ils venaient. Le saint oratorien crut fermement qu'il devait cette délivrance aux âmes du purgatoire, et que Dieu leur avait permis de prendre celte forme enfantine conformément à la parole évangélique : Vous n'entrerez point dans le royaume du ciel à moins de devenir comme de petits enfants. Ou bien encore : « Le Seigneur avait montré de nouveau que, pour terrasser Goliath, il lui suffit d'un enfant : Dédit victoriam in manu jnicri. »

(V. Marcien, Congr. Oratorii, Tit. 1, 1. il, ch. 20.)

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l'œil de la divine justice.

Cœll non sunt mnndi in conspcctu ejus : Len cieux mômes ont des tâches à ses yeux. {Job XV, 15.)

La réputation de sainteté d'une personne défunte no coit jamais empocher de prier pour elle. Lorsque le soleil brille d'un éclat parfait, on aperçoit dans l'air une quantité d'atomes, de grains de poussière volants.

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qui échappent ordinairement à la vue : ainsi les imperfections et les fautes que ne découvre point notre jugenionl obscurci sont visibles à l'œil pénétrant du Seigneur, (.oinbion drames nous estimons triomphantes au ciel qui souffrent encore dans le Purgatoire! Qui croirait que quelques-uns môme de ces admirables religieux qui ont vécu dans la stricte observance des Constitutions de S. Benoît, à l'origine de cet ordre, ont dû endurer après M tnort de longs et sévères châtiments? Le pape S. Grégoire-Ie-Grand en rapporte plusieurs exemples dans ses beaux et intéressants Dialogues.

11 parle entre autres, dans les termes de l'étonnement, du sort de Paschase, cardinal-diacre de la sainte Eglise romaine. H avait vécu dans une haute estime de vertus; c'était un homme d'une rare édification, actif aux œuvres saintes, plein de charité pour les pauvres, de mépris pour lui-môme, de zèle pour la diffusion de la foi. Il avait composé pour sa défense plusieurs ouvrages que S. Grégoire qualifie de rectissimi et luciilenlï, exacts et précieux à lire. Cependant, lorsqu'il s'était agi, en 498, de l'élection du Souverain-Pontife, élection qui causa des troubles dans la ville de Rome, Paschase fut d'un avis contraire à celui des autres électeurs : il donna sa voix à Laurent, quoique les votes se fussent réunis sur Symmaque, qui fut reconnu pour légitime vicaire do yÉsus-CflRisT, et brilla sur le Siège pontifical comme l'un des plus saints papes, jusque-là qu'il fut mis plus tard au rang des saints. Paschase n'en persista pas moins dans une sorte d'opposition, d'ailleurs respectueuse et modérée. Quand il mourut, peu après, dans les sentiments de la plus tendre piété, chacun l'estima un saint, et ne douta point que ses vertus ne fussent couronaées au

cioî. Des miracles confirmèrent cette opinion universelle. Le jour do ses funérailles, un possédé du démon, qui sVîtait approché du catafalque et qui avait touché la dahualique déposée sur le corps, fut aussitôt délivré do l'esprit malin, qui s'échappa en présence de tous les assistants et abandonna sa victime.

Mais combien les jugements de Died diffèrent de ceux des hommes! Il y avait peu de temps que tout cela s'était passé, lorsque S. Germain, évoque de Capoue, étant tombé dans une grave maladie, reçut de ses médecins le conseil d'aller à certaines eaux prendre des bains convenables à son infirmité. 11 y était, quand il vit paraître devant ses yeux le diacre Paschase, sous la forme d'un serviteur réduit à la plus dure condition, qui lui dit que le Seigneur l'avait condamné à expier ainsi ce qu'il y avait eu de trop humain dans sa conduite à l'égard du pape S. Symmaque. Il supplia en môme temps l'évoque d'avoir compassion de sa misère et de prier pour une ûrae qui lui en conserverait éternellement do la reconnaissance. Germain s'empressa d'obtempérer à cette demande et d'offrir le saint sacrifice pour le défunt, avec des aumônes et des prières. Au bout de quelques jours, il eut l'assurance de la délivrance du défunt, qui n'avait péché au reste par aucune malice, mais par suite de l'infirmité et de l'imperfection humaines.

(V. s. Grégoire, 1. iv. Dialogor. c. 40; Baro cius, Annales, 49S.)

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LXXIII" MERVEILf.E.

SUPPLICATIONS DES AMES POUR OBTENIR Qu'ON LES SECOURE.

Clamdstls ad me,et erui vos de manu opprimentium: Vous ayez crié vers moi, et je vous ai tirés des maint de vos oppresseur*, (Juges, X, 12.) '

fl n*y a point de parole plus douce à l'oreille de la clémence divine que celle qui l'implore humblement; aussi a-t-elle promis d'exaucer de telles prières et de leur tout accorder : Clamabit ad me, et ego exaiidiam ciim ; Il criera vers moi, et je l'exaucerai. > Dieu a permis que l'on entendît plusieurs fois sur la terre, d'une manière sensible, les cris et les supplications des âmes du purgatoire lui demandant secours dans leur détresse. J'en ai cité précédemment un ou deux exemples. J'en rapporterai ici quelques autres, empruntés à l'histoire de la Compagnie de Jésus.

Le P. Jacques Rem, religieux d'une grande vertu et d'un zèle tout apostolique, se faisait remarquer encore par sa particulière dévotion pour les pauvres ûmes. Il demeurait au collège d'ingolstadt, et continuelleinent il s'y appliquait en leur faveur à la prière, au jeûne, aux macéi^ations du corps. Bien des fois il reçut la visite de défunts qui le conjuraient d'intercéder pour eux. Les apparitions s'approchaient de son lit, la nuit, et, murmurant à son oreille ou l'appelant à haute voix, l'engageaient à se mettre en oraison : ce qu'il faisait avec

LXXIIl® MERVEILLE. 235

J'empressement lo plus dévoué, et sans un regret pour son sommeil interrompu. De plus, nombre d'habitants de la ville, marchands, bourgeois, domestiques, ont déposé avec serment avoir entendu de temps à autre, dans le cimetière voisin du collège, des cris sortant du fond des tombes : i Père Jacques, ayez compassion de nous! nos souffrances sont horribles; obtenez-en la fin! procurez-nous ce soulagement, au nom de la charité! » On peut conclure de là en quel crédit étaient auprès de Dieu ses prières. Il avait principalement recours à l'auguste Marie, qui montra de son côté, par plus d'une merveille, combien ce bon serviteur lui agréait. Au nombre des apparitions relatées par ses historiens, on cite celle du P. François d'Asti, qui vint visiter son bienfaiteur, et interrogé par lui en quel état il se trouvait, lui répondit : « In gaudio inenarrahilî , dans une joie ineffable. » Ce qui combla le bon Père d'une telle consolation, qu'il ne parlait jamais de ce fait, longtemps après, sans ce sentir tout transporté.

La dévotion et les mérites du P. Joseph Anchiéta, surnommé l'Apôtre du Brésil, ne furent pas moins édifiants. Nous ne nous astreindrons pas à redire ce qu'il faisait pour ces âmes si dignes de toute notre pitié : c*est toujoars le môme amour de l'oraison et de la pénitence. Comme il était au collège de Bahia, il fut appelé en toute hâte pour administrer le sacrement de pénitence à un malade qui habitait un village assez éloigné de la ville. Il s'empresse d'y courir. Mais, au retour, la nuit le surprit en route, et, arrivé près d'un lac, il entendit un concert de gémissements qui semblaient sortir de terre. Son compagnon, épouvanté, "ne respirait plus; mais lui, habitué à CCS manifestations surnaturelles, dit simplement :

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I MeUuns-noiis à genoux, et récitons cinq Pûlcr et cinq ' Ave aux cinq plaies du Sauveur pour le soulagement des âmes (jui font en ce lieu leur purgatoire, et qui nous iruplorcnt par permission divine, d Cette prière achevée, on n'entendit plus rien, comme si le soulagement avait été . immédiat. Du reste jamais pareil fait ne s'était produit auparavant ni ne se produisit depuis en cet endroit.

Si tel était reiïet des simples prières du P. Anchiéta, le divin sacriOce offert par lui en avait de bien plus considérahlt'S. Le jour de la fête de S. Jean apôtre et évangéliste, durant l'octave de Noël, il avait pris un ornement uûir et dit une messe de Requiem. Les Odèles étaient fort étonnés d'une telle nouveauté, la couleur noire n'étant pas permise dans les solennités de ce temps. Le P. Nobréga supérieur de la maison, bien qu'il fût persuadé qu'un religieux de tant de science et de sainteté avait quelque grave motif d'agir ainsi, ne laissa pas de le reprendre devant tous ses confrères, afin d'ôter à sa conduite le caractère d'irrégularité qu'elle paraissait avoir : — « Comment se peut-il faire, lui dit-il, qu'en un jour comme celui-ci, vous ayez refusé à S. Jean de l'honorer au saint autel avec toute l'Eglise? Aviez-vous oublié d'ailleurs les prescriptions des rubriques et les règlements ecclésiastiques? » Le bon Père, humble et obéissant j répondit que Dieu lui avait fait connaître qu'un prêtre de la Compac;ni(', qui avait été son condisciple à l'université de Coïmbre et qui se trouvait pour lors en Italie, au collège de la sainte Maison de Lorette, était passé de vie à trépas cette nuit-là iiiônie, qu'il s'était senti inspiré de prier tout de suite pour lui à l'autel, et qu'il croyait que Dieu l'avait voulu. — « Eh bien I continua le supérieur, qui avait la plus haute idée de la sainteté du Père, savez-vous

si ce sacrifice lui a été utile? — Oui, reprit modestement Anchiéta : le Seigneur m'a fait voir, immédiatement après la commémoration des morts, lorsque jo disais ces paroles : Deo Patri omnipotenti, in unitate Spiriiùs Sanclif omnis Jwuor clgloria; cette chère âme, délivrée de toute peine, monter au ciel, où l'attendait la couronne. »

(Jacques Ilautin, Patroc. animar., ch. ii, art. 2.)

RÉCOMPENSE DE CE QUE l'on FAIT POL'R LKS AMES DU rURGATOinE.

Eàdem mensnrâ qud mensi fueritis remctiett^ vobis : On vous remettra selon la mosure que TOUS aurez employée pQur les autres. (Luc VI, 38.)

Il y a dans le Lévitique (xxiv, 20) une loi qui impose au criminel un châtiment identique au mal qu'il a commis : « Sic fiet ei : ociilum pro oculo, dentem pro dente resliluet : Voici comment on le traitera, il rendra œil pour œil et dent pour dent. » Cette règle s'observe à la lettre, on peut le dire, dans ce qui concerne les suffrages pour les défunts : ceux qui n'ont pas eu souvenir de leurs souffrances, et qui n'ont pas travaillé à les adouci' par leurs prières, éprouveront un oubli semblable après leur mort.

Nous lisons à ce sujet un trait intéressant dans les Chroni(|ues des Carmélites-déchaussées. Au bourg de Los-Angélos, dans la Nouvelle-KsQagne, un vertueux rcli-

gieux du monastère de Notre-Dame-du-Remède passa à l'autre vie. Si pieui qu'il eût été, il avait besoin cependant de prières; et coname on ne les offrit pas à Uieu /)0ur lui, il dut souffrir durant plusieurs années les peines du purgatoire. Au bout de ce temps, Dieu lui permit Àe recourir à l'un de ses amis. Il apparut donc à un frère lai du même ordre, nommé Pierre de Sainte-Marie, grand serviteur de Dieo lui-même. Après lui avoir représenté l'horreur des tourments qu'il endurait, il le supplia d'aller en son nom prier le Père prieur de faire célébrer pour lui plusieurs messes des morts, son bonheur étant à ce prix. Le frère s'acquitta aussitôt du message. Mais le prieur, frère Dominique de la Mère de Dieu, ne lui accorda pas facilement créance, suspectant une imagination frappée ou une illusion d'esprit faible; il ne fit point dire les messes, quoique, même dans le doute, il semble que la charité eût exigé de lui cette concession.

Quelques jours après, l'âme reparaît; elle dépeint avec plus de tristesse encore et d'éloquence ses tortures au bon frère Pierre, le pressant d'aller de nouveau implorer la pitié du supérieur. Celui-ci fut frappé de ces circonstances, et cette fois crut à l'apparition. Plusieurs religieux, par son ordre, montèrent au saint autel et offrirent pour leur confrère l'adorable victime dont le sang efface toutes les iniquités des hommes. Bientôt on sut l'effel de cette charité. Une nuit que le même frère se tenait à genoux, pendant l'office de matines, et que le supérieur était dans sa stalle, on vit briller tout d'un coup un globe de lumière, et au milieu l'âme resplendissante du défunt, qui s'élevait doucement vers le ciel. Avant de disparaître, elle se tourna pleine d'allégresse d'abord vers le frère, puis du côté du prieur, et leur fit à l'un et 4

LXXlV MERVEILLE. 239

l'autre un signe de profonde gratitude, comme si elle leur attribuait sa glorieuse dcMivrance.

Toutefois, le P. Dominique, pour n'avoir pas voulu se rendre à la première demande, éprouva un châtiment que nous devons aussi rapporter. H fut envoyé dans un autre couvent, où il mourut au bout de plusieurs années. Sa vie avait été celle d'un édifiant religieux ; mais qui ne le sait par sa propre et journalière expérience? nous ne sommes de nous-mêmes que faiblesse et corruption, et nous amassons un trésor continuel de petites infidélités, suivant le mot de S. Grégoire : « De mundano pulvere etiani religiosa corda sordcsciint : La poussière de ce monde s'attache aux cœurs les plus purs. » Il fut' donc condamné, lui aussi, au lieu d'expiation; et, après y avoir souCTcrt quelque temps, il lui fut permis de venir réclamer ici-bas des suffrages. Il se fit voir à un religieux convers, le Frère Joseph de Saint-Antoine, au moment où il coupait du bois dans la forêt : il demanda à ce bon moine, qui était d'une grande simplicité, d'avertir tout de suite le Père prieur que l'âme du P. Dominique endurait depuis longtemps l'horrible supplice du feu , et qu'elle avait besoin que l'on offrît pour elle un certain nombre de messes qu'elle marqua : — « Ce sont, ajoutât-elle, des intentions que je devais acquitter moi-môme et auxquelles la mort m'a empêché de satisfaire, parce ^ue j'y avais apporté quelque négligence. » Frère Joseph accepta la commission et s'en vint trouver le prieur, lui racontant naïvement toute snn histoire. Celui-ci ne savait que croire, la chose lui paraissant si extraorrlinaire, et d'autre part la bonhomie du frère ne laissant guère lieu de craindre un écart d'imagination. Il négligea l'avertissement, DiED permettant-quft la faute du mort fût châtiée

en quelque sorte par elle-même. L'apparition se renouvela, et le frère Antoine revint à son supérieur : l'ûme conjurait qu'on eût compassion de son lamentable état et qu'on lui accordât les messes demandées ; elle en appcait au cœur de tous ses frères et à leur religion. Le prieur se rendit alors, et chargea plusieurs Pères d'acquitter les intentions du frère Dominique. A partir de cet instant, le frère Joseph ne vit plus rien : ce qui Ct penser que l'expiation avait cessé, et que le défunt avait été admis dans le sein du Seigneur.

Sans doute il ne faut pas croire à toute parole, l'Ecriture-Sainte nous avertissant que cette disposition est un signe de légèreté : Qui cilb crédit y levis est corde (EccL, I, 97) ; mais aussi une réserve trop grande tient de l'orgueil, de l'ignorance ou de l'étroitesse d'esprit, toutes choses qui mènent à l'inGdélité, suivant Isaïe : Qui incredulus est infideliter agit,

(V. P. François de Sainte-Marie, Chron. FF. Carm. discale, t. ii, livre 7, ch. 44.)

DÉVOTION RXTRA0RD1> AIRK l'OUR LES AXJF.S.

Flexux ad vnsciicorfliam , lacryma» fudit . rccordalus dcfiincti : Touché de cornpasBion, ii répandit des larmes au souvenir du defunl. {Il Macch.iv,'Sl.)

Nous ne pouvons omettre, dans ces récits, la singulière piété d'un vénérable serviteur de Dieu, animé d'un zèle également infatigable pour les vivaf»ts et pour les morts,

et qui peut servir d'exemple et de stimulant aux pasteurs eux-mêmes. Et ce trait mérite d'autant mieux d'être conservé, qu'il s'y trouve un certain nombre d'apparitions sur l'authenticité desquelles il n'y a guère lieu d'élever un doute.

Ce chrétien admirable s'appelait (jratien Ponzoni, inembre de la Congrégation instituée par S. Charles Borromée, et ensuite arcliiprêtre d'Arona. Toute sa vie, il s'uitéressa au soulagement des amas du purgatoire. Il serait trop long de redire en détail ses ferventes prières, accompagnées de larmes, ses nombreuses et du:es pénitences, ses jeûnes, les cilices qu'il imposait à sa chair, ses veilles, ses, disciplines qui allaient jusqu'au sang : toutes choses que nous trouvons immanquablement dans quiconque veut apaiser la colère divine. Voici maintenant ce que la dévotion de Ponzoni avait de particulier.

Le respect et la piété qu'il manifestait pour les âmes le portaient à imiter Tobie, dont il est dit qu'il s'empressait de donner la sépulture à ceux qui venaient de mourir ou d'être tués : Mortuïs alque occisis sepuUuram sollirilus exhibehal. 11 ensevelissait donc de ses propres mains les pauvres, les abandonnés, tous ceux que le mépris ou l'indifférence du monde poursuit jusque dans le tombeau. Un mal contagieux, qui se déclara à Arona, Gt périr bon nombre de soldats napolitains en garnison en cette ville. Le fossoyeur, dont le devoir était d'ensevelir ces malheureux, ne se sentait pas le courage d'y mettre la main ; il s'éloignait avec terreur, redoutant la contagion. Le bon arcliiprêtre le réprimanda de cette faiblesse, l'encouragea, le fit venir dans sa maison pour lui donner à la fois les conseils et l'exemple, et la nuit il le conduisait avec Xm auurès dfis cadavres leur rendre les dernier^^ devoirs Je

la piété. Animé comme il l'était de cette ferveur qui, suivant S. Paul, détruit la crainte , charilas quœ foras mitlit timorem, il méritait aussi que ses oraisons fussent agréables à Dieu comn^c celles de Tobie son modèle, et qu'elles fussent portées au pied du trône divin par l'ange du Seigneur: Quandà orabas et sepeliebas morluos, ego ïibtuli oraiionem tuam Domino. (Tob. XII.)

Le saint prêtre avait, en outre et avant tout, assisté à l'heure de la mort, avec un zèle et une charité tout apostoliques, un grand nombre de ceç infortunés; puis il avait veillé à ce qu'ils fussent convenablement inhumés dans le cimetière situé près de son église de Sainte-Marie. Un jour, après l'office des vêpres, comme il passait auprès de ce cimetière, accompagné de don Alphonse Sanchez, alors gouverneur d'Arona, seigneur plein de religion, il s'arrêta tout à coup les yeux fixés du côté des tombes et comme absorbé par un spectacle étrange. Le gouverneur regardait de la même façon et dans un sentiment égal de stupeur. L'archiprêtre, se tournant vers lui, lui demanda : f Voyez-vous, monsieur, le même spectacle qui m.'est Dffert en ce moment, une procession de morts s'avançant i^ers l'église, bien qu'elle soit fermée? — Oui, répondit le gouverneur, comme vous je vois tout cela, et je n'en puis croire mes yeux. • Assuré qu'il n'était point le jouet d'une illusion, le bon prêtre comprit que ces âmes lui faisaient connaître le besoin qu'elles avaient d'intercession et de prières, et aussitôt il fit sonner les cloches pour convoquer le peuple à l'église. Il annonça pour le lendemain un office solennel en faveur des morts, demandant à tous les fidèles d'intervenir par leurs bonnes œuvres dans une telle occasion : « Car, dit-il, j'ai lieu de croire que ces âmes sont celles des soldats que nous avons perdus. »

LXXV MKRVKILLE. 243

Au reste, il ne se contentait pas d'être lui-môme plein de cette dévotion ; il la prêchait fréquemment et s'efforçait de la faire partager à tous ceux qui l'entendaient, particulièrement parmi les ecclésiasti(iucs, qui professaient pour sa vertu une grande vénération. C'est aussi dans la même pensée qu'il fit construire une petite chapelle des morts dans la partie du cimetière qui touchait à son église, et il y disposa tout ce qui pouvait porter au souvenir des défunts, et faire réciter pour eux au moins une courte prière de la part de chaque passant. Il tournait de ce côté la plupart de ses actions, ne jugeant pas que rien fût plus agréable au Sauveur. Il permettait quelques jeux dans sa maison aux heures des récréations et après le travail ; mais , outre qu'il interdisait tous ceux qui ont un caractère dangereux ou qui passionnent pour les futilités, il avait réglé que tout le gain serait employé à faire dire des messes pour les pauvres âmes; et à cet effet une boîte était déposée sur la table. Personne ne refusait de souscrire à une si pieuse condition. Et ainsi, remarque l'auteur qui rapporte cette circonstance, et celui qui gagnait et celui qui perdait concouraient également à une œuvre éminemment charitable et sainte. Pourquoi cet exemple n'est-il pas suivi parmi les fidèles? et d'où vient que tant de chrétiens demeurent insensibles aux maux de leurs amis défunts?

(V. p. Marc Antoine S. Rossa, Vila venerabUls Grazianl Punzoni, c. viu.)

MERV. l'UKO.

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